CHAPITRE X
De l'antipathie qui subsista toujours entre la philosophie et la superstition. De l'esprit philosophique et de son influence sur les lettres et les arts.
C'est une chose remarquable que l'inimitié qui subsista de tout temps entre la superstition et la philosophie. Il y eut dans tous les siècles des penseurs dans les sociétés policées , qui eurent le courage de s'écarter plus ou moins des opinions du vulgaire , et de combattre ses préjugés. Nous voyons dans tous les âges la philosophie aux prises avec le fanatisme : nous trouvons dans l'antiquité les hommes les plus éclairés et les plus vertueux occupés à miner l'esprit du sacerdoce , et souvent forcés de succomber sous ses coups. Nous voyons Socrate , le père de la morale , recevant la ciguë des mains d'une autorité tyrannique et des lois insensées , pour avoir osé lutter contre les dieux de son pays : nous voyons le profond Aristote banni de sa patrie -, nous voyons dans tous les siècles la science et le génie s'élever avec force contre l'imposture , et réclamer plus ou moins ouvertement les droits de la raison contre une religion toujours impérieuse , toujours absurde , toujours puissante , toujours contraire au repos des mortels , toujours en contradiction
avec la nature, toujours euueruie de l'expérience et de la vérité : il fallut donc s'en séparer et vivre en guerre avec elle (1). Les ministres de la reli-
(1) Presque tous les philosophes de l'antiquité ont eu deux sortes de doctrines ; l'une publique, et l'autre cachée ( exoterique et ésoterique ). Les ouvrages de Platon n'ont pour objet que de substituer la morale à la superstition. Ce dernier philosophe décrie partout les poètes , c'est-à-dire les théologiens de son temps , les oracles du paganisme : voilà peut-être pourquoi les premiers pères de l'église chrétienne furent tous platoniciens. La double philosophie des anciens est évidemment la vraie cause de la peine que l'on a lorsqu'on veut démêler leurs véritables sentimens. H faut parler clairement aux hommes ; sans cela l'on ferait peut-être aussi bien de se taire. Mais la plupart des auteurs veulent jouir de leur vivant; en conséquence, ou ils se croient obligés de voiler leurs sentimens trop contraires aux préjugés reçus, ou leurs ouvrages deviennent des énigmes inexplicables pour la postérité , qui y trouve perpétuellement l'erreur à côté de la vérité. Tout homme qui pense fortement , écrit pour l'avenir ; s'il craint de se compromettre , qu'il lègue ses idées à la postérité. Voyez le Chapitre JLl.
Il est bon de remarquer que souvent les théologiens , après avoir vivement persécuté des philosophes , ont fini par adopter leurs idées. C est ainsi que les théologiens modernes se servent aujourd'hui des preuves de l'immortalité et de la spiritualité de l'âme et de 1 existence de Dieu , imaginées par Docartes , qu'ils ont poursuivi comme un athée.
gion se montrèrent en tout pays les ennemis implacables de la philosophie , et les philosophes prirent eu maiu la cause de l'homme avili par les prêtres et asservi par les tyrans : ils cherchèrent à l'instruire de ses devoirs , que tout conspirait à lui faire oublier. Les prêtres et les tyrans, appuyés des préjugés du vulgaire , combattirent avec succès les sages appuyés uniquement des forces de la raison : les premiers, à l'aide du prestige , aveuglèrent les hommes, les conduisirent d'abîmes en abîmes , et ne firent qu'éterniser leurs peines ; les autres , dépourvus de pouvoir et d'autorité , presque toujours obligés de se taire , instruisirent les nations à la dérobée , et quelquefois leur offrirent des remèdes contre les maux que l'erreur leur avait faits. Ainsi l'on vit dans les nations instruites deux puissances inégales aux prises; l'une , soutenue de l'autorité publique et de l'opinion nationale , résista toujours aux attaques de la raison, et fut en état de faire une guerre offensive et cruelle a tous ses ennemis. Maîtresse du champ de bataille, elle gouverna les princes, elle écarta la sagesse d'auprès de leurs personnes , elle empoisonna leur enfance , elle présida à leurs conseils , elle s'empara de l'esprit des sujets ; enfin l'erreur triomphante fut en possession de régler le sort des empires : elle infecta de son levain toutes les institutions humaines , elle obscurcit les sciences , elle découragea les talens, elle abusa du génie , elle dégrada les arts ,
SUR LES PRÉJUGÉS. 25j
elle les soumit à ses caprices ridicules . elle força tout à servir ses impostures et à orner ses délires. La sagesse , la philosophie , la liberté de penser ne furent le partage que de quelques âmes honnêtes qui pleurèrent en secret les maux de la patrie , ou qui risquèrent de devenir les victimes de leur courage toutes les fois qu'ils osèrent annoncer hautement la vérité. Les amis de la sas furent regardés comme des ennemis de tout bien ; la science vraiment utile fut punie et réprimée ; la vérité fut traitée d'imposture , la philosophie de sédition , la raison de délire : le philosophe entouré d'une foule d'hommes ivres, eut communément l'air d'être seul enivré.
On nous demandera peut-être s'il n'y a pas de l'extravagance a vouloir combattre, avec des forces si inégales , les erreurs des hommes ; des amis timides de la philosophie prétendront que c'est lui nuire que de faire entendre sa faible voix au milieu des acclamations et des triomphes que la superstition et le despotisme se font partout décerner» A quoi sert , nous dira-t-on , la vérité a des peuples de longue main écrasés , avilis , assoupis dans la misère ? à quoi sert de raisonner a des hommes frivoles , énervés par la mollesse et par le luxe . dépourvus d'énergie et de courage , livrés a la dissipation et à des plaisirs puérils , et qui, contens de leurs chaînes , ne songent qu'à s'amuser , sans s'occuper de leur bonheur solide ni de celui de leur postérité 1 enGn, à quoi servent
les lumières h des esclaves assez dégradés pour chérir leurs fers , assez extravagans pour trouver la vertu ridicule, assez désespérés pour croire que leurs maux sout sans remèdes ? La vérité ne serait-elle pas un présent funeste à des hommes qu'elle ne tirerait de leur assoupissement que pour leur faire connaître toute l'étendue de leurs maux ? ne serait-elle pas inutile à des êtres si peu disposés à l'écouter ? Enfin , des hommes plus amis de leur repos que du bonheur du genre humain, diront qu'il suffit d'être sage pour soi, qu'il faut abandonner les insensés à leurs folies (1).
Je réponds que les maux des hommes ne sout jamais sans remèdes ; que la connaissance de la vérité les réveille , les rend actifs , affaiblit peuà-peu l'influence des opinions qui causent leurs infortunes. Une nation qui s'éclaire ne peut point être sans ressources, ni pour toujours malheu reuse ; c'est l'erreur et l'opinion qui asservissent le monde ; c'est de l'ignorance que viennent les malheurs de la terre ; en guérissant les hommes de leurs fausses idées , on les verra tôt ou tard soulagés de leurs misères ; l'empire des méchans n'est fondé que sur l'opinion; ainsi que l'on change l'opinion , et d'elles-mêmes les chaînes tomberont des mains des peuples. Les oppresseurs du genre humain , quelqu'aveugles qu'ils soient , pressen-
(1) Loquendum est ut pluros, sapiendum ut pauci.
ieut ces effets ; en conséquence , ils n'omettent rien pour étouffer la vérité dès qu'elle ose percer ; à force de menaces et de persécutions , ils effraient tous ceux qui pourraient l'annoncer. De tout temps le pouvoir injuste s'arma contre -les écrits les plus utiles ; cependant , malgré tous ses efforts , ils subsistent aujourd'hui , et servent encore à échauffer nos cœurs et à guider nos esprits . Les préceptes de Socrate sont parvenus jusqu'à nous , et Ja superstition qui le fit périr, est depuis long-temps détruite et méprisée.
Que l'on ne dise donc point que les leçons de la sagesse sont inutiles ; les hommes ne subsistent-ils pas toujours ? Des vérités inconnues ou même odieuses à nos pères , ne sont-elles pas adoptées par nous ? Si les vices de notre siècle , si les préjugés actuels s'opposent au bien qu'on veut nous faire , les instructions de la philosophie ne peuvent-elles point servir un jour à notre postérité , que ses malheurs forceront sans doute de recourir à la vérité ? Laissons-lui donc des ressources , transmettons-lui des lumières , prévoyons ses circonstances et ses besoins , et jouissons d'avance de sa reconnaissance que presque toujours les contemporains refusent à ceux qui les éclairent.
Le sage ne doit point se rebuter de l'ingratitude de ses concitoyens ; il est l'homme de tous les temps et de tous les pays. Toujours plus avancé que son siècle , il y parait déplacé ; si ses contem-
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porains lui refusent leurs suffrages , il aura ceux de la postérité. Ecouter les leçons d'un homme qui nous instruit , c'est avouer sa supériorité ; cet aveu coûte toujours à la vanité ; les mortels aiment mieux persister dans leurs antiques erreurs que de montrer de la déférence à celui qui les détrompe ; le mérite présent nous humilie ; il révolte notre envie; cette envie meurt avec l'objet qui l'avait excitée ; c'est alors que nous jugeons de sang-froid , et que nous payons au mérite le tribut qu'il a droit de prétendre. Le grand homme en tout genre est un objet incommode pour la vanité de son siècle ; le génie réduit toujours la médiocrité au désespoir; celle-ci se venge par des mépris affectés , par la critique et la calomnie , de la jalousie qu'elle éprouve. Le temps rend les hommes plus justes : c'est après le trépas que l'homme à talens jouit des honneurs du triomphe ; c'est pour la postérité , c'est pour l'éternité que le sage doit écrire; c'est du genre humain futur que le grand homme doit toujours ambitionner les suffrages (1).
(x) Presque tous les pays se rendent coupables de la même folie que les Ephésiens , qui, après avoir banni Hermodore , le plus illustre des citoyens, passèrent un décret, qui portait Que personne n'excelle parmi nous. Le philosophe Heraclite disait que pour ce beau règlement tous les Ephésiens auraient mérité la mort.