‹ Essai sur les préjugésChapitre 17 sur 23 · V. le Parrhasiana , tome II, p. 26x · texte numérisé non relu

V. le Parrhasiana , tome II, p. 26x

jugés , il n'a point eu Je courage de faire usage de l'expérience antique, et de l'appliquer à la guérison de ses maux , à là suppression totale de la superstition, à la perfection de l'éducation , à la réforme des mœurs, et que, dupe de son avidité et de sa passion pour les richesses , il a cru que l'opulence suffisait pourrendreun peuple heureux. Quoi qu'il en soit , les leçons de la sagesse ne sont jamais totalement perdues pour la race humaine. Le père de famille , lorsqu'il plante , s'occupe agréablement pour lui-même , et très-utilement pour sa postérité, qu'il prévoit dans l'avenir (1). Que l'homme qui pense se console donc si 'ses réflexions et ses travaux sont souvent inutiles à son siècle, et mal récompensés par ses contemporains. L'ami de la vérité doit porter ses vues au-delà des bornes de sa vie •, que ses yeux perçans envisagent les siècles futurs , qu'ils embrassent le vaste horizon du genre humain ; que son cœur s'attendrisse sur la postérité ; moins envieuse et moins prévenue, elle bénira sans doute un jour la mémoire de ceux qui l'auront éclairée, et qui lui auront tracé la route du bonheur. Ainsi que l'astre du jour, la lumière de la vérité semble

(i; Ergb arbores seret diligens agricola , quarum aspiciet baccam ipse nunquam ? vir magnus leges , instituta , rempublicam non seret ?

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éclairer successivement les différentes parties de notre globe. La sagesse, venue du fond de l'Orient, le laisse main enant dans les ténèbres pour éclairer l'Occident. Harrington , Locke , et vous , su - Llime Montesquieu , c'est peut-être pour l'Amérique que vos leçons sont destinées. Tout l'univers a des droits sur les lumières d'un grand homme ; c'est dans ce sens que le sage est un citoyen du monde ; il doit servir la grande société. La vérité est un bien commun à toute la race humaine ; ceux qui trouvent ce trésor sont tenus de lui en rendre compte ; c'est un vol de l'en priver. L'homme n'est estimable qu'en raison du bonheur qu'il procure à ses semblables : l'homme de bien n'a point perdu son temps s'il a fait un seul heureux.

En convenant que la vérité est utile et nécessaire , on demandera peut-être si ses prétendus amis sont sûrs de l'avoir trouvée. « Tout dans ce » monde, nous dira -t- on, est un problême, » une énigme , un mystère ; notre entendement » est borné ; tout homme est sujet à se tromper ; » les génies les plus brillaus ne s'annoncent » souvent que par la grandeur de leurs écarts ; » ainsi , comment connaître avec certitude si ce » que vous appelez des vérités ne sont point des » erreurs aussi dangereuses que celles que vous » voulez détruire \ » En partant de ce principe , on conclura qu'il faut laisser au genre humain ses idées, ses incertitudes et ses folies, si l'on ne peut

les remplacer que par des incertitudes et des extravagances nouvelles.

Je réponds qu'un philosophe, même avec le génie le plus vaste, les connaissances les plus profondes, les intentions les plus pures , peut sans doute se tromper et se faire illusion k lui-même. Il peut prendre pour des vérités incontestables des idées qui ne sont que les produits d'une imagination impétueuse, de ses propres préjugés, de sa façon de voir et de sentir. Cependant, en consultant la nature, l'expérience , la raison , l'utilité constante du genre humain , il marchera d'un pas sûr à la vérité. D'un autre côté, les systèmes de la philosophie n'étant pas des oracles divins, peuvent être examinés, discutés, rejetés s'ils sont faux, ou contraires au bien-être des hommes. Les principes de tout homme qui pense et qui parle au public, peuvent être contestes, analysés, soumis à l'expérience et pesés dans la balance (1). En un mot , l'autorité du philosophe ne fait point loi ; et s'il cherche la vérité dans la sincérité de son

(1) Si l'on y fait attention, l'on trouvera qu'il ne peut point y avoir de livre vraiment dangereux. Qu'un écrivain vienne nous dire que l'on peut assassiner ou voler, on n'en assassinera et Ton n'en volera pas plus pour cela, parce que la loi dit le contraire : il n'y a que lorsque la religion et le zèle diront d'assassiner ou de persécuter, que l'on pourra le faire , parce qu'alors on assassine impunément ou de concert avec la loi , ou

cœur, il souscrira de plein gré à sa propre condamnation quand il s'apercevra qu'il s'est trompé. Prétendre être exempt d'erreur, c'est prétendre que l'on n'est point homme '» ne point reconnaître son erreur, c'est ou une vanité puérile , ou une présomption insupportable -, résister à la vérité sentie, ou vouloir par des sophismes lutter contre elle, c'est vouloir l'asservir à son amour-propre, c'est se déclarer son tyran. Il n'y a que l'imposture et la mauvaise foi qui puisse craindre ou interdire l'examen : la discussion fournit de nouvelles lumières au sage ; elle n'est affligeante que pour celui qui veut d'un ton superbe imposer ses opinions, ou pour le fourbe qui connaît la faiblesse de ses preuves , ou pour celui qui a la conscience de la futilité de ses prétentions. L'esprit humain s'éclaire même par ses égaremens ; il s'enrichit des expériences qu'il a faites sans succès ; elles lui apprennent au moins à chercher des routes nouvelles. Haïr la discussion, c'est avouer qu'on veut tromper, qu'on doute soi-même de la

parce que, dans l'esprit des hommes, la religion est plus forte que la loi, et doit être préférablement écoutée. Quand les prêtres excitent les passions des hommes , leurs déclamations ou leurs écrits sont dangereux, parce qu'il n'existe plus de frein pour contenir les passions sacrées qu'ils ont excitées , et parce que les dévots n'examinent jamais ce que disent leurs guides spirituels.

bonté de sa cause , ou qu'on a trop d'orgueil pour revenir sur ses pas. Enfin les nations ne peuvent trouver que les plus grands avantages à voir des hommes éclairés analyser avec sagacité ou discuter avec chaleur les plus essentiels des objets de leur bonheur.

D'ailleurs nous ne voyons point qu'aucun système philosophique , qu'aucune discussion de morale aient excité des guerres; jamais la philosophie n'ensanglanta l'univers. Si les philosophes eurent des disputes entre eux , la tranquillité des nations n'en fut point affectée : la philosophie produisit différentes sectes , qui eurent chacune leurs prosélytes, leurs chefs, leurs adhérens; ils se haïrent souvent, mais les nations ne se battirent jamais pour eux; les peuples ne se crurent point intéressés à s'engager dans leurs querelles ; les philosophes purent disputer sans conséquence pour le repos des états; dépourvus de pouvoir, ils n'eurent point le droit d'obliger personne à penser comme eux. On vit jadis des pythagoriciens, des platoniciens , des stoïciens, des cyniques et des pyrrhoniens se disputer quelquefois avec aigreur, parce que la vanité de l'homme le rend opiniâtre dans ses idées, et n'aime point ceux qui refusent de rendre hommage a ses lumières ; mais on ne %-it point parmi les philosophes des hérétiques ni des infidèles; mots funestes inventés par les théologiens pour détruire tous ceux qui ne voulurent point souscrire aux décisions que

leur intérêt avait dictées (0. La philosophie ne fut jamais nuisible au repos de la société , que lorsqu'amalgamée avec la superstition, elle fut forcée d'adopter ses fureurs, de colorer ses mensonges et d'appuyer ses rêveries.

Eu effet, depuis un grand nombre de siècles, quel indigne abus n'a-t-ou pas fait de l'art de penser et de raisonner ! La philosohie fut envahie par des prêtres; corrompue par eux, elle prêta des secours aux apôtres de la déraison ; asservie à leurs vues, elle ne fut employée qu'à découvrir péniblement des sophismes et des subtilités propres à rendre l'absurdité probable et le mensonge plausible , et à munir des chimères et des fables contre les attaques du bon sens. Ainsi la science qui semblait destinée a rechercher la vérité , à guider la politique, à fixer la morale, à donner de la justesse à l'esprit, a convaincre le cœur de la nécessité de la vertu, à fournir aux mortels les moyens de se perfectionner, ne servit plus qu'à les aveugler par principes , qu'à les rendre obstinés dans leur ignorance , opiniâtres dans leurs délires -, en un mot, elle ne servit qu'à les armer contre la

(1) Les défenseurs de la superstition accusent souvent les philosophes de se contredire les uns les autres, et s'appuient de l'autorité des uns pour combattre les autres. Mais en philosophie il n'est point d'autorité infaillible que celle de l'évidence : la maxime de tout homme sensé est : nullius jurare in verba magistri.

raison, et les mettre en état de combattre avec succès les vérités les plus nécessaires à leur propre bonheur (1).

Ainsi défigurée, la philosophie devint méconnaissable aux yeux de ceux qui voulurent sincèrement s'occuper de la recherche du vrai et de l'utilité du genre humain : dans ses hypothèses absurdes, dans sa mauvaise foi, dans ses vaines subtilités , dans ses effets souvent funestes aux nations, ils ne reconnurent point une science qu'ils jugèrent devoir être la pierre de touche du mensonge et l'ennemi de tout ce qui peut nuire au bien-être des hommes : enfin , dans un art fatal , inventé pour confondre les notions les plus simples, pour obscurcir la raison et la réduire au silence , pour rendre la morale incertaine et changeante , le sage ne put trouver le moindre vestige de cette science sublime et bienfaisante qui doit avoir l'expérience pour base et le bonheur de l'homme pour objet : ainsi tout lui parut autoriser la séparation de la prétendue philosophie religieuse et de la philosophie raisonnable ; la première ne lui parut qu'une vile prostituée asservie aux passions de la tyrannie et de l'imposture. Il reconnut ses dangers aux frénésies dont elle enivra l'univers. Il s'aperçut qu'elle ne servait qu'à troubler

(1) La philosophie d'Aristote fut, comme on sait, pendant un grand nombre de siècles , le boucher de la superstition. Vo\. le chapitre XI.

l'entendement, qu'à égarer l'imagination, qu'à dépraver l'esprit et le cœur des mortels , à les mettre aux prises, et souvent à répandre leur sang.

La vraie philosophie ne produisit jamais des ravages sur la terre ; la fausse philosophie ou la théologie l'a cent fois plongée dans l'infortune et le deuil. La religion est seule en possession de mettre des nations entières en feu pour des opinions ; ses partisans sont hien plus nombreux , plus obstinés, plus turbulens que ceux de la philosophie. Dans la religion , tout est divin , tout est de la dernière importance, tout mérite l'attention la plus sérieuse-, ses principes établis par le maître absolu de la vie et de la mort , ne peuvent être ni discutés sans témérité , ni révoqués en doute sans impiété, ni combattus sans crime. Surnaturelle ou supérieure à la nature et à la raison, cette religion est en droit d'emprunter les secours de la raison humaine pour s'appuyer, mais jamais il n'est permis d'employer la raison pour l'examiner ellemême ; ce serait un sacrilège que de porter un flambeau profane dans ses obscurités sacrées ; ses sophismes sont respectables , ses contradictions sont des mystères destinés à confondre l'enteudement humain ; ses absurdités doivent être pieusement adorées , et reçues sans examen ; enfin, ses dogmes sont inflexibles ; ils doivent être défendus et maintenus aux dépens même du sang , de la vie, du repos des nations. Partout où l'esprit des

hommes sera préoccupé d'opinions religieuses auxquelles ils attacheront leur bonheur éternel , la raison ne pourra lien sur eux , la nature criera Vainement , l'expérience ne les convaincra jamais, et nulle force dans le monde ne se trouvera capable de contrebalancer an intérêt que l'imagination leur peindra comme devant étouffer tous les autres.

Après avoir montré que la vraie philosophie permet et désire l'examen de ses priucipes , et qu'elle n'a ni le pouvoir ni la volonté de troubler le repos des états , nous verrons bientôt si nous pourrons la justifier des incertitudes et des doutes qu'on l'accuse de répandre dans les esprits (1). En attendant, nous dirons que la philosophie n'est problématique que lorsqu'elle s'occupe d'objets indifférens à notre bonheur. Si bien des choses dans ce monde sont des problèmes pour nous; si nous sommes souvent réduits à douter et à ignorer, il nous est au moins donné de connaître avec certitude tout ce qui nous intéresse véritablemeut. La philosophie n'est incertaine que lorsqu'elle cesse de prendre la nature pour guide , ou lorsqu'elle ne suit que l'imagination et l'autorité : en cela, elle s'égare comme la physique, la médecine, la géométrie elle-même ; en un mot, comme toutes les autres sciences, quand elles se livrent au système sans affermir leurs pas par l'expérience :

(1) Voyez le chapitre qui suit immédiatement.

celle-ci est un guide sûr, tandis que l'imagination et l'autorité sont toujours des guides suspects; ce n'est que par hasard qu'ils font rencontrer des vérités. Tout sjstème qui n'a point l'expérience pour base, est sujet à l'erreur; jamais nous n'y verrons que des idées décousues, jamais nous ne nous trouverons d'accord entre ses parties (1). L'esprit philosophique est l'esprit d'expérience et d'analyse; il exige de la sagacité pour démêler le faux, souvent artistemeut entrelacé avec le vrai, pour juger de la certitude de l'expérience elle-même; il exige du génie pour saisir l'ensemble d'un système; il exige de la liberté, et ne peut se soumettre aux entraves de l'autorité ; il exige du calme et du sang-froid, sans lesquels ou ne fait jamais qu'enter de nouvelles erreurs sur les erreurs anciennes;

(1) Si nous examinons la marche de l'esprit huxnain , nous verrons toutes les sciences prétendues des hommes forcées de disparaître dès qu'ils se livrent à l'expérience. Nous verrons l'astrologie détruite par l'astronomie ; la magie et les enchanteinens par la médecine et la physique ; l'alchimie par la chimie positive ; la religion, qui est une combinaison informe de l'astrologie, de la magie et de la charlatanerie en tout genre , doit être effrayée de tout ce qui annonce de l'expérience et de la raison ; vodà pourquoi elle est ennemie de toute science. L'étude de la nature expulsera tôt ou tard les chimères, les miracles , les prestiges dont on se sert en tous lieux pour tromper le genre humain.

il exige de la sincérité et de la bonne -foi, sans lesquelles il ne fournit que des moyens de se faire illusion à soi-même, et de tromperies autres; entin , il exige de Ja vertu, qui n'est que la disposition de se rendre utile au genre humain , et de mériter son estime, sa bienveillance, sonamour par le bien qu'on lui fait.

L'esprit philosophique n'est qu'un esprit de vertige lorsqu'il ne suit que l'imagination ; il est un esprit de servitude lorsqu'il rampe bassement sous l'autorité; il est un esprit de mensonge lorsqu'il ne cherche qu'à se tremper et à faire illusion aux autres ; il est un esprit puéril , un vain jeu de l'enfance lorsqu'il ne s'occupe que d'objets étrangers au bonheur des hommes.

Liberté y vérité, utilité, voilà les caractères de l'esprit philosophique , voilà la devise du philosophe. Ainsi tout ce qui intéresse la félicité humaine entre dans son département; la politique et Ja morale constituent son domaine; c'est surtout de ces sciences que dépend le bien-être des nations. Le vrai et l'utile sont les signes uniques auxquels la philosophie consent à s'arrêter; c'est d'après cette mesure invariable qu'elle juge tous les objets, qu'elle les approuve ou les rejette, qu'elle les estime ou les méprise.

En un mot , l'esprit philosophique est l'esprit d'utilité ; c'est dans la balance de l'utilité que le philosophe doit peser les hommes, leurs œuvres et leurs prétentions. Il y met indistinctement ces

religions si respectées ; et s'il a le courage de tenir la balance d'une main sûre, il trouve qu'elles sont la source fatale des misères humaines, et que s'il en résulte quelques faibles avantages pour un petit nombre d'individus, il en résulte nécessairement une foule de maux pour des nations entières. Il met dans cette même balance ces despotes que l'opinion fait regarder comme des dieux , et qui trop souvent sont des démons pour les peuples qu'ils devraient rendre heureux. Il y met ces grands si fiers de leur naissance , de leurs titres , de leur rang élevé, et souvent il ne trouve en eux que des âmes abjectes, des cœurs pervers , des esclaves arrogans , que d'autres esclaves s'obstineut à révérer, tandis qu'ils sont les instruraens de leur ruine, au lieu d'être leurs défenseurs et leurs soutiens. Enfin il met dans cette balance les lois, les institutions, les opinions , les usages ; et quels que soient les préjugés qui les favorisent, il condamne ces choses lorsqu'il les trouve dangereuses -, il les méprise dès qu'elles sont inutiles , il les décrie quand il en voit les conséquences fâcheuses.

On accuse souvent l'esprit philosophique de refroidir le cœur et de faire du philosophe un juge austère propre à effaroucher les jeux innocens , incapable de se prêter aux illusions aimables des arts , insensible aux charmes des grâces. Ce préjugé fait souvent des ennemis à la philosophie de la plupart de ceux qui cultivent les lettres et les

arts (i). La vraie sagesse n'est point l'ennemie des plaisirs ; elle approuve et chérit tout ce qui peut contribuer à rendre notre existence plus agréable; elle ne condamne que ce qui peut nuire ; elle ne dédaigne que ce qui est inutile au bonheur; mais nous avons déjà vu que , par un honteux abus , les talens de l'esprit destinés aux plaisirs, à l'amusement, à l'utilité du genre humain, ne sont trop souvent employés qu'à orner despassions funestes, à flatter le crime, à peindre des objets futiles, à rendre plus agréable le poison de l'erreur : la sagesse est-elle donc faite pour approuver la poésie lorsqu'elle chante les tyrans , les conquérans , les destructeurs de la terre ; ou lorsque , molle et efféminée , elle ne nous occupe que d'extravagances amoureuses , de voluptés , de fadeurs puériles , de fables et de chimères propres à gâter l'esprit et à corrompre le cœur (2) ! Peut-elle approuver l'his-

(1) Horace , de Arte poet. , v. 309 , a dit : Scrlbendi rectè, sapere est et principium et fins. Ce qui signifie évidemment que pour faire de bons ouvrages en tout genre , il faut sapere, c'est-à dire avoir de la philosophie. En effet, ce poète ajoute sur-le-champ : Rem tibi Socraticœ poterunt ostendere chartœ. id. ibid.

{2) Il est aisé de voir que la poésie a dû nuire au genre humain par les chimères dont elle l'a presque toujours imbu : ses fictions primitives ont représenté les dieux comme des êtres vicieux, débauchés et méchans. Les ouvrages des poètes étaient chez les Crées et les Ro-

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toire, quand, pour flatter la tyrannie , elle laisse guider sa plume au mensonge , ou fait l'apothéose des bourreaux du genre humain? Peut-elle admirer l'éloquence quand elle prête ses secours à l'imposture et au fanatisme , ou quand elle séduit les mortels pour les faire consentira leurs misères? Peut- elle s'empêcher de condamner ces fictions romanesques qui n'ont pour objet que d'amuser l'oisiveté et de nourrir les rêveries déshonnêtes d'un lecteur vicieux, par le tableau séduisant et souvent obscène d'une passion dangereuse dès qu'elle est écoutée? Enfin la philosophie, occupée du vrai, et qui ne peut trouver du goût que dans ce qui est conforme à la nature , consentira-t-elle k faire cas de ces productions bizarres du luxe et de la fantaisie, dans lesquelles il voit les arts sou-

inains entre les mains des enfans, qui devaient y puiser des notions très-nuisibles à la inorale : voilà sans doute pourquoi beaucoup de philosophes se sont déclarés les ennemis de la poésie , comme servant à corrompre les mœurs et à perpétuer des notions fausses et superstitieuses. Chez les modernes , la poésie s'est presque toujours occupée de l'amour, et très-rarement d'objets vraiment intéressans ; aussi le règne de cette poésie futile parait-il tendre à sa fin. Cicéron s'écrie avec raison : O prceclaram emeiidatricem vitœ poeticam! quœ amorem , fiagitii et levitatis auctorem , in concilio Deorum collocandum putet.

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