CHAPITRE XII
Si la philosophie contribue au bonheur de riioimne et peut le rendre meilleur.
JLJa>"s toutes ses entreprises l'homme cherche nécessairement le bonheur-, nous le voyons continuellement occupé du soin d'acquérir ce qu'il juge utile , et décarter ce qu'il présume devoir nuire à sa félicité. Il jouit de sa raison , il agit d'une façon conforme à la nature d'un être intelligent ; toutes les fois qu'il travaille à se mettre en possession d'un bien-être solide , dont il soit à portée de jouir constamment et indépendamment des caprices du sort. !Xous estimons très -heureux tout homme qui découvre les moyens de posséder à chaque instant les objets de ses désirs-, nous trouvons légitimes les voies qu'il met en usage pour se rendre heureux, dès qu'elles ne sont poiut nuisibles aux êtres de notre espèce ; nous chérissons ces moyens dès que nous les trouvons utiles à nous-mêmes, et nous admirons son intelligence^ ses talens, sa conduite à mesure qu'il les emploie avec plus de succès pour procurer a lui-même et aux autres des avantages véritables. Un être intelligent est celui qui sait adapter les moyens les plus propres a la fin qu'rl se propose.
3o8 ESSAI
La philosophie spéculative est, comme ou a vu , la conunaissance de la vérité , ou de ce qui peut vraiment et solidemeut contribuer au bonheur de l'homme. La philosophie pratique est cette connaissance appliquée à la conduite de la vie. La philosophie spéculative dépend delà justesse de nos idées, de nos jugemens, de nos expériences: la philosophie pratique dépeud de notre organisation particulière , de notre tempérament, des circonstances où nous nous trouvons , des passions plus ou moius fortes que nous avons reçues de la nature, et des obstacles plus ou moins puissans <pie nous rencontrons pour les satisfaire. Le bonheur n'est jamais que l'accord qui se trouve entre nos désirs et nos besoins , et le pouvoir de les satisfaire.
Mais nous avons deux sortes de besoins; les uns sont des besoins physiques inhérens à notre nature; ils sont à-peu-près les mêmes dans tous les êtres de notre espèce : les autres sont des besoins imaginaires ; ils sont fondés sur nos opinions vraies ou fausses, sur des réalités ou sur des chimères, sur l'expérience ou sur l'autorité, sur la vérité ou sur nos préjugés. Ces besoins varient dans presque tous les individus de l'espèce humaine et dépendent de l'imagination diversement modifiée par l'éducation, par l'habitude, par l'exemple, etc.
Tous les hommes cherchent le bonheur, mais ils sont sujets k se tromper, et sur les objets dans lesquels ils le font consister, et sur les m03rens de
les obtenir. L'ignorance , l'inexpérience , les préjugés dont ils sont continuellementabreuvés, les empêchent de distinguer le bonheur de ce qui n'eu est que le signe, et leurs passions inconsidérées les aveuglent sur les roules qu'ils prennent pour se le procurer. C'est ainsi que l'argent, devenu la représentation du bonheur dans toutes les sociétés policées , est l'objet des désirs de presque tous les citoyens ; ils se persuadent qu'ils seront heureux dès qu'ils eu posséderont assez pour être à portée de contenter tous leurs désirs , et souvent ils emploient des travaux incroyables et les voies les plus déshonnètes pour l'acquérir ; enrichis une fois, ils s'aperçoivent bientôt qu'ils n'en sont pas plus avancés; que leur imagination, toujours féconde , leur forge des besoins fictifs avec bien plus de promptitude qu'ils ne peuvent les satisfaire ; ils trouvent que leurs passions assouvies ne leur laissent que des remords et des chagrins qui punissent leur imprudente avidité. Il en est de même de l'ambition et du désir du pouvoir ; ou regarde ce pouvoir comme un bonheur réel; on se flatte qu'il fournira les moyens de s'asservir les volontés des hommes, et de les faire concourir à ses propres desseins ; mais bientôt l'ambitieux voit ses espérances déçues ; il se sent malheureux parce que son imagination lui suggère que sou pouvoir n'a pas encore toute l'étendue nécessaire pour contenter tous ses caprices et ses désirs insatiables. Il en est de même de tous les objets qui
excitent les passions des hommes et que leurs tempéramens ou leurs préjugés leur font désirer comme utiles a leur bonheur. C'est ainsi que les uns soupirent après des dignités , des honneurs , des distinctions , des titres , tandis que d'autres soupirent après la renommée, l'estime de leurs concitoyens, et d'autres plus modérés travaillent à se procurer le contentement intérieur, qui ne peut être que le fruit de la vertu.
La philosophie spéculative n'étant que la recherche de la vérité, apprend à fixer un juste prix aux choses, d'après l'utilité réelle qui peut en résulter; elle donne donc nécessairement des avantages à ceux qui s'en occupent ; si elle ne détruit point les vices du tempérament , elle sert du moins à les corriger : si elle ne remédie point à l'ardeur des passions , elle fournit au moins des motifs pour les réprimer.
Quant à la philosophie pratique , elle ne peut être solidement fondée que sur le tempérament. Des passions modérées, des désirs bornés, une âme paisible, sont des dispositions nécessaires pour juger sainement des choses, et pour régler sa conduite; une âme impétueuse est sujette à s'égarer. Nos passions ne sont jamais plus efficacement réprimées que quand elles le sont par la nature ; nos besoins ne sont jamais plus aisés à satisfaire que quand elle les a limités (1). Pour être heureux
0 ) Efficit hoc philos ophia : medetur animis ; inanes
SUR LES PREJUGES. Ûl 1
nous-mêmes, ilfautquelanature établisse un juste équilibre dans notre cœur, et mette nos désirs à l'unisson de nos facultés : pour rendre les autres heureux , il faut que notre conduite à leur égard soit d'accord avec leurs désirs: pour modérer ses propres désirs , il suffit de voir les obj ets tels qu'ils sont.
C'est cette heureuse disposition que nous reconnaissons dans les vrais sages . en qui la spéculation éclairée fortifie toujours la pratique. C'est dans son propre cœur que le vrai philcsophe va puiser la philosophie ; il y trouve ses passions dans l'ordre : les désirs qui s'y forment sont honnêtes et faciles à contenter; ceux qui seraient dtsbonnêtes ou difficiles à satisfaire, sont aussitôt itnés par les motifs destinés a les contenir. Une indifférence raisonnée sert à circonscrire ses besoins : il ne hait, il ne méprise ni les richesses, nilepouvoir. ni la grandeur: mieux que personne il connaît les moyens de s'en servir pour son bonheur; moisson âme, accoutumée à la tranquillité, se rebuterait des efforts pénibles qu'il faudrait faire pour les obtenir; son cœur noble rougirait, s'il fallait employer la bassesse, la fraude, ou sa-
solllcitudines detrah.it : cupïditatibus libérât : pellit
timorés. Sed heee ejus vis non idem potest apud
omnes : tùm valet multùm , cùm est idoneam com-
plexa naturam.
Y. Te se clan n. Cap.
3l2 ESSAI
cri fier l'estime de soi-même et des autres pour se les procurer; il se console donc lorsqu'il s'en voit privé; d'ailleurs l'expérience lui montre les traverses nécessaires que rencontrent tous ceux qui multiplient leurs rapports. Il s'enveloppe alors du manteau delà philosophie , qui n'est autre chose que le contentement de soi, le calme intérieur, le retour agréable sur soi-même , qui ne peuvent être le partage que de la sagesse pratiquée.
En effet, l'homme à qui la nature accorde les dispositions, ou qu'elle place dans les cisconstances nécessaires pour s'occuper de la recherche du vrai et pour pratiquer les leçons de la sagesse, détrompé des objets futiles dont le vulgaire est enivré, exempt, par son tempérament, des passions emportées qui entraînent les autres, garanti par l'étude de l'ennui qui dévore l'ignorante oisiveté, libre des inquiétudes qui tourmentent l'ambitieux, l'avare, l'intrigant; le sage se plaît avec lui-même, la retraite n'a rien de fatigant pour lui (1). S'il forme des désirs , ils sont faciles à satisfaire ; ne peut-il les contenter, le juste prix qu'il sait mettre
(1) Turbam rerum hominumque desiderant qui se pati nesciunt. SeneC. Cicéion dit de Scipion : Duœ res quœ langorem affermit cœteris , Scipionem acuebant, otium et solitudo. ClCER. DE OFFICIIS III Qui secum loqui poterit sermonem alterius non re quiret.
TUSCULAN. V. Cap.
SUR LES PRÉJUGÉS. 3l3
aux choses l'empêche de sentir trop vivement les privations affligeantes pour le commun des mortels; son âme est préparée contre les rigueurs du sort ; les événemens ont sur lui moins de prise que sur l'inconsidéré qui ne s'est point mis en garde contre les coups de la fortune.
La philosophie ne peut pas sans doute changer le tempérament ni rendre l'homme impassible, mais du moins elle lui fournit des consolations inconnues de ceux qui n'ont point réfléchi. Si elle n'en fait point un être parfait, elle lui fournit plus qu'à d'autres des motifs pour se rendre meilleur et pour se familiariser avec les accidens de la vie : elle sait même tourner ses privations à sou profit. Que de choses , disait Socrate , dont je n'ai nul besoin! Ainsi le vrai philosophe s'applaudit avec raison de ne point dépendre ni des succès incertains, ni des objets que le caprice du sort peut lui ravir à chaque instant ; il a droit de se féliciter d'être bien avec lui-même, d'être exempt des désirs incommodes, des besoins innombrables, des terreurs imaginaires qui tourmentent les âmes vulgaires; il trouve partout des raisons pour s'accommoder à son état , qu'il juge tres-heureux dès qu'il se compare aux autres.
Le philosophe qui met son bonheur à méditer, trouve à tout moment le moyen de jouir; il éprouve à chaque instant des plaisirs inconnus à ces êtres frivoles pour qui la nature entière vaguement parcourue est bientôt épuisée. Il porte au-
3l4 ESSAI
dedans de lui-même une source intarissable de plaisirs diversifiés; tout fournit une ample moisson à son esprit. Dans la solitude il se nourrit des provisions que l'univers , le genre humain et la société lui fournissent incessamment. Enrichi d'une foule d'expériences , sou esprit se sert de pâture à lui-même (1). Le passé, le présent, l'avenir l'occupent agréablement; il ne connaît point la langueur; son âme est sans cesse éveillée, agissante, occupée; le monde met sous ses yeux des tableaux aussi étendus que variés; tout le ramène avec plaisir à lui-même.
L'habitude de converser avec soi tend toujours à rendre l'homme meilleur. On ne consent à descendre au fond de son propre cœur que lorsqu'on est satisfait de l'ordre qui s'y trouve. Les mortels, pour la plupart, sont perpétuellement occupés à s'éviter eux-mêmes; ils cherchent dans les dissipations coûteuses , dans les plaisirs bruyans, des diversions aux chagrins qui les rongent, aux passions qui les troublent , aux ennuis qui les dévorent. Socrate avait raison de dire qu'une vie sans examen ne peut être appelée une vie. Connaître la sagesse et pratiquer la philosophie , c'est vivre avec connaissance de cause, c'est multiplier son être , c'est diversifier «es sensations à l'infini , c'est savourer chaque instant de sa durée, c'est se sen-
£ i ) Tpse alimcn ta sibi.
tir, c'est mettre l'univers dans la balance, c'est apprendre à s'aimer quand on en est vraiment digue, c'est apprendre à se corriger pour mériter d'être bien avec soi; eu un mot, le philosophe pratique, c'est l'homme de bien éclairé (î).
Heureux et mille fois heureux celui qui te cultive , ô diviue sagesse ! Heureux celui que la nature et la réflexion ont rendu propre à tes célestes entretiens ! Les muses , si souvent bannies des palais de la grandeur, ne dédaignent pas sa pauvreté; elles viennent lui faire compagnie dans son humble réduit ; il jouit de leurs concerts harmonieux. La poésie l'échauffé de ses brillantes images, l'histoire rend présens à ses yeux les hommes qui ne sont plus ; la puissance altière vient comparaître devant son tribunal équitable ; Uranie descend du firmament pour lui communiquer ses découvertes; le livre entier de la nature est ouvert à ses yeux ; il s'égare avec plaisir dans le dédale du cœur humain ; la politique ne le croit point indigne de ses leçons; la morale et ses préceptes font son occupation la plus chère; rien ne trouble des plaisirs renaissans et diversifiés. L'homme le plus heureux n'est-il donc pas celui qui peut toujours s'occuper
(î) Hic igitur ( animus ) , si est excultus , et si ejus
acies ita curata est ut non cœcetur erroribus , fit per-
fecta mens , id est absoluta ratio; quod est idem ac
lirtus.
TUSCULAX. V. Cap.
3l6 ESSAI
délicieusement î que manque-t-il au bonheur du sage, si la fortune favorable l'exempte des soins incommodes que l'indigence lui imposerait? Quel mortel plus lieureux, si, jouissant de l'opulence, il possède un cœur sensible au plaisir de faire des heureux !
L'enthousiasme du sage est une chaleur douce et vivifiante qui le pénètre et l'échauffé, qui se communique à des âmes analogues, et qui s'alimente ainsi de lui-même. S'il opère des changemens sur les esprits de ses concitoyens, ils sont doux ; jamais ils ne produisent ces secousses violentes et inconsidérées qui ébranlent ou qui troublent les empires. Le philosophe n'est point assis sur le trépied comme le fanatique et l'imposteur*, il ne rend point d'oracles •, il ne cherche point à effrayer ou à séduire comme le prêtre*, il ne songe point à exciter des troubles comme l'ambitieux ; il ne veut que porter le calme et la paix dans les âmes, et les ramener a cette raison paisible dont les institutions des hommes s'efforcent de les éloigner; l'objet de ses désirs est de mériter la gloire : elle ne peut sans injustice être ravie à tous ceux qui les servent utilement.
Voilà l'esprit qui doit guider le philosophe r, voilà, comme on l'a dit ailleurs, l'ambition et les motifs qu'il peut avouer sans rougir, et que nul homme sur la terre n'est en droit de blâmer. Pour peu qu'il considère ces erreurs accumulées qui aveuglent les mortels , cette longue chaîne de cala-
SUR LES PRÉJUGÉS. 3l7
mités qui les affligent, son cœur s'attendrit; iJ en cherche les causses primitives, il en voit les conséquences, il en propose les remèdes, et croit faire sou devoir en communiquant ses idées à la société dout il est membre , à laquelle il est comptable de ses lumières.
Si le sage ne peut se flatter de faire disparaître tout d'un coup les préjugés des hommes , il se flatte au moins d'en détruire quelques-uns, ou de les ébranler peu-à-peu ; s'il ne peut espérer que ses leçous soient écoutées de ses contemporains , il étendra ses vues sur la postérité ; si ses concitoyens sont sourds à sa voix et s'obstiueut à conserver les opinions qui les divisent et qui troublent leurs âmes, il parvient au moins à se procurer à luimême le calme heureux qu'il ne peut communiquer aux autres. Dégagé de leu*s funestes opinions , il se rm t en liberté ; il contemple de sangfroid les vains fantômes dont on se sert pour l'effrayer ; il apprécie les espérances et les craintes qu'on lui montre dans l'avenir; il examine les fondemens de ces notions merveilleuses que la violence s'efforce de faire adopter; enfin, il les juge d'après les effets terribles qu'elles produisent en ce monde, d'après le trouble affreux qu'elles portent dans tous les cœurs ; il en conclut que c'est en vain que le genre humain attendrait son bienêtre de ces systèmes qui ne font que perpétuer de race en race des extravagances et des désordres.
Le vrai sage préfère la réalité aux doutes et aux
3l8 ESSAI
chimères; son bonheur véritable et présent, a son bonheur idéal et futur; la vertu réelle, aux préceptes souvent nuisibles et toujours contradictoires de ceux qui font parler Ja divinité. Telles sont les dispositions du philosophe désabusé des préjugés ; tels sont les motifs de ses recherches et les fondemens de ses principes; en un mot, tel est l'homme sur qui les calomnies du sacerdoce veulent attirer la vindicte publique. Tel est l'homme qu'elles montrent comme l'ennemi de toute vertu, le destructeur de toute morale, l'apologiste du crime , le défenseur du vice, l'empoisonneur de la société. Si l'on s'en rapporte aux partisans de la religion , ou à ceux qu'on nomme déiots, il n'est plus de principes pour quiconque a secoué le joug de la religion; il n'a plus de motifs pour suivre la raison ni pour aimer la vertu; on le défère à la société comme prêt à se livrer à toutes les impulsions d'une nature déréglée, dépourvu de honte et de remords , ne vivant que pour le moment , indifférent au bien public, n'écoutant que ses passions, et ne voyant rien de plus important que de les satisfaire au plutôt. Le vulgaire alarmé de ses écrits, croit qu'aussitôt qu'ils seront lus, la femme va se livrer à l'adultère , le fils à la révolte , la fille à la prostitution , le serviteur au larcin , l'ami à la trahison , les concitojens à la fraude , le peuple au vol et aux assassinats , le souverain à la tyrannie, les magistrats à l'iniquité , etc. Mais, hélas ! malgré les vaines chimères dont on se sert partout pour
SUR LES PRÉJUGÉS. 3l<)
eifrayer ies humains , ces désordres ne subsistentils pas? Voyons-nous que la religion en impose à tant de gens corrompus que leurs passions sollicitent au mal? L'autoritité suprême, que nous trouvons partout revêtue d'un si grand pouvoir, bien loin de contenir les passions des hommes, ne contribue- 1 -elle pas plus que tout autre cause à les allumer? Tout ne s'efïbrce-t-il pas d'étouffer les idées de probité , de décence ? Les déréglemens les plus affreux ne s'autorisent-ils point par l'exemple ? L'opinion publique n'est-elle pas plus forte que la terreur des lois , que la religion même ? Enfin, les supplices si cruellement multipliés, sont -ils capables d'en imposer à tant de malheureux que mille causes réunies poussent incessamment au crime?
Il faut donc chercher des remèdes pins réels et plus efficaces à la dépravation humaine, que ceux qui jusqu'ici n'ont fait que l'augmenter. Il faut remplacer des opinions fausses par des opinions plus vraies. Les préjugés établis ne paraissent si avantageux à la plupart des hommes, que parce qu'ils favorisent leur ignorance, leur paresse naturelle , et les dispensent de chercher et de mettre en jeu des mobiles plus réels qui porteraient à la vertu. On croit que l'on a tout fait pour ses enfans en les rendant religieux ; le souverain se tient assuré de la patience et de l'obéissance de son peuple en-le rendant superstitieux*, le père de famille se flatte , par le secours de son prêtre , de contenir sa
femme, ses enfans, ses valels; le monarque croit par son moyen être déchargé du soin de faire de bonnes lois , de veiller à l'éducation publique , de s'occuper du bonheur de son peuple. Que les princes éclairés rendent leurs peuples heureux, et ils n'auront aucun besoin de les tenir dans l'ignorance ; qu'ils encouragent la vertu , qu'ils la récompensent fidèlement, qu'ils punissent le crime, qu'ils ne soient jamais injustes eux-mêmes, et bientôt ils auront des sujets honnêtes, équitables et vertueux. Que les pères ne soient point dissipés et livrés à la débauche; qu'ils apprennent à leurs enfans les suites des voluptés ; qu'ils leor montrent le libertin languissant sur un grabat; qu'ils leur fassent voir l'intempérant abruti , méprisé , privé de la santé; qu'ils montrent a leurs filles la débauche n'osant lever les yeux ; qu'ils donnent à leurs compagnes l'exemple de la fidélité; que celles-ci, mères actives et soigneuses, donnent à leurs filles l'exemple d'une vie réglée et occupée ; que tout conspire dans les familles à rendre la probité, la décence , la vertu respectables , et. bientôt l'on reconnaîtra l'inutilité des chimères pour contenir les hommes; l'on sentira l'efficacité d'une morale réduite en pratique et rendue habituelle ; l'on cessera de regarder les leçons de la philosophie comme destructives des bonnes mœurs, et le philosophe comme l'ennemi de la vertu.
La vraie philosophie, comme on l'a si souvent répété , ne fait divorce avec la religion, que parce
qu'elle la trouve contraire aux intérêts du genre humain ; elle serait une pure frénésie . si elle se privait des secours d'un mobile vraiment capable de rendre les leçons de la sagesse plus fortes sur les hommes. Quoi S est-ce donc au fanatique zélé et si souvent cruel qu'il appartient de reprocher son enthousiasme au philosophe qui ne prêche que l'indulgence et l'union? 13e quel droit le superstitieux mélancolique et chagrin ose-t-il accuser de misanthropie celui qui ne cherche qu'à rendre les mortels amis les uns des autres l. Le dévot exalté, et toujours dans l'ivresse, est-il fait pour blâmer l'homme qui prétend établir le calme dans tous les coeurs ? Le sacerdoce ambitieux , décisif et toujours opiniâtre , est-il bien autorisé à taxer d'orgueil le sage qui propose modestement ses vues, qui les soumet à l'examen , qui toujours invite à l'expérience, en un mot qui ne reconnaît d'autorité que celle de l'évidence? Cette religion, depuis tant de siècles en possession de faire égorger des nations entières , a-t-elle des raisons pour craindre les triomphes de la sagesse , dont les disciples furent toujours les victimes de ses fureurs et de ses vengeances ? Enfin ces mauvais princes , dont les exemples et les violences continuelles rendent tant de peuples infortunés et vicieux , sont-ils en droit d'accuser la philosophie, d'énerver le courage et de corrompre les mœurs ? ?»"e sont-ce point plutôt leurs vices , leurs iniquités , leurs négligences qui découragent leurs
sujets , qui les rendent médians , qui les forcent au crime ? JN'est-ce pas le fanatisme religieux qui seul s'arroge le droit de les soulever , de les enivrer, de leur mettre en main le couteau régicide ?
Malgré ces inconséquences , nous voyons la superstition , si souvent meurtrière , honorée , récompensée , et la philosophie proscrite et calomniée ; ses disciples sont regardés comme des séditieux , comme des pestes publiques , comme des frénétiques dont le projet est d'anéantir toute vertu , de lâcher la bride aux passions , de troubler le repos des nations , et de saper les fondemens de l'autorité. Ainsi l'on appelle destructeurs de la vertu ceux qui veulent la substituer à ces vertus inutiles et insensées que la religion préfère à l'humanité, à l'indulgence, à la grandeur d'âme , a l'activité ! L'on accuse de corrompre les mœurs des hommes qui ne connaissent d'autre religion que la morale ! On traite de perturbateurs des spéculateurs paisibles qui gémissent des troubles , des désordres et des ravages que des zélés turbulens excitent entoutpays! On regarde comme les ennemis des trônes ceux qui voudraient mettre les souverains à couvert des attentats du fanatisme , et fonder leur pouvoir sur les lois, sur l'équité , la bonté , la raison , et sur l'amour des peuples !
Par quelle étrange fatalité ne peut-on être approuvé des hommes qu'en nourrissant leurs préjugés , en flattant leurs tyrans , en secondant les
vues sinistres de tous ceux qui les écrasent 2. Jusque? à quand les mortels regarderont-ils comme leurs amis ceux qui ne font qu'encourager leurs oppresseurs et consolider leurs chaînes ? C'est ainsi que les nations sont pour ainsi dire de moitié dans le^ maux qu'on leur fait ; c'est ainsi que les âmes les plus honnêtes se laissent quelquefois prévenir contre la philosophie , par les suggestions du sacerdoce intéressé , des fauteurs de la tyrannie, des adhérens de l'iniquité, en un mot , de tous ceux que leurs passions rendent les ennemis de la sagesse et les persécuteurs de la vérité.
Le dévot ne peut contempler sans colère la sécurité de ceux qui ne tremhlent point comme lui ; il s'irrite en voyant qu'ils ont mis sous leurs pieds des terreurs qui, sans le rendre meilleur, le font frissonner lui-même ; il craint d'être un objet de risée pour le sage qu*il voit moins pusillanime et plus éclairé que lui : d'ailleurs , tout superstitieux se croit obligé de montrer de l'ardeur dans la cause de son dieu: il se persuade que ce dieu peut avoir des ennemis , et que c'est le servir que de les décrier, les calomnier, les détruire : en conséquence , il se croit tout permis contre eux; la fraude , le mensonge, l'injustice , l'inhumanité deviennent des moyens légitimes de nuire quand on les emploie dans la cause du trèshaut.
Tels sont les hommes par lesquels en tout temps
la philosophie fut décriée, et dont le puhlic eut la faiblesse de partager les passions ; la superstition et la tyrannie furent toujours assez habiles pour se faire appuyer de ceux mêmes qu'elles écrasèrent. Ainsi , dans l'opinion publique , le nom de philosophe devint souvent le synonyme de débauché, d'homme sans mœurs, sans probité, sans loi , et même d'un fou méprisable dont les méditations avaient troublé le cerveau , ou d'un séditieux dont l'insolence devait être étouffée dans son sang. Les hypocrites , les superstitieux et les flatteurs , toujours lâches , et par conséquent cruels , sont pour l'ordinaire implacables et privés d'indidgence ; leurs passions diverses s'enveniment au contraire par l'approbation d'un dieu qui sert k les justifier et à les rendre plus fortes. L'homme donnera toujours un libre cours à ses passions toutes les fois qu'il se persuadera qu'elles sont approuvées par son dieu.
La moindre réflexion suffirait néanmoins pour rendre suspectes les idées sinistres que l'imposture ou la calomnie s'efforcent d'inspirer contre les philosophes; nous les avons déjà suffisamment distingués de ces libertins vicieux qui se vantent de professer la sagesselors même qu'ils l'outragent par leurs mœurs ou leurs écrits ; nous n'entreprenons donc l'apologie que de ceux qui , brûlant d'un amour sincère de la vérité et du désir de se rendre utiles , ont pesé des opinions et combattu des préjugés qu'ils ont trouvé nuisibles. C'est sur
SUH LES PRÉjI"(tÉS. 325
l'alliage monstrueux que l'on a prétendu faire de la morale avec la religion que sout fondés les reproches et les imputations calomnieuses que l'on vomit sans cesse contre la philosophie ; Ton a cru que ce mélange ridicule ne pouvait plus se séparer; on s'est imaginé que le mensonge et la folie ne pouvaient sans danger être détachés de la sagesse et de la vérité . dégradés par cette union. Quoi donc ! parce que la théologie est une science imaginaire ou l'ouvrage de l'enthousiasme et de l'imposture , s'ensuit-il que la morale, fondée sur la nature de l'homme, ne soit, comme elle, qu'une science idéale? Celui qui ne croit pas des chimères , qui ne s'occupe point l'esprit de vaines conjectures , qui refuse de se soumettre à des pratiques déraisonnables , qui rejette avec horreur des préceptes nuisibles au bien-être des humains, peut-il refuser de croire qu'il est homme, qu'il vit sur la terre , qu'il a des associés utiles à sou bonheur, dont il est intéressé de mériter la bienveil lance et de cultiver l'affection"? Celui qui refuse d'admettre ces prétendues révélations, ces oracles obscurs qu'on lui annonce comme émanés du ciel , ces mystères inintelligibles pour ceux mêmes qui les font adorer, est-il en droit de mépriser cette révélation que la nature fait à tout être inteh ligent? Parce qu'un homme dédaigne des cérémonies puériles et bizarres , des questions inutiles ou dangereuses , s'ensuit-il qu'il doive se mettre au-dessus des lois de la décence, des règles de la
pudeur, des préceptes de la vertu? De ce qu'il ose fermer les yeux sur un avenir impénétrable pour ne s'occuper que de son bonheur présent , en conclura-t-il qu'il peut se livrer ici-bas à une intempérance destructive , à des penchans qui rendraient son existence incommode , à des vices et des crimes qui le dégraderaient , ou le feraient détester de ses concitoyens (1) ?
JXon , il n'est point de liaison entre un acquiescement stupide à des fables, et l'obéissance éclairée , respectueuse , raisonnée que tout être pensant doit aux lois évidentes , aux vérités saintes , aux préceptes si clairs de la nature. Elle nous dira toujours que pour être heureux il faut que l'homme se conserve lui-même , et que par sa conduite il détermine les autres à seconder ses vues. Voilà le précis de toute morale ; c'est à cela que se réduisent les dogmes de la raison , si souvent obscurcis ou contredits par la religion. Eu suivant cette règle , le sage est assuré d'être heureux dans ce monde , quel que puisse être son destin dans un autre.
La superstition s'est tellement emparée de l'esprit humain, s'est tellement identifiée avec
(1) Quidde officio ? num quis haruspicem consuluit quemadmodum sit cum parentibus , cum fratribus, cum amicis vivendum 7 quemadmodum. imperio ? ad Sapientea heee , non ad divinos referri soient.
ClCERO DE DlVINAT. Lib. 2. Cap.
l'homme , qu'il semblerait que tous ceux qui s'eu séparent cesseut d'être des hommes , sont des êtres dénaturés , et perdent tout droit aux avantages de la société. Partout la philosophie est proscrite , exclue de l'éducation publique , de la faveur et de la présence des rois , de l'amitié des grands ; elle vit isolée , elle languit dans les mépris , elle ne parle qu'à des sourds et à des insensés. Les droits de la raison, par une longue prescription, sont tombés dans un tel oubli, que l'on se moque de tous ceux qui veulent les faire revivre , et que l'on regarde comme des tribuns rebelles ceux qui ont le courage de réclamer pour elle un empire usurpé par l'erreur. Penser librement ou être en démence, sont réputés la même chose ; parler ou écrire avec liberté passe pour un. excès d'audace qui mérite les châtimens les plus sévères. Tout homme qui prend en main la cause de la vérité n'a d'autre récompense en ce monde que la conscience d'avoir bien fait; s'il se tire de son obscurité, il doit s'attendre à être accablé sous les traits de l'envie, du mépris, de la satire, de la calomnie , de la haine puissante ; sa mort même, loin de toucher, n'est regardée que comme un juste salaire de son imprudente folie. Ainsi le philosophe doit consentir à croupir dans l'oubli , à ramper dans l'indigence, à vivre dans l'inutilité; ou bien, s'il ose élever sa voix dans la foule , il ne doit espérer que des prisons, des fers, des supplices infamaus.
Que dis-je ! la tyrannie attaque souvent la philosophie jusques dans l'obscurité qui semblait la dérober à ses fureurs. Il n'est presque point de contrée sur la terre où il soit permis à l'homme de penser avec liberté. La superstition s'arroge le droit de fouiller dans la pensée ; le despotisme ombrageux punit jusqu'aux paroles -, le vulgaire , qui n'a jamais que les impressions qu'on lui donne, regarde avec colère to:is ceux qui ne sont point aussi stupides (pie lui. Partout la liberté de penser nuit à la fortune et au repos : dans les pays qui se vantent d'être les plus libres , le préjugé est assez puissant pour punir quiconque s'écarte des opinions reçues. Voila sans doute la cause de la lenteur des progrès que fait la vérité ; voilà pourquoi les nations ont tant de peine à perfectionner leur sort ; voilà pourquoi les principes de la morale ne sont ni connus ni suivis. Il n'y a que la liberté de penser , de parler et d'écrire qui puisse éclairer les nations , les guérir de leurs préjugés , faire disparaître leurs abus , réformer leurs mœurs, perfectionner leurs gouvernemens , assurer les empires, faire fleurir les sciences, porter les hommes à la vertu.
Ainsi le vrai philosophe n'est point un homme à craindre , l'ami de la vérité n'est point l'ennemi du genre humain : l'ennemi de la tyrannie est l'ami du pouvoir légitime des lois équitables, des institutions raisonnables. Celui qui hait le despotisme est bien plus l'ami des princes que les liât-
teurs qui les trompent. Celui qui combat les préjugés des grands n'est point l'ennemi de la grandeur éclairée , noble , bienfaisante , utile à" son pays. L'ennemi d'un fanatisme odieux n'est point un rebelle , un régicide , un perturbateur de la société. Celui qui décrie les vertus inutiles et fictives de la religion , respecte et recommaude les vertus réelles nécessaires au bien-être des bu^ mains. Celui qui se dégage des idées fausses du vulgaire , travaille du moins à sou propre bonheur.
33o ESSAI