‹ Essai sur les préjugésChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La vérité est le remède des maux du genre humain. De la raison et des avantages qu'elle procure.

J-l est évident que la faculté de communiquer ses idées est un des plus grands avantages que la nature ait donné aux êtres de l'espèce humaine ; c'est à cette faculté que la société est redevable de ses douceurs. A l'aide de la parole les hommes rassemblés sont à portée de se faire part de leurs expériences, de leurs découvertes , de leurs conseils, de leurs secours. C'est ainsi qu'en mettant en commun leurs forces , leurs réflexions , leurs talens, ils sont bien plus en état de repousser les maux et de se procurer des biens que s'ils vivaient isolés ou séparés les uns des autres. Ainsi la libre communication des idées est essentielle à la vie sociale. L'homme qui ment ou qui trompe trahit la société ; celui qui lui refuse ses talens et les vérités qui lui sont nécessaires , est un membre inutile-, celui qui met obstacle à la communication des idées, est un ennemi public, un violateur impie de l'ordre social , un tyran qui s'oppose au bonheur des humains.

C'est dans la vérité qu'il faut chercher les

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moyens de multiplier les biens et d'écarter les maux de la société : la vérité librement communiquée peut seule perfectionner la vie sociale, civiliser les hommes, amortir eu eux l'esprit farouche et sauvage, rectifier les opinions qui les rendent vicieux, insensés, imprudens, et qui souvent les replongent dans leur stupidité et leur férocité primitives. Cette vérité fera rougir tout citoyen raisonnable et policé de ces fables puériles dont les nations dans leur enfance se sont follement abreuvées; devenu plus sensé et moins crédule , il sentira l'inutilité de ces dogmes inintelligibles , de ces mystères inconcevables dont le sacerdoce s'est servi de tout temps pour redoubler les ténèbres des habitons de la terre, et pour les tromper sur la vraie cause de leurs maux; il reconnaîtra la cruelle folie de ces nations qui cent fois se sont égorgées pour des systèmes absurdes qu'elles ne comprenaient point. Enfin, plus éclairé, plus prudent et plus doux, l'homme social se convaincra du danger de ces religions qui si souvent ont été les prétextes des animosités, des persécutions, des violences, des carnages, des révoltes, des assassinats et de tous ces excès également funestes pour les nations et pour ceux qui les gouvernent.

La vérité rectifiera pareillement les opinions fausses que les peuples se sont faites sur la politique ; l'expérience les convaincra du danger de confier un pouvoir arbitraire et sans bornes a des

hommes qu'une puissance démesurée doit nécessairemeut précipiter dans le vice et la licence. Les sociétés reconnaîtront qu'elles ne se sont formées que pour augmenter leur bien-être ; qu'elles ont consenti a être gouvernées pour obtenir plus aisément le but qu'elles se proposent, et non pour procurer à quelques citoyens la faculté de les ac câbler sous le poids d'un pouvoir qu'on ne peut regarder que comme une usurpation et une violence dès qu'il cesse de faire jouir les nations de la liberté , de la propriété, de la sûreté. Cette vérité fera sentir à ces princes que ce despotisme des tructeur pour lequel on les voit partout soupirer, ne sert qu'à creuser plus ou moins promptement le tombeau commun des souverains et des sujets. Cette vérité leur prouvera la futilité d'une politique qui se fait un principe de tromper les peuples , de les asservir à des prêtres , de donner à ceux-ci le droit exclusif de les instruire ou plutôt de les aveugler (1). Cette vérité fera connaître à ces

(1) Les chefs de la société ne semblent point faire attention au pouvoir immense que la prédication donne au clergé. Des milliers d'hommes uniquement attaches aux intérêts de leur corps , sont à portée de remuer les passions de tout un peuple , et l'expérience nous prouve que souvent leurs harangues sacrées ont donné aux peuples superstitieux le signal de la révolte. L'auteur dHudibras appelle la chaire le tambour ecclésiastique.

souverains la cruelle extravagance dout ils se rendent coupables, en se mêlant des querelles excitées par les plus méchans, les plus trompeurs, les plus turbulens de leurs sujets : elle leur prouvera qu'ils agissent directement contre leurs propres intérêts et contre ceux de l'état, quand ils ont l'injustice de persécuter, de violenter la pensée, de tourmenter des citoyens utiles pour des systèmes dignes de mépris. Cette vérité convaincra les mêmes souverains qu'en travaillant à la grandeur du sacerdoce , en le comblant de richesses, d'honneurs, de prérogatives , ils ne font que diminuer leur propre puissance , et susciter à leur autorité propre une autorité rivale, que l'expérience de tous les âges montre assez forte pour ébranler et renverser les trônes.

En un mot , quand les princes de la terre consulteront la vérité , ils sentiront que leurs vrais intérêts sont les mêmes que ceux des peuples qu'ils gouvernent ; ils se détromperont de l'utilité fausse et passagère du mensonge ; ils trouveront dans l'équité les fondemens du pouvoir le plus solide ; dans la vertu , la vraie base des empires ; dans les lumières et la raison des nations; les vrais remèdes contre leurs maux; dans la destruction des préjugés, des ressources abondantes, dans Je bonheur de leurs sujets, les appuis les plus fermes de la grandeur réelle, de la puissance véritable, de la sûreté permanente des souverains ; dans une tolérance universelle et dans la liberté de penser,

SUR LES PRÉJUGÉS. 8l

le préservatif assuré contre les révolutions , les fureurs, les guerres, les attentats que la superstition et le fanatisme ont de tout temps produit sur la terre.

Guidés par la vérité , les chefs des nations sentiront les dangers et les conséquences fatales qui accompagnent à présent toutes les institutions humaines ; pour lors l'utilité réelle et permanente de la société sera la mesure invariable de leurs jugemens sur les lois, sur les coutumes, sur les usages , sur les opinions, sur les mœurs des hommes. En un mot, ils reconnaîtront qu'il n'est poiu t d'erreur qui n'ait des suites funestes ; qu'il n'est point de préjugé qui ne produise tôt ou tard les effets les plus nuisibles et les plus étendus; enfin, qu'il n'est point de folie qui ne se punisse ellemême (1).

L'habitude a tellement identifié l'esprit humain avec les erreurs sans nombre dont il est le jouet que des personnes très- éclairées d'ailleurs, semblent quelquefois douter s'il est utile et sage de dire la vérité , et si l'on ne ferait pas plus de mal que de bien aux hommes en les détrompant de leurs préjugés. Pour peu que l'on réfléchisse , l'on trouvera facilement la solution de ce problème , et l'on sera forcé de reconnaître que dou-

(1) Omnis stultitia laborat fastidio sui.

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1er désavantages de la vérité , c'est douter s'il vaut mieux pour eux d'être heureux que malheureux , raisonnables qu'insensés, vertueux que vicieux, paisibles que furieux; c'est douter si les mortels marcheront plus sûrement au grand jour que dans les ténèbres -, c'est douter s'il leur est plus avantageux de connaître les maux compliqués dont ils souffrent , et d'y porter les remèdes convenables, que de languir et de périr des calamités durables qui les minent à leur insu.

Les hommes ne sont partout si corrompus et si malheureux que parce que tout conspire à leur cacher la vérité. L'erreur, l'ignorance , les préjugés, sont évidemment les sources du mal moral ou de la perversité générale que l'on voit régner dans le monde. Ce mal moral devient à son tour une source intarissable de maux physiques , dont des nations entières sont chaque jour les victimes déplorables. D'où viennent ces carnages, ces guerres continuelles , ces férocités indign. s d'êtres raisouuables , dont notre globe est perpétuellement ensanglanté? Ces désordres si révoltaus sont dus aux idées fausses que des souverains et des peuples entiers se sont faites de la gloire. Les princes s'é nervent pour acquérir de la puissance ; ils s'appauvrissent dans l'idée d'augmenter leurs richesses ; ils immolent des millions d'hommes pour se procurer des forces; dans toutes leurs entreprises ils semblent tourner le dos à la félicité vers la quelle ils croient s'acheminer. A quelle cause sont

dues ces disettes, ces campagnes incultes et stériles , ces habitans languissans dans la faim et la misère, ces dépopulations, ce* contagion.:^ C'e;t à l'ambition, à la négligence, à l'avidité de ces cbefs qui ont la folie de préfendre être opulens . pmssans . considérés, à la tête d'un peuple réduit à la mendicité, et découragé par des injustices multipliées. Quelle est la source de ces passions effrénées qui font que tant de souverains ne semblent occupés que des moyens de rendre de jour en jour leurs sujets plus malheureux ? C'est l'ignorance où ils sont de l'art de gouverner, des lien-; qui les unissent a leurs concitoyens, des devoirs qui sont les appuis réciproques des nations et de leurs cbefs; c'est la flatterie de ceux qui les entourent et qui profitent des dépouilles de leurs concitoyens; ils se servent du souverain, qu'ils prennent soin d'aveugler, comme d'un instrument pour écraser les peuples . et l'abreuver de leur sang. Comment les peuples semblent-ils consentir à tous les maux qu'on leur fait ? Quelle cause est puissante pour les forcera se Jaisserpiiler, opprimer et conduire à la mort l. Cette merveille est due a la superstition; elle transforme aux veux des peuples les princes les plus mécbans en des divines faites poursuivre impunément tous leurs caprices, et pour disposer arbitrairement du sort de la race humaine. Par quel renversement des prêtres oisifs, querelleurs, factieux, jouissent-ils de la considération, des privilèges , de l'opulence au milieu

des sociétés indigentes qu'ils dévorent? C'est que des princes et des peuples également superstitieux s'imaginent que ces hommes merveilleux sont indispensablement nécessaires à leur bien-être; c'est que des despotes aveugles ont besoin de leurs mensonges pour tenir leurs sujets sous le joug. Enfin , pourquoi les nations se trouvent - elles remplies d'hommes pervers? C'est que l'éducation n'eu fait que des esclaves ; c'est que l'exemple , l'habitude, l'opinion , l'usage, l'autorité , conspirent à les rendre médians -, c'est que l'erreur leur montre un bien-être imaginaire dans les objets qu'ils ne peuvent se procurer qu'en se déchirant les uns les autres (i).

Ce sont donc visiblement les préjogés des hommes qui les éloignent k chaque pas de la félicité vers laquelle ils croient tendre sans cesse. La religion leur montre leur bonheur dans les religions de l'empyrée ; à force de prestiges et de fables, elle empêche l'homme d'apercevoir la route facile que la nature lui présenterait, si, aa lieu de fixer obstinément ses yeux vers le ciel, il consentait à regarder à ses pieds. Quand par hasard cette religion lui montre des vérités, elles sont toujours entremêlées de mensonges et de fictions propres à rendre ses principes incertains.

(i) Id Iionestum putant quod à plerisque laudatur,

ClCRRON,

En fondant la morale sur Ja volonté des dieux, elle la tonde réellement sur l'autorité de quelques fourbes qui se chargent de parler au nom de ces puissances invisibles, qui leur font toujours tenir le langage le plus conforme à leurs propres intérêts, et souvent le plus contraire au bien-être de la société.

Ainsi tout nous prouve l'importance de guérir les mortels de leurs préjugés religieux, qui font naître leurs préjugés politiques , tandis que ceuxci corrompent leurs mœurs en obscurcissant la connaissance des rapports qui subsistent entre eux. Les hommes ne sont si malheureux, si vi cieux , si divisés d'intérêts, si inconsidérés dans leurs passions, si lâchement soumis à leurs tyrans religieux et politiques, si étrangers à la vérité, si ennemis du bien qu'on veut leur faire, que parce que dès l'enfance on leur met un bandeau sur les yeux auquel la tyrannie les empêche de jamais porter la main-, ils sont forcés de rester aveugles, afin de ne poiut apercevoir les abîmes où des aveugles se croient intéressés de les conduire; ils chérissent leurs erreurs, parce que leurs superstitions . leurs gouvernemens , leurs lois, leurs opinions, les exemples journaliers les apprivoisent avec elles, et leur montrent du danger à vouloir s'en défaire. La vérité leur serait chère, si on leur permettait d'être raisonnables; ils seraient raisonnables, s'ils connaissaient leurs véritables intérêts ; ces guides qui les trompent

aujourd'hui , s'ils n'étaient point eux - mêmes aveuglés par des préjugés, sentiraient que leur intérêt propre est de suivre la raison, de chercher la venté , et de la montrer aux autres, ce qui leur donnerait un ascendant hien plus sûr et plus durable que celui qui n'est dû qu'au mensonge et aux. prestiges de l'opinion.

Presque en tout temps et en tout pays les hommes sentent qu'ils sont malheureux; mais ne sachant à qui s'en prendre de leurs maux quand ils sont portés à l'excès, ils aiguisent leurs couteaux, et s'en frappent les uns les autres; enfin, lassés de répandre du sang, ils s'arrêtent, et sont tout surpris de voir que leurs maux, au lieu de diminuer, n'ont fait que s'aggraver et se multiplier. Faute de connaître les remèdes qu'ils pourraient y appliquer, ils recommencent bientôt à se frapper de nouveau. C'est ainsi que nous voyons souvent les peuples, par des révoltes, des massacres, des guerres civiles, se venger d'un tyran qui les opprime, pour tomber entre les mains d'un tyran nouveau qui leur avait fait espérer la fin de leurs misère*. C'est ainsi que des nations, fatiguées d'une superstition incommode et violente, l'abandonnent quelquefois pour en adopter une plus douce, qui finit bientôt par les plonger dans de nouvelles disputes et de nouvelles fureurs , souvent pires que les premières. En un mot , nous voyons par toute Ja ferre les hommes faisant des efforts pour adoucir

leur sort, sans jamais y parvenir. Us ne cessent de s'égorger que quaud la vérité s'est montrée. En effet, Je caractère distinctif de la vérité est d'être éualemeut et constamment avantageuse à tous les partis , tandis que le mensonge , utile pour quelques instans seulement à quelques individus, est toujours nuisible à tous les autres.

C'est l'apparence du vrai que l'homme adore dans le mensonge; il n'aime ses erreurs que parce qu'on les lui montre sous les traits de la vérité; il n'est attaché aux objets divers de ses folles passions , que parce qu'il s'est faussement persuadé que c'est d'eux que dépend sa félicite ; il ne tient opiniâtrement à ses habitudes les plus vicieuses , que parce qu'il ne voit point les maux qui en découlent ; il n'est si paisiblement malheureux sous le joug des puissances imisibles et visibles, que parce qu'il se figure qu'en voulant s'y soustraiie il attirerait sur lui-même des malheurs plus grands encore. Enfin les tyrans qui l'affligent n'appesantissent continuellement ses chaînes et ne poursuivent la vérité avec tant de fureur, que parce qu'ils ont des idées fausses de la puissance , parce qu'ils s'imaginent que l'on n'a point de pouvoir, si l'on n'a celui de nuire; que l'on n'est point obéi, si l'on n'est craint par ceux dont il faudrait se faire aimer.

t» L'homme, a dit un philosophe, n'est si cou» » traire à la raison, que parce qu'il s'imagine » que la raison lui e^t contraire. » Disons la

même chose de la vérité ; l'homme ne la cramt que parce qu'il croit qu'elle peut lui nuire ; il ne fait le mal , il ne se repaît d'illusions , de préjugés, de chimères, que parce que tout concourt à lui montrer son bonheur dans des opinions et dans une conduite qui font réellement son malheur (1).

Pour découvrir la vérité , il faut , comme on l'a dit , recourir à l'expérience ; pour faire des expériences sûres, il faut des organes sains et bien constitués*, la suite de ces expériences recueillies par la mémoire et appliquées à la conduite d'un être sensible, intelligent, amoureux de son bien-être, constitue la raison. Ainsi sans la vérité l'homme ne peut être raisonnable. Comment veut-on qu'il soit capable de faire des expériences vraies, tandis qu'il est infecté dès l'enfance d'une fièvre contagieuse qui le mine conti-

(1) Saint Augustin dit : Hoc quod amant volunt esse veritatem. M. Nicole a dit depuis : « Nous n'aimons i> pas les choses parce qu'elles sont vraies , niais nous » les croyons vraies parce que nous les aimons ». V. Essais de morale , tome II. Hobbes dit que toutes les fois que la raison s'oppose à l'homme , l'homme s'oppose à la raison. V. son épître dédicatoire au comte de Newcastle. César avait dit avant eux : Quœ volumus et credimus libenter, et quœ sentimus ipsi reliquos sentire speramus.

De Bello Callic. lib, II, cap. 27.

nuellement et le plonge dans la langueur, ou qui par intervalles le jette dans des accès de fureur? La superstition est une contagion héréditaire qui saisit l'homme dès le herceau ; suivant son tempérament , elle l'abat; elle le rend lâche et pusillanime ; elle lui ôte le pouvoir et le courage de s'instruire . ou bien elle excite en lui des transports qui le rendent également incapable d'expérience et de raison. Si la force de son tempérament fait qu'il résiste à la violence de son mal, n'y est-il pas à chaque instant replongé par les craintes dont l'accablent ses guides sacrés? Le premier principe de leur politique ne fut-il pas toujours de proscrire l'expérience, de déprimer la raison humaine , de la soumettre à leur propre autorité, d'interdire l'usage du jugement, de mettre en défiance contre les sens, de faire craindre la vérité (1)?

(1) Les ennemis de la raison humaine nous repètent sans cesse que l'expérience est douteuse, que les sens nous trompent, que leur témoignage est suspect, etc. 2sous leur demanderons si l'imagination et l'enthousiasme , qu'il leur plaît d'appeler illumination , inspiration, révélation , grâce, sont des guides plus surs que l'expérience ou que les sens? !Xos sens peuvent nous tromper, sans doute, et nous taire porter des jugement précipités lorsqu'ils sont viciés , ou lorsque nous ne réfléchissons point. La reflexion nous sert à redresser les erreurs de nos sens.

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Priver l'homme d'expérience, c'est rendre ses organes inutiles pour lui; lui interdire l'usage de sa raison , c'est lui défendre les moyens d'être heureux ; lui cacher la vérité, c'est vouloir qu'il s'égare. En effet, comment veut-on qu'il travaille à sou bonheur propre ou qu'il s'occupe de celui des autres, s'il ne connaît les objets qu'il doit désirer ou craindre, rechercher ou é\iter? Comment découvrira-t-il la nature de ces objets, s'il ne lui est point permis de les examiner par luimême, et s'il ne les voit jamais que par les yeux de ceux qui sont ou des dupes , ou des menieurs intéressés a le tromper? Entiu, comment l'homme peut-il devenir un être raisonnable, s'il lui est défendu d'exercer sa raison sur les objets les plus importuns à sa félicité?

C'est pourtant sur la raison que l'ou fonde la dignité de l'homme et sa prééminence sur les autres animaux. Que deviendra cette supériorité, si Ton ne lui permet point de faire usage de sa prérogative ? Comment cette même religion qui fait l'homme le favori de la providence, l'objet unique de ses travaux, se plait-elle àTIe dégrader ensuite au point de lui faire un devoir de ne poini raisonner, de s'avilir et de se mettre au niveau des bêtes ? C'est dans la raison que consiste la dignité de l'homme , c'est par son secours qu'il conserve son être et qu'il peut rendre son existence heureuse -, sans elle il n'est plus qu'un automate incapable de rien faire pour sa félicité. En

effet , n'est-ce pas la raison qui le rend sociable f. rs'e lui fait-elle pas seutir <|u'il a besoin de ses semblables pour se procurer les biens que sou cœur désire, et pour résister aux maux que sa faiblesse l'empêcherait d'écarter? N'est-ce pas la raison, aidée de l'expérience , qui lui suggère les moyeus de soutenir , de défeudre et de rendre agréable pour lui-même une société dont les intérêts sont invariablement unis aux siens ? ^N'est-ce pas la raison, éclairée par la vérité, qui prouve à l'homme que sa conservation, sa sûreté, ses plaisirs dépendent des secours de ses associés et de la conduite qu'il doit tenir pour obtenir leui bienveillance \ Ainsi la morale est fondée sur la raison , qui n'est rien elle-même sans l'expérience et sans la vérité.

C'est la raison qui, pour l'intérêt des peuples, oblige peu-à-peu la férocité sauvage et impétueuse de céder au droit des gens ; elle leur découvre les nœuds qui unissent les nations aux nations, les citoyens à leurs concitoyens, les hommes avec les hommes. C'est la raison qui fixe les droits des souverains et des sujets; elle découvre au legisla teur les mobiles qu'il doit mettre en usage pour con tenir et prévenir les passions nuisibles et pour exciter et diriger celles qui sont avantageuses à l'état : c'est la raison qui suggère à la politique les voies les plus sûres pour contenter les besoin.-, des nations, pour veiller a leur défense, pour les rendre puissantes et fortunées.

C'est la raison qui, dans l'intérieur des familles, montre à tout homme les avantages des nœuds qui unissent l'époux avec son épouse , le père avec l'enfant, l'ami avec son ami ; elle lui découvre les moyens de resserrer ces liens, d'empêcher qu'ils ne hlessent, de prévenir leur dissolution, enfin, d'alimenter dans les cœurs des autres les sentimens nécessaires à sa propre félicité. D'où l'on voit que , sans la vérité , sans l'expérience , sans la raison , l'homme ne peut avoir des idées justes ni sur la morale , ni sur le gouvernement, ni sur aucun de ses devoirs. Il ne peut être ni homme ni citoyen. La vérité doit guider l'expérience , et celle-ci conduit à la raison, qui nous prouvera toujours que nous chercherions vainement un bonheur solide et durable sans la vertu ; et que le moyen le plus sûr d'établir notre félicité en ce monde est de la fonder, sur un commerce constant de bienfaits et de secours.

C'est encore l'expérience qui , toujours occupée du soin de perfectionner notre sort , fait éclorc pour nous les sciences , les arts , l'industrie , et cette foule de connaissances , soit utiles , soit agréables , qui rendent à l'homme son existence plus chère : sa vie se passe à faire des expéiiences qui ont pour but de conserver son être , d'en écarter la douleur, de l'instruire des vraies qualités des objets qui l'entourent, de les tourner a son profit, de diversifier ses sensations, de multiplier ses sens. C'est ainsi que l'expérience parvient à soumettre,

pour ainsi dire, la nature entière aux besoins, aux plaisirs, aux fantaisies de l'homme, qui, étant l'être le plus agissant, semble exercer sur la terre l'empire le plus absolu, au point qu'il se persuade que la nature entière n'a que lui seul pour objet dans ses travaux.

La morale est l'expérience appliquée à la conduite de l'homme en société ; la politique est l'expérience appliquée au gouvernement des états; les sciences sont l'expérience appliquée aux objets divers dont il peut résulter soit de l'utilité , soit de l'agrément pour les hommes; l'industrie n'est que Texpérience appliquée aux besoins des hommes a mesure qu'ils se multiplient. Les nations sauvages sont celles qui n'ont eu l'occasion que de faire un petit nombre d'expériences , ou qui n'ont point appris tout le parti qu'elles peuvent tirer de leurs facultés et des objets que la nature leur présente. L'homme sauvage, ainsi qu'uu jeune enfant, est dénué d'expérience, ou ne connaît que peu de vérités. Empêcher les peuples de s'éclairer, c'est vouloir les tenir dans une enfance perpétuelle , ou vouloir les ramener à l'état des sauvages.

Lorsqu'un père avertit son enfant de se garantir du feu, eu lui disant qu'il peut en résulter de la douleur, il lui annonce une vérité que l'expérience l'a mis lui-même à portée de connaître ; cet enfant , que son inexpérience rend imprudent , n'est-il pas intéressé à s'instruire d'une vérité d'où

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dépend sa sûreté ? Lorsque le philosophe apprend aux nations que la superstition est un feu dévorant qui Huit communément par emhraser les peuples et par les exciter à leur propre destruction , ne leur découvre-t-il point une vérité confirmée par l'expérience d'un grand nombre de siècles ? Lorsque le sage fait sentir aux souverains et aux sujets que le pouvoir absolu est une arme également dangereuse pour les uns et pour les autres , ne leur annonce-t-il pas une vérité fondée sur l'expérience de tous les temps , qui prouve que sous un tel gouvernement le despote, privé de puissance réelle, finit par régner sur de vastes solitudes , ne commande qu'à des esclaves chagrins , qui tôt ou tard s'en prendront à leur tyran des malheurs qu'ils éprouvent l.

Ceux qui prétendent qu'on ne doit point annoncer la vérité aux hommes , font à-peu-près ce raisonuement : « Le feu est nécessaire aux hommes ; cet élément est pour eux de la plus grande utilité ; il ne faut donc point les avertir de ses dangers ; il vaut mieux qu'ils demeurent exposés à périr à chaque instant par imprudence, que d'être mis en garde contre un élément destructeur qui, duement appliqué , leur procure de très-grands avantages.... » L'oppression est un mal accablant pour les peuples; l'équité et la liberté sont nécessaires à leur bien-être •, mais il n'est point à propos de les avertir des maux que leur fait l'oppression , ni de leur eu indiquer les remèdes ; ce

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serait leur annoncer une vérité fâcheuse , qui les dégoûterait d'un mauvais gouvernement. Quand les hommes sont une fois malheureux, il vaut mieux qu'ils continuent de l'être, que de les faire songer aux moyens de rendre leur sort plus désirable.

On tient à -peu près le même langage à l'égard de la superstition : «Nous savons, nous dit-on, » que la superstition est une dangereuse chimère, d qui de tout temps fit les plus grands maux au » ^enre humain : mais nous la voyons partout soa lidement établie ; les nations qu'elle mine et dé- » truit lui sont très- attachées. Un malade qui » ignore son mal n'est jamais en danger : ainsi , » laissons aux hommes leurs erreurs sacrées; qu'ils » continuent à s'abreuver de fiel et de poison ; il » vaut mieux leur laisser la langueur qui les ac » cable, ou la frénésie qui les transporte, que de » leur rendre des forces ou leur donner un calme » et un bien-être auxquels ils ne sont point accouu lamés, dont ils abuseraient peut-être; l'homme » malade est moins à craindre que lorsqu'il est en » santé. »

iS'ou, la vérité ne peut jamais être funeste aux hommes; elle ne peut être à craindre que pour ceux qui se croient faussement intéressés à les tromper. L'homme de bien est-il donc fait pour se rendre complice de la violence et de l'impos • ture? Pour peu qu'il réfléchisse , il saura que toute erreur, tout préjugé , sont nuisibles à la terre ; il

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connaîtra surtout les dangers infinis qui résultent de nos erreurs religieuses. Plus nous regardons ces erreurs comme importantes, plus elles sont propres à nous rendre insensés , ù troubler notre esprit, a produire des ravages. Quelle apparence qu'un homme qui se fait un principe de s'aveugler et de renoncer à sa raison dans la chose qu'il regarde comme la plus essentielle pour lui, l'écoute en toute autre chose 1 En effet, pour peu que nous y réfléchissions, nous verrons dans les prestiges de la religion la vraie source de tous les préjugés dont le genre humain est imbu. Cest la superstition qui corrompt les souverains; les passions, les vices et les préjugés de ces souverains infectent la société ; la superstition détruit la morale en substituant ses dogmes mobiles, fabuleux •et ses extravagances à des vertus réelles.

L'éducation, l'habitude, l'exemple, l'autorité concourent à donner une durée éternelle à des erreurs dont les suites nécessaires sont démultiplier les vices et de rendre les hommes ennemis de toute vérité. Les tyrans la haïssent , parce qu'elle porte la lumière sur des excès dont ils sont forcés de rougir: le sacerdoce la poursuit et la décrie, parce que c'est au mensonge que son existeuce est attachée : les grands la redoutent, parce que c'est sur les préjugés des peuples avilis que leur grandeur est fondée; enfin Je peuple la rejette, parce qu^il est ignorant et incapable d'examiner par lui-même li valeur des objets pour lesquels il conserve une

vénération machinale et uu respect héréditaire ; enfin, ce peuple craint la vérité, parce que ses piètres et ses tyrans ne lui ont inspiré que de l'horreur pour elle.

Il n'est point d'erreur utile au genre humain ; il n'est point de préjugé qui n'ait des suites-plus ou moius terribles pour la société. Les principes de la morale exigent la même exactitude que le calcul ; une supposition fausse suffit pour falsifier tout calcul et le rendre inutile. La vérité n'est dangereuse que lorsqu'elle est alliée avec l'erreur. La morale est fondée sur l'intérêt du genre humain ; fondez-la sur la religion , vous la rendrez vague , incertaine et flottante. La politique est fondée suites besoins de la société; si vous la fondez sur la volonté d'undespote, elle n'aura plus de solidité. L'autorité souveraine estfondéesur la volonté des peuples; donnez-lui pour base l'autorité divine, et bientôt les souverains en abuseront pour reudre leurs sujets malheureux , et se plonger dans le crime.

Les rangs, les distinctions , les dignités doivent être fondés sur les services réels que les citoyens rendent à leur patrie ; fondez-les sur le hasard de la naissance , sur la faveur d'un souverain, sur la vénalité , et bientôt les plus inutiles des citoyens seront les plus honorés et les mieux récompensés. Il ne peut point y avoir de mœurs, il ne peut point y avoir de bonne éducation partout où c'est l'argent et non le talent qui conduit aux grandes places. Fondez l'éducation sur tout

ce qu'il vous plaira , si elle ne promet rien de sûr, de grand , si elle ne donne point de récompense, vous la fondez sur une base étroite et peu solide. Tout le monde regarde la fausseté, la fourberie , le mensonge comme des choses odieuses et détestables ; n'y aurait-il donc que sur les objets les plus intéressaus pour les hommes qu'il fût permis de les tromper sans conséquence?

Si nous entrons dans les détails de la vie humaine, tout nous prouvera qu'il n'est point de préjugé qui ne soit accompagné de conséquences infinies. Nous voyons partout les préjugés des peuples s'opposer très-souvent au bien même que l'on veut leur faire. Ce sont leurs préjugés qui empêchent la réformation des abus et des mauvaises lois sous lesquels ils gémissent pendant une longue suite de siècles; ce sont les préjugés dans les sciences qui nuisent continuellement à leurs progrès; ce sont les préjugés qui donnent de la solidité aux usages les plus pervers, que chacun condamne en les suivant toujours -, ce sont les préjugés qui arment les hommes contre toutes les innovations , qui leur font rejeter les plus utiles découvertes, qui \cs mettent en garde contre les vérïlés les plus claires et les mieux démontrées; ce sont les préjugés qui font que les mortels sont perpétuellement aux prises et occupés à s'arracher un bonheur dont ils ne jouiront jamais.

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