‹ Essai sur les préjugésChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le peuple est-il susceptible d'instruction? Est-il dan gereux de l'éclairer? Des maux qui résultent de l'ignorance des peuples.

.L'opposition que la vérité rencontre toujours dans l'esprit des mortels ue devrait-elle point rassurer ceux qui s'exagèrent le danger qui pourrait résulter de la leur annoncer? A en croire quelques raisonneurs superficiels, il semblerait que des vérités découvertes à tout un peuple devraient renverser sur-le-champ toutes ses idées et produire une révolution subite dans toutes les tètes. C'est connaître bien peu la marche de l'esprit humain que d'en prendre cette opinion ; ce danger paraîtrait bien plus chimérique encore, si l'on faisait attention à la lenteur incroyable avec la quelle les moindres vérités se répaudent parmi les hommes. Les principes les plus évidens sont souvent les plus contredits; ils ont à combattre l'ignorance, la crédulité , l'habitude, l'opiniâtreté, la vanité des hommes , en un mot les intérêts des grands et la stupidité du peuple , qui font qu'iJs s'attachent toujours à leurs anciens systèmes. L'erreur défend sou terrain pied à pied : ce n't:i

qu'à force de combats et de persévérance quron peut lui arracher la moindre de ses conquêtes. Ne croyons point pour cela que la vérité soit inutile ; son germe une fois semé subsiste, il fructifie avec ie temps ; et semblable à ces semences qui, avant de lever , demeurent long-temps enfouies dans la terre , il attend les circonstances qui pourront le développer. C'est lorsque la vérité s'accorde avec les intérêts des hommes puissans qu'elle devient toute-puissante ; c'est lorsque des souverains éclairés gouvernent les nations, que la vérité produit les fruits que l'on est en droit d'en attendre. Enfin quand les nations sont fatiguées des misères et des calamités sans nombre que leurs erreurs ont fait naître, la nécessité les force de recourir à la vérité, qui seule les met à couvert des malheurs que le mensonge et le préjugé leur avaient longtemps fait souffrir.

Le physicien, le géomètre, le mécanicien, le médecin, le chimiste, à force de réflexions, d'expériences et de travaux, découvrent dans leurs cabinets ou dans leurs laboratoires des vérités utiles, mais souvent contredites et combattues dans leur nouveauté : cependant, lorsque le temps a constaté leur utilité , leurs découvertes se transmettent jusqu'au peuple, et l'artisan le plus grossier finit par exécuter machinalement et sans peiut: des opérations qui dans l'origine ont été les résultats des plus grands efforts de la science et du génie. Pourquoi la science du gou-

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vernement ne se perfectionne-t-elle pas de même? Pourquoi les vrais principes de la politique et de la morale ne pourraient-ils pas se simplifier au point d'être sentis par les hommes les plus ordinaires (1)?

Quand même la vérité ferait dans l'esprit des peuples un progrès assez rapide pour produire des factions et même des révolutions ; quand même les partisans de la vérité seraient assez nombreux pour jouter a forces égales contre les partisans de l'erreur, serait-ce donc une raison pour rejeter la

(j ) Horace a dit :

Interdum vulgus rectum videt.

Cependant tout homme qui écrit ne peut se proposer de faire connaître la raison qu'à ceux qtii sont susceptibles de l'entendre : ainsi pour l'ordinaire les ouvrages utiles ne sont faits ni pour les grands ni pour les hommes de la lie du peuple ; les uns et les autres ne lisent guère ; les grands d'ailleurs se croient intéressés à la durée des abus, et le bas peuple ne raisonne point. Ainsi tout écrivain doit avoir en vue la partie mitoyenne d'une nation , qui lit , qui se trouve inté ressée au bon ordre, et qui est, pour ainsi dire, une moyenne proportionnelle entre les grands et les petits. Les gens qui lisent et qui pensent dans une nation , ne sont point les plus à craindre. Les révolutions se font par des fanatiques, des grands ambitieux, par des piètres, par des soldats, et par une populace imbecille, q'iii ne lisent ni ne raisonnent.

vérité? Le mensonge ne cause-t-il doue pas des troubles continuels? Les hommes ne se sont-ils pas égorgés de tout temps pour des impostures? Que de sang inutilement répandu pour des folies! Si l'on se battait pour la vérité, le saug répandu pour elle produirait au moins un accroissement de bonheur , au Heu que les combats si souvent livrés pour l'erreur n'ont jamais produit qu'un accroissement de misères.

C'est à l'erreur, surtout qua.nd elle est consacrée par la religion, qu'il appartient de troubler le repos des nations ; elle trouve dans les esprits des peuples des matières combustibles toujours prêtes à produire des embrâsemens. La raison et la vérité ne causeront jamais de révolutions sur la terre; toutes deux sont les fruits de l'expérience, qui ne peut avoir lieu que dans le calme des passions ; elles n'excitent point dans les cœurs ces emportemens fougueux qui ébranlent les empires; la vérité ne se découvre qu'à des âmes paisibles, elle n'est adoptée que par des âmes analogues : si peu à peu elle change les idées des hommes , c'est par des nuances insensibles ; c'est par une pente douce et facile qu'elle les conduit à la raison; les révolutions qu'elle amène, toujours avantageuses au genre humain , ne peuvent être fâcheuses que pour ceux qui l'oppriment et l'égarent. Le philosophe , à force de méditer, découvre la vérité ; elle n'est si difficile à découvrir que parce que tout conspire à la voiler à nos

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yeux; perpétuellement adultérée par le meusonge, elle devient méconnaissable ; c'est en la séparant de l'alliage de l'imposture que le sage la reconnaît : si sa nudité paraît d'abord cboquante à des hommes prévenus, leurs yeux s'accoutumeront peu à peu à contempler ses charmes naturels, sans doute bien plus touchans que tous les vains ornemens dont on la couvre , et qui ne servent qu'à la défigurer. Avant d'être ornée, la vérité doit avoir des fondemens solides; elle doit ressembler à ces monuruens d'architecture dans lesquels l'ordre le plus stable sert d'appui à tous les autres.

C'est au gouvernement, et surtout à l'éducation, qu'il appartient de rendre commune et populaire la vérité que le sage a tant de peine à découvrir? en vain l'aurait-il tirée du fond du puits, si l'autorité tyrannique la force d'y rentrer. L'expérience et l'habitude parviennent à faciliter à l'homme du peuple , à l'artisan le glus grossier, des opérations très- compliquées ; sommes-nous donc en droit de douter que l'habitude et l'expérience ne lui facilitassent de même la connaissance si simple des devoirs de la morale et des préceptes de la raison , desquels dépend évidemment son bonheur? J'ai vu, dit Confucius^ des hommes peu propres aux sciences; je n'en ai point vu qui fussent incapables de vertus.

L'erreur n'est une maladie iunée du genre humain , la guérisou de sou esprit n'est devenue si

difficile, que parce que l'éducation lui fait sucer avec le lait un venin dangereux , qui finit par s'identifier avec lui, et qui, développé par les circonstances , produit dans les sociétés les ravages les plus affreux. Partout les empoisonneurs du genre humain sont chéris , honorés, récompensés-, leurs attentats sont protégés , leurs leçons et leurs instructions sont chèrement payées ; l'autorité suprême , complice de leurs iniquités , force les peuples à recevoir de leurs mains la coupe d'imposture , et punit tous ceux qui refusent d'y boire. Partout les médecins qui possèdent le contre-poison de l'erreur sont traités d'imposteurs, sont découragés, proscrits ou forcés de se taire.

Si les gouvernemens donnaient a la vérité les mêmes secours qu'ils fournissent au mensonge, l'on verrait bientôt les folies des hommes disparaître, et faire place à la raison. C'est dans l'âge tendre que l'erreur s'empare de l'homme, c'est dans sa jeunesse qu'il se familiarise avec des opinions monstrueuses dont il est la dupe toute sa vie •, si l'éducation parvient à lui faire adopter les notions les plus fausses , les idées les plus extravagantes , les usages les plus nuisibles, les pratiques les plus gênantes, pourquoi l'éducation ne parviendrait-elle pas à lui faire adopter des vérités démontrées , des principes raisonnables, une conduite sensée, des vertus nécessaires à sa félicité ?

L'opinion > comme on a dit, est la reine du

monde. Mais qu'est-ce que l'opinion ? C'est ld vérité ou la fausseté environnée de ténèbres. Si le mensonge pris pour la vérité , si la vérité enveloppée d'obscurité , gouvernent le monde , pourquoi la vérité simple ne prendrait-elle pas le même empire sur l'esprit des mortels? Si Ton refusait ce pouvoir a la vérité, il ne faudrait plus dire que l'homme est un être raisonnable par son essence, il faudrait dire qu'il est destiné à une éternelle déraison.

Si la religion est parvenue à dégrader l'homme , a le rendre ennemi de lui-même et des autres, pourquoi la raison ne lui inspirerait-elle pas de l'élévation, de l'estime pour lui-même, le désir de mériter celle de ses concitoyens? Si la superstition fait éclore en lui un zèle destructeur, un fanatisme dangereux , une ardeur fatale pour nuire , pourquoi une politique éclairés n'exciterait-elle pas en lui la grandeur d'àme , la passion d'être utile , l'enthousiasme de la vertu ? Si dans la Grèce et dans Rome l'on est parvenu jadis à former de^ peuples de héros ; si les écoles d'Athènes se sont remplies de sages, en se servant des mêmes mobiles , pourquoi désespérer aujourd'hui de faire naitre au sein des nations des citoyens actifs , éclairés, magnanimes et, vertueux? E-t -il donc plus aisé de faire un fanatique , un martyr, un pénitent, un dévot, un courtisan abject, que de former un enthousiaste du bien public, un soldat courageux, un homme utile à lui-même et pré-

deux aux autres? Est-il doue plus facile de briser que d'élever l'âme? La race humaine serait -elle doue entièrement dégénérée ?

Ne lui faisous poiut l'injure de le penser ; les mêmes ressorts auront toujours le même pouvoir sur les volontés humaines. Si nos institutions politiques veulent encore des citoyens , des héros et des sages , nous en verrons sans doute : si nous ne trouvons partout que des superstitieux pusillanimes , des guides iguorans , des enthousiastes dangereux , des ministres incapables , des grands sans mérite , des esclaves rampans , c'est parce que la religion, le gouvernement, l'éducation et les opinions ridicules dont les nations sont infectées, conspirent à ne former que des êtres abjects ou nuisibles à la patrie (i). Pourquoi dans cette Espagne , si favorisée par la nature , ne vois je partout que des dévots plonges dans la misère, indifférens sur la patrie , étrangers à toute science ? C'est que dans ce pays la superstition et le despotisme sont parvenus à dénaturer l'homme, à briser

(1) Ceux qui doutent de la possibilité de guérir les peuples de leurs préjugés , n'ont qu'à jeter les yeux sur les Anglais , les Hollandais, les Suisses, etc. , qui se sont très-promptement guéris d'une partie des opinions de l'église romaine , qu'ils avaient long-teinps respectées, et des préjugés politiques qui les tenaient asservis au despotisme. On nous dira que c'est par des troubles et des révolutions que ces peuples sont parvenus à se

les ressorts de son âme, à engourdir les peuples; il n'existe point de patrie pour eux ; l'activité et l'industrie leur seraient inutiles ; la science serait punie : l'oisiveté , l'ignorance et des connaissances futiles y sont uniquement honorées, encouragées, récompensées ; le génie y est étouffé , à moins qu'il ne se porte sur des objets méprisables : la nation ne veut que des superstitieux et des prêtres; elle ne considère que les guides qui l'aveuglent ; elle regarde comme un ennemi tout homme qui voudrait l'éclairer; elle fait bien plus de cas du fainéant qui prie, que du soldat qui la défend; il n'est donc pas surprenant si elle ne renferme ni citoyens, ni soldats, ni sages, ni talens. D'où viennent dans le midi de l'Europe ces mœurs si dissolues, ces fréquens adultères, ces assassinats sans nombre ? C'est que dans ces pays l'orthodoxie est la seule vertu ; la religion y expie tous les crimes; des pratiques religieuses et la croyance de quelques dogmes absurdes tiennent lieu de la mo-

détromper. On répondra que c'est l'esprit tyrannique et persécuteur des princes, le fanatisme des prêtres, l'ambition des grands, qui ont causé ces troubles , qui eussent été moins grands si les peuples eussent été plus instruits , et leurs guides plus raisonnables , Enfin on répondra que ces peuples , après tout , y ont visiblement gagné ; et que des troubles passagers sont plus avantageux qu'une, langueur éternelle sous une tyi xnnie continuée.

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raie, et ies écoles de la jeunesse ne retentissent que de disputes vaines et des subtilités puériles de quelques théologiens, qui emploient leur génie ;i des objets totalement étrangers au bien -être des peuples.

Dans tous les pays du monde , les prêtres furent de tout temps en possession d'enseigner la jeunesse ; ce sont eux qui commencent dans l'âge de l'inexpérience à mettre le bandeau sur les yeux des mortels ; on dirait que partout l'éducation n'est destinée qu'à former des esclaves au sacerdoce : dans les nations mêmes qui se vantent d'être les plus dégagées de préjugés , des prêtres sont les seuls instituteurs de la jeunesse; on les voit bien plus occupés du soin de faire des superslitieux dévoués à leurs intérêts, que de former t\cs citoyens à l'état (1). Cette conduite, fondée sur les avantages chimériques que l'on attend de îa religion, est sans doute nuisible à la politique. En conséquence de ce préjugé, la jeunesse est exclusivement coniiée à des guides dont le principe

(1) Les souverains pontifes des chrétiens prétendent avoir exclusivement le droit de permettre la fondation des universités. Dans les états de la communion romaine , ce sont des ecclésiastiques qui enseignent les belles-lettres et les sciences les plus étrangères à la religion. Cet abus subsiste même en Angleterre ; dans les universités d'Oxford et de Cambridge , ce ne sont que dos ecclésiastiques qui enseignent, En Allemagne.

invariable fut et sera toujours d'éterniser les erreurs du genre humain ; de le rendre aveugle , soumis, pusillanime; de le détourner des voies qui le conduiraient à la vraie science ; de le prémunir contre la raison et la vérité. ÎVe soyons donc, point étonnés , si partout nous ne voyons que des superstitieux remplis de préventions funestes , dépourvus de lumières, étrangers à la morale, inutiles ou nuisibles à la société , toujours prêts à la troubler dès qu'on leur dit que le ciel le demande.

Un état a besoin de citoyens laborieux , industrieux, vertueux. Une nation ne peut être florissante et puissante , si son chef éclairé ne réunit les volontés et les forces d'un peuple libre et magnanime instruit de ses vrais iutérêts , de ses droits , de ses devoirs ; attaché à son gouvernemen t et à ses lois ; en état de sentir son bonheur, et toujours prêt à le défendre avec courage contre tous ceux qui tenteraient de le lui ravir. Un souverain a la tête d'une nation animée de cet es-

les universités protestantes laissent à des théologiens le soin d'enseigner la théologie ; mais dans les universités catholiques ce sont les prêtres et .des moines qui seuls ont le droit d'instruire la jeunesse dans toutes les sciences. Nous voyons les mêmes abus chez les indiens et les mahométans. En un mot, partout les hommes ne semblent avoir été créés que pour les piètres,

prit, envierait-il la puissance précaire de ces sultans divinisés à qui la religion ne forme que des esclaves sans énergie, sans activité , sans mœurs ; toujours prêts à regimber contre le joug qui les opprime •, toujours indifférens sur la patrie , qui n'est pour eux qu'une prison ; toujours ennemis des lois qui les mettent à la gène ; toujoui's disposés à troubler l'état et à changer de maîtres ?

Assez long -temps les hommes ont été élevés pour les dieux , les prêtres et les tyrans; le temps ne viendra-t-il donc plus de les élever pour la patrie et pour eux-mêmes ? Les peuples s'obstinerontils toujours à espérer de ces religions, qui jamais ne leur firent que du mal , un bien être que la rai • son leur procurera dès qu'ils voudront la consulter? Des souverains, ennemis nés de leurs sujets, seront-ils donc toujours forcés de faire descendre du ciel les faux titres de leur pouvoir, tandis que l'équité , la bienfaisance, la vertu suffiraient pour les faire régner sur tous les cœurs , et pour rendre à jamais leur trône inébranlable? La vérité, la science, les taleus seront -ils donc les victimes éternelles de la haine sacerdotale, d'une politique imprudente, de l'ignorance opiniâtre, de la barbarie des nations? Faudra t-il toujours recourir à la ruse, à la fourberie, à la violence, pour contenir les peuples , et se servir des récompenses chimériques ou des vaines terreurs d'une autre vie , pour mettre un frein à des passions que tout allume ici-bas? Croira-t-on toujours que le bitume

de la superstition soit bien propre * les éteindre ? Le gouvernement tient dans ses mains les volontés de ses sujets ; les nations le rendent dépositaire de leur félicité ; il est maître des mobiles qui peuvent faire agir les hommes; il dépend de lui seul de les rendre vertueux ou vicieux. Que le souverain qui voudra sincèrement le bien-être de son peuple s'empare donc de l'éducation ; qu'il l'ôte à ces mercenaires qui vivent de l'imposture. Si les préjugés des nations s'opposent à ses projets , qu'il permette au moins à la raison de les combattre, et peu-à-peu l'erreur, en perdant du terrain, fera place à la vérité. Qu'il confie les premiers ans de ses sujets à des hommes éclairés et honnêtes qui soient considérés. Que la morale, la philosophie, l'expérience , les sciences utiles et véritables succèdent à cette théologie, à ces dogmes obscurs, a ces mystères ténébreux , à ces fables lisibles , a ces devoirs frivoles qui ne servent qu'à troubler l'entendement du citoyen, à confondre ses idées, à le rendre méchant. Que l'antique sagesse tirée de l'abjection et du mépris où depuis tant de siècles elle est forcée de languir, soit admise dans la cour des rois ; qu'elle soit estimée , écoutée , récompensée: qu'elle puisse au moins se faire entendre. Que les honneurs et les récompenses si long-temps décernés k l'inutilité, a l'incapacité, à la rébellion, soient enfin accordés au mérite, aux lumières, k la vertu ; bientôt on verra naître une nouvelle race d'hommes qui serviront la patrie , qui auront de

la science , de l'activité , de l'industrie ; qui connaîtront leurs devoirs , qui seront animés par les mobiles réels de la gloire et de la considération publique; enfin qui, détachés des préjugés, n'en seront que plus capables de vaquer au bien-être de l'état, aux intérêts de la morale.

On ne peut trop aveugler un peuple qu'on veut rendre malheureux; on ne peut trop éclairer celui dont on veut faire le bonheur. Un tyran ne voit rien au - delà de ses passions actuelles ou de ses fantaisies passagères; il ne doit récompenser que les complices dont il a besoin pour les satisfaire ; il doit se liguer avec eux pour aveugler un peuple que la vérité ne ferait que révolter contre son joug. Il lui faut des prêtres qui trompent et qui séduisent, des soldats qui répandent la terreur, des visirs impitoyables , des flatteurs ennemis de toute vertu, des ignorans présomptueux qui décrient la vraie science, des lâches sans énergie, des courtisans et des sujets à qui la soumission tienne lieu de mérite et de talens (i).

Ces réflexions suffisent pour nous mettre à por-

(1) Plerîque rerum potentes perverse consulunt , et eb se munitiores putant qub illi , quibus imperitant , nequiores fiiere. At contra id eniti decet, cum ipse bonus atque strenuus sis, uti quant opàimis imperites . Sallust. Saint Augustin s'exprime de même : Reges, dit-il, non curant quant bonis sed quant subditis

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tée de juger des maximes de ces vains spéculateurs qui prétendent que les hommes ont besoin d'être trompés, que leur bien-être dépend de leurs erreurs, que la vérité leur serait dangereuse. C'est la faute des tyrans et des imposteurs, si la vérité rencontre si souvent dans les peuples des esprits fatigués de l'oppression et disposés à secouer le joug. Si les princes écoutaient eux-mêmes sa voix, ils n'auraient point à craindre qu'elle fût entendue de leurs sujets; l'ignorance où trop souvent ils sont eux-mêmes de leurs véritables intérêts, leur fait trouver la vérité redoutable; leur propre incapacité les force d'empêcher qu'elle ne désabuse leurs sujets des erreurs fatales sans lesquelles ils ne consentiraient point à souffrir patiemment les maux dont ils sont accablés. Si des nations entières sont aveugles , corrompues , déraisonnables, ce n'est qu'à la perversité de leurs gouvernemens et de leurs institutions que ces malheurs sont dus. Si l'on considère avec attention la funeste chaîne des erreurs et des vices qui affligent l'humanité, on verra qu'elle part de l'autel et du trône. Rien de plus étonnant que les systèmes ingénieux que

régnent; provinciœ regibus non tanquam rectoribus moruin , sed tanquam rerum dominatorlbus et deliciarum suarum provisorïbus serviunt ; eosque non sinceriter honorant , sed nequiter ac serviliter timent. V. de Civitate Dei, lib. II, cap. 20.

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l'on a de tout temps imaginés pour tromper les hommes, et pour leur persuader qu'ils n'étaient point faits pour être heureux en ce monde : que d'artifices pour les forcer de plier sous la plus affreuse oppression, et pour les mettre en garde contre la raison et la vérité ! La religion et une fausse politique éternisent ainsi les maux des na tions; elles sont parvenues à étouffer en elles jusqu'au désir d'y remédier : par leurs soins vigilans la vérité ne porte qu'à la dérobée ; elle ne se montre qu'en secret à un petit nombre de disciples choisis : les peuples ne la connaissent jamais -, et lorsqu'ils veulent mettre fin aux misères dont ils sont impatientés, ils ne sont jamais guidés que par l'ambition et l'imposture , qui savent profiter de leur simplicité (1).

En effet, dans toutes les réformes religieuses et politiques nous voyons les peuples , faute d'instruction, de lumières et de raison, combattre comme des bêtes féroces, s'acharner à leur propre ruine, et devenir les dupes et les instrumens de quelques fanatiques , de quelques séditieux , de quelques fourbes , qui profitent de leur ignorance

(1) FaLlitur quisquis ullum facinus in rébus humants publicutn putat. Persuadentium vires sunt quidquid civitas facit; et quodcumque facit poputus , secundùm id quod exasperatur, irascitur.

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