‹ Essai sur les préjugésChapitre 8 sur 23 · V. Quintilian. , Orat. XI · texte numérisé non relu

V. Quintilian. , Orat. XI

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pour troubler l'état et pour s'en rendre maîtres. Un peuple ignorant , dès qu'il est mécontent, est toujours prêt à suivre l'étendard de la révolte sous la conduite des charlatans politiques et spirituels qui lui promettent de mettre fin à ses peines. Une nation malheureuse croit trouver des consolateurs dans tous les factieux qui la séduisent ; elle se jette donc dans leurs bras, et ne fait, pour l'ordinaire, que changer un tyran contre des tyrans plus cruels encore.

Voilà pourquoi les révolutions, loin de rendra les peuples plus heureux, ne font communément que redoubler leurs misères; on réforme avec fureur; la démence, la brutalité président aux changemens ; on n'a ni plan ni prévoyance , et l'on s'expose à de nouveaux orages , au lieu de gagner le port que l'on avait espéré. Si les peuples étaient éclairés, ils connaîtraient leurs intérêts; ils supporteraient avec patience les maux attachés à toute administration; ils y porteraient les remèdes les plus doux ; ils sentiraient le prix de la tranquillité; ainsi que leurs souverains , ils ne seraient pas continuellement exposés à devenir les bourreaux ou les victimes des mauvais citoyens qui savent tirer parti des calamités publiques pour contenter leurs passions particulières. Un peuple instruit et bien gouverné est paisible et soumis pour son propre intérêt; un peuple stupide et malheureux n'a rien a perdre; il se livre tête baissée à quiconque veut le tromper, eu lui fai-

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saut entendre qu'il y a pour lui quelque chose à gagner.

Que l'on juge après cela des principes de cette fausse politique qui veut que l'on tienne les peuples dans l'ignorance, et que jamais on ne leur montre la vérité. A en croire quelques spéculateurs superficiels, le monde veut être trompé; il lui est plus avantageux de croupir dans les erreurs d'où découlent toutes ses misères, que de connaître les moyens qui les feraient cesser. Dire qu'il est des vérités que l'on doit taire, c'est prétendre qu'il est des maladies et des plaies auxquelles il est à propos de ne point appliquer les remèdes infaillibles et connus.

Ne pourrait-on pas demander aux partisans de ces maximes insensées s'ils prétendent que l'état sauvage est préférable à l'état policé? Croient- ils que l'homme soit condamné a une misère et à une stupidité éternelles? En un mot, doit-on réduire le peuple , c'est-k-dire la partie la plus nom" Lieuse du genre humain, à la condition des bêtes? Quelle insulte plus cruelle pour l'espèce humaine que de croire que la raison ne soit réservée que pour quelques individus , et que tout le reste n'est point fait pour la connaître? Mais enfin jusqu'où doit aller cette stupidité politique que l'on juge si avantageuse au bien-être des peuples? Quels sont les objets sur lesquels il convient de tenir leurs yeux élernellement fermés? Si l'on propose à un tyran , à un ministre, à tm courtisan

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cette question à résoudre , ils nous diront sans doute qu'il ne faut jamais que le peuple s'éclaire sur l'administration politique ; et quoique le gouvernement soit destiné à rendre les sujets heureux , on prétendra que ceux-ci n'ont jamais le droit de se mêler de la chose qui les intéresse le plus. Que l'on propose le même problème au prêtre , il répondra que c'est sur la religion qu'il serait dangereux que le peuple fût à portée de raisonner. Demandez au jurisconsulte , au magistrat rfa est permis au citoyen d'examiner les lois , aussitôt ils vous diront que les lois sont sacrées; qu'il n'appartient pas au vulgaire d'en raisonner! que les institutions et les usages les plus nuisibles doivent être maintenus et respectés; que le citoyen n'est pas fait pour critiquer ou pour entendre les règles et les formes qui décident de son sort; il fera de la jurisprudence un mystère impénétrable qu'il faut adorer en silence (1).

Enfin chacun prétendra que c'est sur l'abus qu'il lui importe de voiler, que l'on doit se garder de

(1) Les magistrats, dans la plupart des états, prennent le titre d'interprètes des lois; mais les lois doivent être claires : le magistrat est fait pour les appliquer ; elles sont vicieuses dès qu'elles ne sont point à la portée de ceux qui doivent leur obéir. Un juge qui a le droit d'interpréter la loi , ne tardera pas à la faire parler conformément à ses propres vues.

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raisonner ou de jamais ouvrir les yeux du peuple. Si l'ou s'eu tient à leur décision , la partie la plus nombreuse du genre humain ne sera faite que pour servir de marche-pied à quelques imposteurs puissans qui s'arrogent le droit de l'outrager, de le piller, de disposer de sa personne et de ses biens, et qui ne pourraient y parvenir sans les ténèbres de son esprit. Si la nature n'a fait des nations entières que pour être les jouets des passions des princes , des prêtres , des magistrats et des grands, l'on ne peut nier qu'il ne soit très-utile à ceux-ci de les tenir dans l'ignorance la plus crasse et dans l'abrutissement le plus profond*, mais si l'homme a reçu de la nature le droit de travailler à sa conservation , si les nations ont le droit de se rendre heureuses , tout mortel a droit à la vérité , tout mortel a besoin de lumières; la raison lui est nécessaire ; et celui qui éclaire ses semblables est un bon citoyen (1).

(1) Chacun plaide en ce inonde pour l'erreur ou le préjugé qui lui sont favorables , comme chaque homme corrompu plaide en faveur du vice qui lui plaît. Cependant l'intérêt de la société est une loi générale qui proscrit tout préjugé ainsi que tout vice, quelque favorables ou agréables qu'ils puissent être à quelques individus. C'est l'intérêt général qu'il faut consulter; et, d'après cet intérêt, l'on trouvera qu'd n'y a point de préjugé ni de vice qui ne nuisent à la société , dont l'avantage doit être la loi suprême.

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Plaignons l'homme de ses égaremeus ; tachons de le détromper, ne l'insultons jamais : il est fait pour la vérité, il l'aime, il l'embrasse toutes les fois que ses craintes ne l'empêchent pas de l'envisager d'un œil tranquille , ou toutes les fois que des intérêts mal entendus ne l'en rendent point ennemi. L'homme est grand dans toutes les choses qu'il s'est permis d'examiner ; il n'est resté petit que dans celles qu'il n'a point osé voir de ses propres yeux. L'homme a mesuré les deux, il a découvert les lois du mouvement, il a traversé les mers ; il a pénétré dans les entrailles de la rre; il a soumis le; élémeus à ses besoins et à ses plaisirs ; il a perfectionné son sort toutes les fois qu'il a pensé librement; il est resté dans les ténèbres de l'enfance sur tous les objets qu'il s'est fait un scrupule d'examiner par lui même, ou qu'il n'a vus qu'en tremblant.

Le préjugé engourdit l'âme; la crainte est le premier pas vers l'esclavage ; les hommes ne languissent dans la misère que parce qu'ils manquent de courage, ou parce que leur inexpérience leur fait redouter des malheurs chimériques qu'ils se figurent plus grands que les maux réels qu'ils éprouvent. Le genre humain ne tremble sous les fantômes de la superstition que parce que ses pères, iguorans , séduits par les prestiges des apôtres de l'imposture, lui ont transmis leurs frayeurs et leurs préjugés ; les nations ne gémissent sous le joug des despotes 1er, plus cruel? et

de leurs lois arbitraires , que parce qu'elles craignent encore plus les remèdes que les maux habituels qui les accablent. Si les mortels, rassurés de leurs vaines alarmes , eussent employé à perfectionner la politique, à rectifier leurs institutions , à corriger leurs lois , à se faire de vrais systèmes sur le gouvernement et la morale, la moitié des efforts de génie que leur ont coûté leurs rêveries théologiques , s'ils eussent appliqué à leurs besoins réels la moitié des dépenses qu'ont occasionées leurs cultes , leurs cérémonies , leurs guerres , le faste de leurs sultans, les sociétés humaines jouiraient de toute la félicité dont elles sont susceptibles en ce monde ; mais l'homme n'est qu'un enfant toutes les fois qu'il s'agit de ses dieux et de ses rois; il n'a jamais le courage d'examiner leurs titres; il croupit dans la fange de la servitude et de la superstition, parce que ses pères ont été des esclaves superstitieux.

Pour peu que l'on médite, on est tout surpris de voir que les choses que l'homme doit regarder comme les plus intéressantes, sont précisément celles qu'il a le moins examinées: l'importance des objets lui eu impose, la difficulté le rebute, l'habitude lui donne un attachement stupide pour des principes, des institutions, des usages entièrement opposés à ses intérêts les plus chers. C'est ainsi que l'opinion devient une maladie sacrée, à laquelle on se persuade que l'on ne peut sans crime et sans danger apporter du remède. Accou-

tumés à croire que leurs maux sont des effets de la volonté du ciel, à contempler leurs souverains comme les images des dieux, à se regarder euxmêmes comme des malheureux indignes des bienfaits de la divinité et les objets de sa colère, à n'envisager la terre que comme une demeure périssable d'où la félicité sera toujours bannie, les hommes se croiraient des impies, des sacrilèges, des rebelles , s'ils songeaient à se soustraire aux rigueurs de leur sort. C'est ainsi que la religion donne une durée éternelle aux erreurs des humains, et leur ûte jusqu'à la pensée de chercher du soulagement k leurs peines. Par une suite de ces opiuions sacrées les hommes résistent h la raison , au bon sens, aux penchans de leur nature , pour se soumettre aveuglément aux opinions de leurs prêtres. En conséquence de ces mêmes préjugés, des nations entières oublient leur dignité , leurs forces et leurs droits , pour se prêter aux fantaisies extravagantes des conquérans qui les dévorent et les conduisent à la boucherie.

C'est par un effet des mêmes préventions que Ja partie la plus considérable des sociétés est continuellement sacrifiée au luxe, à l'avarice, aux intérêts d'un petit nombre de courtisans affamés qui ne sont grands que par la bassesse des malheureux qu'ils oppriment, tandis que ceuxci, dégradés à leurs propres yeux, admirent et révèrent des hommes dont les titres et le pouvoir

ne sont fondés que sur des préjugés déshonorans pour ceux qui les ont.

La vérité élève l'âme -, elle fait sentir à l'homme sa dignité; il ne peut être actif et courageux s'il ne s'estime lui-même, et s'il n'est jaloux de l'estime de ses semblables ; pour consentir à travailler, il faut qu'il soit assuré de jouir du fruit de son travail; pour qu'il aime son pays , son gouvernement et ses lois , il faut qu'il en retire des avantages réels ; pour qu'il ait des vertus , il faut que la raison lui prouve le besoin qu'il a de ses associés pour son propre bonheur.

Ainsi sans la vérité l'homme ne sera jamais qu'un esclave sans cœur, découragé par l'oppression, inutile à lui-même et à son paj's , et prêt à recevoir tous les vices et les préjugés que voudront lui inspirer ceux dont il est forcé de dépendre. Des hommes de cette trempe ne peuvent être ni des citoyens généreux, ni des sujets fidèles, ni des défenseurs intrépides de la patrie, ni des membres dont l'industrie , les talens et les vertus rendront une société puissante et considérée.

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