‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 26 sur 95 · PERCEPTION ET MESURE DU TEMPS · texte numérisé non relu

PERCEPTION ET MESURE DU TEMPS

S 30. La succession de nos sensations, les changements d’état de notre sensibilité et surtout le passage d’une sensation à une autre nous donnent la sensation et par suite la notion du temps. Si nous le concevons comme passé, présent et avenir, c'est sans doute en grande partie par la représentation des sensations passées et l'évocation des sensations à venir, maisavant tout par le mouvement de notre sensibilité — désir et jouissance — et par Je mouvement de notre corps vers l’objet de notre désir. D'ailleurs, nous nous figurons le temps sous forme d'espace, parce que nous pouvons nous représenter simultanément les divisions de l’espace, non celles du temps(r). Le temps nous apparait comme une ligne droite et ininterrompue, comme une succession linéaire de sensations correspondant à des images alignées dans un espace réel ou imaginaire; s’il y a sur la ligne des points vides de sensation, ces points n'existent pas pour nous, et nous ne pouvons les rétablir que par la réflexion, en les rattachant à des phénomènes, c’est-àdire à de nouvelles sources de sensations au moins possibles et imaginaires (2).

$ 31. Aussi mesurons-nous subjectivement la durée par le nombre, la variété, la complexité, l’intensité et la rapidité de nos sensations. Une durée

(x) On sait qu'il y a une relation étroite entre le sens de l’espace et le sens auditif, auquel nous devons nos perceptions les plus fines et les plus précises des intervalles temporels. V. Première Partie, $ 39.

(2) Cette représentation du temps sous forme de ligne droite s'explique suffisamment par la raison que j'ai donnée plus haut. On ne saurait en conclure que nous percevions le temps par les excitations du canal semi-circulaire antérieur ou sagittal (de Cyon). Si nous nous représentons le passé derrière nous et l'avenir devant nous, c’est que nous prenons tout naturellement la marche comme terme de comparaison : quand nous marchons, les sources des sensations passées sont derrière nous et les sources des sensations à venir devant nous. Quand nous considérons au contraire la marche du temps, le passé s'enfuit devant nous et l’avenir vient derrière nous (’oxts- 0:y) — telles les eaux d’un fleuve, quand nous en suivons le cours du regard, les yeux tournés dans la direction de ce cours. Si nous devions Ja notion du temps aux canaux semi-circulaires, comment les sourds-muets l’auraient-ils ? On ne peut douter qu'ils la possèdent (+. Helen Kel-

ler cs):

riche à ce quintuple point de vue en sensations agréables nous parait sur l'instant plus courte qu’une autre, plus longue au contraire dans le souvenir. La traversée d’une oasis semble plus courte sur l’instant que celle d’un désert de même étendue, beaucoup plus longue dans le souvenir. Il en est de même d’une heure remplie de travail intéressant ou de plaisirs variés, par comparaison à une heure vide. L’attente de la bien-aimée est interminable, ne durât-elle que quelques minutes, et les moments passés avec elle fuient pour ainsi dire en un clin d'œil ; mais dans notre mémoire, ceux-ci occupent une place énorme, tandis que celle-là s’efface. Un rêve d’une minute dans lequel se déroule un multiple imbroglio d'événements divers, nous parait au moment du réveil aussi long qu’une année entière (1). Un quart d'heure de sensations pénibles, par exemple pour le malheureux soumis autrefois à la torture ou pour le candidat qui passe un examen, dure sur l'instant et dans le souvenir « toute une éternité » (2).

S 32. Ainsi, le temps subjectif diffère grandement du temps objectif. Autrement dit, la mesure subjective du temps ne correspond guère à la réalité. Pour le mesurer plus ou moins exactement, nous sommes contraints de recourir à des mesures objectives : alternance des jours et des nuits, position du soleil, forme et position de la lune, cadrans solaires, horloges mécaniques, objets situés à des distances plus ou moins connues sur la route que nous parcourons, par exemple les bornes kilométriques, etc. Ces mesures objectives se rapportent toutes, comme on voit, à l’espace et au mouvement dans l’espace (3).

$ 33. Dans le rythme temporel, d’après la définition donnée, c’est au temps subjectif que nous avons affaire ; nous comparons les intervalles du temps par une mesure purement subjective. C’est ainsi, quand il s’agit du rythme intensif, celui de la musique, de la poésie et de la danse, que nous comparons les unités rythmiques déterminées par le retour du temps marqué. Comment mesurons-nous donc l'intervalle qui sépare deux temps marqués successifs? Si la mesure se faisait par une opération consciente de l’esprit, la réponse ne serait pas malaisée à donner. Il n’en est malheureusement rien, et il nous sera fort difficile de trouver et d'établir comment nous mesurons cet intervalle. Ce n’est pas par lenombre de sensations (/) : autrement, une mesure musicale d’une blanche et de deux noires nous paraitrait plus longue qu’une mesure isochrone de deux blanches, et c’est plutôt l’inverse qui se produit quand nous percevons une différence de

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(2) Cp. $ 26, 30.

(3) D’après M. de Cÿon, nous mesurerions le temps avec l'organe de Corti, « l'organe du sens arithmétique », qui nous donnerait la notion des nombres et des quatre opérations, grâce à la sensibilité de chacune de ses fibres à une hauteur musicale particulière (das Ohrlabyrinth, ch. vn). [l y a trois objections : — 1° Les physiologistes ne sont d’accord ni sur la partie de l'oreille qui nous sert à percevoir la hauteur du son, ni sur son fonctionnement. 20 Comment expliquer le rapport entre la perception de la hauteur et la numération ? 3° Les sourds-mucts savent mesurer le temps, ils savent compter et calculer — témoin Mie Helen Keller (v. 1. e.). Elle est même très sensible au rythme de la musique, qu’elle perçoit par des sensations d’ordre tactile.

(4) Cp. $ 3r.

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