À. — LE RYTHME DU COEUR
$ 35. Ainsi, il n’y a rien de plus machinal, de plus mécanique, que le rythme du cœur. Non seulement ce n’est pas notre volonté qui le règle: elle ne saurait le modifier (1). Longtemps, même, on a cru que les fibres musculaires du cœur se contractaient d’elles-mèmes sous la pression du sang. Depuis qu’on a trouvé des nerfs dans toutes ses parties, il est difficile d'admettre cette excitation directe d’un muscle essentiellement semblable aux autres (2). Le cœur a ses nerfs propres, les nerfs intracardiaques, et des nerfs venant du grand sympathique ou directement du cerveau, les nerfs extracardiaques. Parmi ces derniers, les uns entretiennent ou augmentent l’excitabilité des ganglions nerveux du cœur, les autres exercent une action d'arrêt (3). Les excitations qui les mettent constamment en Jeu
(1) I parait, cependant, que le physiologiste E.-F. Weber pouvait à volonté arrêter les mouvements de son cœur (v. Ribot, Maladies de la volonté, roc éd., Pa 29):
(2) C'est à M. de Cyon, surtout, qu’appartient le mérite d’avoir réfuté la théorie myogène du rythme cardiaque et établi la théorie neurogène. V. Les nerfs du cœur, Paris, 1905 (die Nerven des Herzens, Berlin, 1909).
(3) Qu'ils excitent, accélèrent ou ralentissent, j'appellerai ces nerfs extracardiaques les vasomoteurs du cœur.
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proviennent sans doute, par l'intermédiaire des nerfs vasculaires, de la pression du sang sur la paroi des vaisseaux sanguins, en particulier des vaisseaux sanguins du cerveau ; comme ces excitations restent les mêmes tant que le rythme du cœur ne varie pas, on comprend que les nerfs en question, toutes choses égales d’ailleurs, agissent aussi constamment de la même manière. Mais comment ce rythme se règle-t-il ? Le sang revient des veines dans le cœur gauche (1): quand la quantité en est assez considérable pour exercer une certaine pression sur les parois, celle-ci suffit à exciter les nerfs intracardiaques et à déterminer par une action des ganglions cardiaques la contraction des fibres musculaires. Ainsi donc, le cœur se contracte (s)stole) et chasse le sang de l'oreillette dans le ventricule et du ventricule dans les artères : puis il se détend et se repose (diastole). L'espace que le sang doit parcourir — l’ensemble des artères et des veines — est constant ; constante également la vitesse de la circulation, car elle est proportionnelle à la force de contraction, qui est constante elle aussi, puisque l’excitabilité et la contractilité du cœur dépendent de la nature constante des nerfs et des fibres musculaires. Le sang revient done remplir le cœur à des intervalles constants, et comme il en faut une quantité constante pour le contracter, cette contraction se produit de même à des intervalles constants. C’est elle qui sous forme de battement, de pulsation, marque le rythme du cœur. Ce rythme est done bien tout à fait mécanique. On peut le comparer au rythme du piston dans une machine à vapeur dont la chaudière serait chauffée d’un feu toujours égal et alimentée d’une quantité d’eau toujours la même. Le rythme de ce piston ne pourrait être dérangé, en dehors d’une intervention étrangère, que par une avarie ou une usure de la machine. De même, le rythme des pulsations est parfois altéré par les troubles organiques du cœur et des vaisseaux auxquels il envoie le sang et dont à son tour il le reçoit (2). Ces perturbations du rythme cardiaque affectent le cerveau, émeuvent douloureusement la sensibilité, assombrissent et bouleversent l'imagination et la pensée, remplissent l’âme de tumulte et d'angoisse. Toutes les perturbations de l'organisme provoquent avec plus ou moins d’intensité le même désarroi. On comprend qu’il se déchaine avec violence quand le cœur est en jeu. Tout désordre du rythme cardiaque entraine une irrégularité ou même un arrêt momentané dans la nutrition du corps entier et en particulier du cerveau : la vie semble menacée dans sa source, tout l’être est comme secoué ou paralysé par les affres de la mort, par « l’angoisse de la
(1) Pour simplifier l'explication du fonctionnement du cœur, je ne m'occupe ici que du cœur gauche. Le cœur droit présente le même mécanisme.
(2) Ainsi, la diminution de la pression intravasculaire, due par exemple à une perte de sang, entraîne d’abord l'accélération du rythme cardiaque ; si elle devient plus considérable, les pulsations s’affolent, se ralentissent et finalement s'arrêtent — c’est la mort. De là les injections de sérum artificiel pour maintenir la pression. — Un de mes amis, M. Villemin, chirurgien des hôpitaux, est porté à croire que le rythme du cœur peut et doit s'expliquer seulement par cette pression intravasculaire. J'y vois une difficulté, et il la reconnait, c’est que le cœur continue à. battre une fois séparé du corps. — Il semble bien difficile d'admettre, avec M. de Cyon, que le rythme du cœur soit dû à l'excitation des nerfs cardiaques par l'oxygène ou les sels du sang.
mort » (1). En revanche, il ne se passe en nous rien d’important que le cœur n’en recoive aussitôtle contre-coup. Par l'intermédiaire des nerfs vasomoteurs — les siens propres et ceux des vaisseaux sanguins — il se trouve associé à toutes les agitations agréables ou pénibles de notre vie physique et morale. Tout malaise de l’organisme, tout plaisir et toute douleur, toute émotion, par l’action de ces nerfs, stimule ou émousse l’excitabilité du cœur, augmente ou diminue la force et la fréquence de ses contractions. On rit de tout son cœur, on aime de tout son cœur. Le cœur bat de joie. On a le cœur gai, le cœur triste, le cœur gros, le cœur serré, le cœur brisé, le cœur rongé de chagrin. Des paroles affectueuses, au milieu d’une peine, nous mettent du baume dans le cœur. La joie et l’enthousiasme, aussi bien que la colère et souvent la peur, renforcent et accélèrent le rythme du cœur et par suite la circulation du sang, et cet afflux de la sève nourricière, plus abondant et plus rapide, active en retour et aiguise notre sensibilité (2). La crainte et la mélancolie, au contraire, affaiblissent et ralentissent le rythme du cœur, la circulation du sang et l’activité de l’âme (3). Ce n’est pas sans raison, on le verra plus tard, que je m'’étends si longuement sur le rôle du cœur.