‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 44 sur 95 · LE RYTHME UTILITAIRE · texte numérisé non relu

LE RYTHME UTILITAIRE

d’un même mouvement, les erreurs se corrigent, et le tâtonnement disparait — on prend le pli, on acquiert le tour de main. Et alors, le maximum de justesse une fois atteint et fixé par l'habitude, le mouvement se répète automatiquement avec la plus grande précision, avec la précision d’un mouvement d'horlogerie bien réglé. Aussi cherchons-nous toujours, par un apprentissage plus ou moins long, à mettre un rythme dans tous nos mouvements. Il en est ainsi pour la marche, comme je l'ai expliqué plus haut ($ 28 et 37). Mais ce n’est pas là, dans la vie de l’homme ou de l'animal, le premier cas de l’emploi du rythme moteur. Le nouveau-né y a presquetout de suite recours : il apprend bien vite à teter et à crier en mesure.

Chacun de nous adopte donc un rythme dans toute espèce de travail — pour marcher, pour parler, pour écrire, même pour soulever des poids et en estimer la pesanteur — un rythme particulier et individuel, déterminé par le tempérament, le pouls de l'attention, la vitesse de la circulation sanguine (1), la souplesse et la résistance des muscles et des nerfs, l’innervation, la vigueur, l'intelligence, l'influence du milieu, les circonstances extérieures, l'habitude.Nous pouvons nous adapter plus ou moins facilement à un rythme différent du nôtre, qu'il nous soit indiqué par un instrument de musique où imposé par la marche d’une machine ; mais s’il est par trop différent, beaucoup plus rapide ou plus lent, il irrite et produit à la longue l'épuisement, des troubles nerveux et circulatoires (2). Avec notre rythme personnel, le travail est agréable et de meilleure qualité. Quand le rythme est imposé, la quantité du travail augmente avec le tempo, mais la qualité diminue presque toujours. En règle générale, le travail rythmé, même avec un rythme imposé, se fait plus vite et donne sur le coup une moindre impression de fatigue — il va sans dire que la fatigue finale est proportionnelle au travail fourni. Le travail se fait mieux avec rythme que sans rythme: ainsi, on apprécie plus exactement la différence des poids — mème entre 490 grammes et 492 grammes — quand on les soupèse au tic tac d’un métronome que sans métronome. Il n’est pourtant mieux fait que lorsqu'il exige seulement la répétition de mouvements identiques ou au moins semblables. C’est là, d’ailleurs, le cas le plus fréquent (3).

$ 78. Dans presque tout rythme moteur, il y a deux actes qui correspondent à la partie forte et à la partie faible de la mesure musicale ou du pied : on élève un membre et on l’abaisse, on pousse et on ramène, on tire et on lâche, on contracte les muscles etonles détend.Lecommencement ou

(1) Je ne veux pas dire que ce rythme normal de l'individu se règle exactement sur le rythme du cœur ; c’est impossible pour le pas vocal, aussi bien dans la conversation ordinaire que dans la diction des vers (v. p. 45, note 1, et Ie Partie, $ 107 et note). Le rythme du travail s’accélère ou se ralentit d'ordinaire en même temps que celui du cœur : cela peut tenir aux variations de la nutrition sanguine, mais aussi à ce que les deux rythmes sont influencés par une même action, d’origine centrale. )

(2) L'étude du rythme du travail offre donc un intérêt social : ce n’est pas sans inconvénients graves qu’on impose dans certaines usines un même rythme à tous les ouvriers, hommes, femmes et enfants.

(3) V. l’article de M. Féré dans l'Année psychologique, VIII, 1901, p. 49 et suiv., et surtout ceux de Mile Smith et de M. Awramoff dans Philos, Stud., XVI et XVII.

la fin d'un de ces deux actes, presque toujours aussi, est marqué par un bruit:

; ; L par le choc du pied contre terre, dans la marche — par la succion de l’enfant qui tette — par le coup du marteau sur l’enclume, de la hie sur le pavé, du pilon dans le mortier — par le claquement de la navette contre

les montants du métier. Dans d’autres cas, au contraire, quand on scie, par exemple, ou qu’on rabote, le bruit commence et finit avec chaque acte; en général, on marque en outre ce commencement ou cette fin par un accroissement d'intensité motrice et sonore. Si, enfin, le mouvement et le bruit sont continus, comme celui du rouet, on les renforce à intervalles égaux — en appuyant plus fort sur la pédale — afin d'obtenir un rythme.

$ 79. Partout donc, ou à peu près, nous avons un rythme sonore à côté du rythme moteur ; s’il n'existe pas ou semble trop faible, par exemple dans le cas d'ouvriers qui tirent sur une corde ou de la fileuse assise à son rouet, on a recours à un eri— «oh! hisse ! » — ou bien même à une chanson. Ce n’est pas assez de dire, comme je l’ai proposé provisoirement plus haut, que les deux rythmes se contrôlent et se guident réciproquement (v.S64). En réalité le rythme sonore sert de régulateur au rythme moteur. Et cela se comprend. Certes, outre le sens cinétique et dynamique, l'attention pourrait en principe aussi bien jouer pour le mouvement que pour le son ce rôle de mesure que j'ai expliqué en détail. Mais il faut une plus grande dépense d’attention pour surveiller le retour des éléments complexes d’un mouvement composé que pour percevoir le retour d’un son ou d’un renforcement du son (1).

$ 80. En outre, le rythme sonore, par l'intensité et la rapidité rythmées des sons, agit comme excitant sur le système nerveux : il semble que les ondes sonores communiquent à tout l'organisme un accroissement de force ou au moins d'activité (2). « Dès que je remarque chez moi, disait un paysan de Westphalie, que les rouets bourdonnent moins gaiement, je propose quelque gaie chanson, et vous pourriez alors entendre comme les rouets se réveillent et l’accompagnent de leur basse (3). » Un planteur américain, pour soutenir dans leur travail fatigant ses emballeuses de pêches, s’avisa de leur faire jouer par un orchestre des mélodies allègres. Il trouva, non seulement qu’elles dormaient mieux et se portaient mieux, mais encore que la quantité de pêches emballées avait augmenté en moyenne de 30 pour 100, ce qui suflisait à couvrir les frais de la musique et à donner par-dessus le marché un surcroît de bénéfice (4). Les animaux aussi, naturellement, sont sensibles à cette excitation du rythme sonore. Dans certains pays, «les

(1) Gp.: Rhythmisch werden unsere Bewegungen aber nur dann, wenn sie wiebeim Marsch, beim Tanzen usw. durch rhythmische Gehürsempfindungen erzeugt und unterhalten werden (de Cyon, Das Ohrlabyrinth, p. 4o8).

(2) Gp.: Der Rhythmus und der Takt der Schallerregungen ohne jede Beimischung von musikalischen Tonempfindungen genügen, um viele besonders schwere Muskelleistungen nur durch die Beeinflüssung der Reïzverteilung bei deren Innervation zu erleichtern, oft sogar erst zu ermôglichen (ib., p. 412).

(3) H: Hartmann, Bilder aus Westfalen, Osnabrück, 1871,

(4) Chicago Record Herald du 10 janvier 1901.

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