‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 48 sur 95 · B. — ORIGINE DE L'ART · texte numérisé non relu

B. — ORIGINE DE L'ART

8 89. Mais revenons au point de départ. Quand un sauvage ou un enfant trépigne et crie de joie, c’est d’abord par un effet spontané et comme réflexe du sentiment qui l'anime; c’est ensuite par le désir instinctif de l’accroitre et de le prolonger par un effet en retour, ainsi que par la participation de ses camarades. Et il pourra continuer de la sorte jusqu’à ce que cette joie « dies of its own excess ». Quand il trépigne et crie de douleur, invitant aussi par là ses camarades à l’imiter, c’est plutôt, au contraire, par le désir instinctif d’étouffer cette douleur sous un afflux de sensations différentes, surtout peut-être sous la sensation rassérénante et rassurante d’un redoublement d’activité. De même la femme en deuil qui se frappe la poitrine, pleure, soupire, sanglote et gémit. Mais il se peut aussi qu’elle cherche par là bien plutôt à se délivrer autrement de sa peine, par l'excès même où l’amènent peu à peu ces manifestations diverses de l’affliction et leur impression sur les spectateurs.

$ 90. On a observé, d’autre part, que dans l’exaltation de la joie ou de la douleur les mouvements et les cris prennent facilement chez les sauvages, par un effet d'association, la forme des mouvements et des cris qui accompagnent les exercices de leur activité où ils ont trouvé leurs émotions les plus fortes — la guerre, la chasse, l’amour (1).

$ 91. Que ces trépignements se changent en sauts et en pas rythmés, ces cris et ces gémissements en paroles rythmées, nous aurons la danse et le chant. Cette transformation est d'autant plus facile que dans tout mouvement répété et dans le langage ordinaire nous tendons naturellement au rythme (2).

Il y a des danses purement gymnastiques, où le mouvement exprime et communique à lui seulles émotions(3). Elles existent en germe dans les sauts rythmés des enfants : « Kinder hüpfen auf der Strasse hin und her, während sie ihr Butterbrot verzehren und mit ihren Spielgenossen reden, und sie springen tänzelnd von einer Seite der Strassenrinne auf die andere, wenn sie eine Besorgung zu machen haben » (Sütterlin, Das Wesen der sprachlichen Gebilde, Heidelberg, 1902, p. 22). C’est ainsi encore que sautillent les oiseaux. Toute excitation se traduit par des gestes, et quand elle

n’est pas tout à fait désordonnée, affolée, ces gestes se reproduisent suivant un rythme déterminé.

Q@) V. Yrjô Hirn, Konstens Ursprung, Helsingfors, 1902, p. 88 et suiv.

(2) Outre les cris inarticulés et les sons du langage, on peut employer d’autres bruits pour exprimer le plaisir et la souffrance: le choc des pieds contre terre, des mains l’une contre: l’autre, de l'épée sur le bouclier, du marteau de pierre contre l’objet travaillé, d’un bâton surune planche, etc. Que le rythme s’y introduise, nous avons l’humble commencement de la musique instrumentale. On invente ensuite des instruments spéciaux, tels que le tam-tam, dont les premiers sont tous à percussion, c’est-à-dire purement rythmiques.

(3) Ce terme de danse gymnastique a été proposé par M. Ernst Grosse (Co)

Il y a des danses mimiques, qui représentent la guerre, la chasse, des. scènes d'amour, des légendes héroïques ou mythologiques, des rites magiques ou religieux : aux émotions provoquées par le mouvement lui-même, il s’ajoute alors des émotions de toute sorte que cette représentation suscite par le souvenir, par le désir, par des associations multiples (1).

Le chant, qu'il accompagne ou non la danse, présente également ce double caractère : tantôt il est purement yrique — c'est-à-dire qu'il n’exprime et ne communique les émotions que par le rythme, la mélodie et le timbre des sons, plus tard aussi par la description de ces émotions — tantôt épique ou dramatique aussi bien que lyrique. Ce sont à coup sûr les émotions. de l’amour, le désir en particulier, qui se sont d’abord et surtout exprimées dans le chant; les oiseaux ne l’emploient guère qu’à cette fin (2). Ensuite viennent les charmes, les chants religieux, les chants de guerre, les thrènes, les épithalames, les chansons satiriques (3).

$ 92. Pour s’être ainsi transformée en art, la manifestation des émotions. par le mouvement et la parolen’en reste pas moins puissante. Elle le devient même davantage, par l'influence du rythme. On a vu des sauvages danser et chanter avec une excitation croissante, incapables enfin de s’arrêter, jusqu’à ce qu’ils tombent épuisés dans un anéantissement de tout leur être, comme les bacchantes après les accès désordonnés de leur délire religieux (4).

$ 93. Cette esquisse historique est forcément grossière, incomplète. J'ai seulement tenu à démontrer aussi par l’explication de ses origines le but véritable de l’art: renforcer les émotions et s’en délivrer, en les exprimant et en les communiquant à d’autres. Il va sans dire que, une fois créées, les formes de l’art ont pu servir à d’autres fins et se modifier ainsi, se développer, se multiplier. Par son chant, l’amoureux ne veut pas seulement exprimer son désir, pas seulement le faire partager à la femme désirée, il

(1) En dehors des peuples encore sauvages, ces danses mimiques se sont perpétuées chez les. Chinois, même dans le culte des ancêtres (v. Amiot, Mémoires concernant les Chinois, VI, Paris, 1780, p. 187 et suiv., p. 237 et suiv.), et chez les Féroéiens (v. Hjalmar Thuren, Sammelb. fe die internat. Musikgesellsch., XII, 1901, p. 222 etsuiv., Hulda Garborg, Song-dansen i Nord-landi, Kristiania, 1903). Sans aller si loin, nous les retrouvons dans nos ballets.

(2) Ces premiers chants d'amour sont probablement trop simples, trop grossiers et trop individuels pour que les primitifs d'aujourd'hui les communiquent aux Européens et pour que ceux de nos lointains ancêtres se soient conservés. Il y a pourtant des traces de poésie érotique dans plusieurs recueils de folk-lore primitif, par exemple dans la remarquable étude de M. Thalbitzer sur The Eskimo Language, Copenhague, 1904. Ce qu'il y a de certain, en tout cas, c’est que la poésie populaire d'aujourd'hui, chez les civilisés comme chez les sauvages, roule presque uniquement sur l’amour, sur les rapports de toute espèce entre les deux sexes. Les recueils ou les fragments qui nous restent des siècles passés montrent qu’il en a toujours été de même aussi loin que nous pouvons remonter. ,

(3) Ce sont les chants religieux, incantations ou prières, qui ont dù se transmettre les premiers, puis les chants mythiques et héroïques.

(4) Les exemples sont nombreux. V. entre autres, ce que rapporte M. Franz Boas sur les Yatiati (Indiens de la Colombie Britannique) dans le Journal of Amer. Folk-Lore, Ip: kg. Le chant des hymnes produit quelquefois des effets aussi puissants dans les assemblées des Revivalists américains.

cherche aussi à l’attirer dans ses bras. Tyrtée n’exhale pas seulement l’ardeur guerrière dont brûle en vain son âme: il se propose d’exciter les Spartiates à une guerre déterminée, à des combats particuliers. Ce nesont encore là que des fins précises, où pousse Justement l'émotion exprimée par le chant. Il en est d’autres qui n’ont aucun rapport direct avec ce genre d'émotions. Par l'alternance de la tension et de la détente, en satisfaisant à chaque unité rythmique l’attente du temps marqué, le rythme procure par lui-même une sensation agréable, un plaisir. Il attire l'attention sur les pensées et les grave dans la mémoire, surtout quand il s'organise sous forme de mètre. Aussi est-il naturel qu’on y ait eu souvent recours, surtout avant l’invention de l’écriture et de l'imprimerie, pour raconter l’histoire, ou plutôt les légendes, et exposer toutes sortes de doctrines. On a rédigé en vers les Travaux et les Jours, des thèses philosophiques De Rerum Natura, des Géorgiques et des traités didactiques de toute espèce, voire la liste des départements français avec indication des préfectures et sous-préfectures. Mais si tout en cherchant à imprimer dans l’esprit des idées, des conseils pratiques, des maximes, des théories, des séries de faits, ces poèmes ne traduisent pas en même temps des émotions par le sens et la musique des mots, ils n’ont rien à voir avec l’art proprement dit, ils n’ont de poèmes que le nom.

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