VERSIFICATION TONIQUE
S 144 bis. Comme les mots simples de la langue chinoise sont tous des
monosyllabes, elle n’a pas d’accent lexicologique, mais seulement un accent
(1) Mais les Grecs en tenaient compte dans la mélodie. V.re Partie, $ 10; Va0et, pour plus de détail, Crusius, Philologus, LIT, p. 185 et Suiv. LIT (Ergänzungsheft), P: 113 et suiv. ; à Wackernagel, ARheinisches Museum, LI, 304 et suiv; Vendryes, Trailé d'accenluation grecque, Paris, 1904, p. 26 et suiv.
FR (2) Pour l’anglais, v. 1re Partie, $ 180 et suiv. RS (3) Le rythme de nos vers primiti fs est attesté par celui des imitations étrangères, allemandes, - anglaises et scandinaves. EE | (4) æ réprésente une durée indéterminée el attribuée a une sylabe longue où brève mais plus accentuée que les voisines. On sait que nos premiers octosyllabes élaient masculins et avaient un accent obligatoire à la quatrième syllabe. Le rythme en était sans doute ternaire, comme celui % des hymnes latines (v. plus loin). as : Le TE (5) Les syllabes accentuées dans la prononciation usuelle sont imprimées en italiques. j (6) C'est Otfrid lui-même qui a mis un accent sur Les fortes principales : comme le musi- ciens grecs ef les musiciens modernes, il ne note en général que les deux temps marqués princi-
paux (cp. $ 115).
(7) La cadence tintante des vers », 3, 4, 5, 6 et 7 semble indiquer une division en dipodies
décroissantes.
syntaxique (v. Première Parte, $ 67). Cet accent, nous en avons vu quel-
ques exemples, change régulièrement de place sous l'influence du rythme | (v. tb, p.54, note 2, et 59, note 1). Il est sans doute trop variable et peut-
être aussi trop faible pour servir de base à la versification (1). En tout cas, on n’en tient pas compte dans le vers, où le temps marqué revient simplement de deux en deux syllabes, les fortes n'étant indiquées que par leur place. La versification chinoise est done syllabique, comme celle des Perses, mais elle est en outre tonique : l'emploi des rons, ou intonations fixes, est réglé par le rythme et sert par là même à le marquer (2).
Les Chinois attachent à chaque mot simple, c’est-à-dire à chaque syllabe, un ton particulier. La nature et le nombre de ces tons varient avec le dialecte et avec l’époque. À Pékin, par exemple, on n’en connait aujourd'hui que quatre: égal haut (-), égal bas (), ascendant (”), descendant ft) (3). Mais partout et toujours ils se ramènent à deux grandes classes : intonation égale (= et ), intonation inégale (” et‘). Aux syllabes paires du vers ou de l’hémistiche, qui sont fortes, l’intonation est alternativement égale (-) et inégale (1), ou inversement ; aux syllabes impaires, qui sont
faibles, elle est indifférente (+). Ex. :
Hi HI Hit +) —:
sn NS NE 'CeRn Cp 00 EN DENON Re gl J " re F9
Il y a ici alternance de l’intonation 1° entre les deux fortes de chaque hémistiche, 2° entre les deux fortes principales [’#er, -t/in|, 3° entre les
Le kon FAT Te 2
deux fortes secondaires [-/saï, sad]. Quant à l’unité du vers, elle est déter- n
minée, non seulement par ce schéma tonique et par le sens, mais encore
(1) Il a échappé à l’observation des Chinois, au moins en grande partie. V. Wade et Hillier, …
A progressive Course. of Colloquial Chinese, Chang-haï, 3e éd., 1903, I, p. 9 (4. Rhythm).
(2) V. P. A. Zottoli, Cursus Litleralurae sinicae, Chang-haï, t. III, 1880, p. VIL,et t. V, 1882, p. 434 et suiv.; R. de la Grasserie, Métrique chinoise, Revue de Linguistique, 1893; Fr. Kühnert, Ueber den Rhythmus im Chinesischen, Wiener Sitzungsber., 1896. — M. Kühnert est le seul auteur qui donne quelques renseignements sur le rythme du vers chinois. Les autres ne s'occupent que des tons. On ne parle pas davantage du rythme dans les études parfois très détaillées qu’on a publiées sur la musique chinoise (v. Zottoli, L. c., t. 11, p. 65-50; Amiot, Mémoires concernant les Chinois, t. VI, Paris, 1780; Ambros, Geschichte der Musik, t. 1, 3e éd., Leipzig, 1887, p. 510-b29).
(3) Le ton égal bas, tout en conservant son nom, s’est changé en ascendant haut; il se distingue du ton ascendant en ce que la voix part d’une note plus aiguë et monte d’une manière égale (v. Arendt, Handbuch der nordchines. Umgangssprache, I, Stuttgart et Berlin, 1891). Pour plus de clarté, je conserve le signe — . Le ton rentrant a disparu du pékinois, qui le remplace par l’un des quatre autres, comme dans [/ku:] « os, charpente osseuse » et [ko] « excellent, extraordinaire »; quand c’est par un ton égal, celui-ci se transforme dans les vers en ton descendant — on verra tout de suite pourquoi.
(4) « When the heart is enlightened by a spark of the æthereal intelligence, there is RÉ .
perturbation nor alarm » (Davis, The Poetry of the Chinese, 2e éd., Londres, 1870, p+ 9). — Je donne la prononciation de Pékin, en me fondant sur le dictionnaire de W. Williams et, pour
le ton de [pu:, Ji:], sur la Grammar of the Chinese Colloquial Language de J. Edkins (Changhaï, 1897 et 1864),
LR
FX dt éd pi
et surtout par la rime finale et par la prédominance du dernier temps marqué.
L’alternance de l'intonation aux syllabes fortes, c’est-à-dire à celles qui attirent surtout l'attention et agissent le plus efficacement sur la sensibilité, contribue à la valeur émotionnelle du rythme intensif, en la nuançant, et constitue par elle-même un rythme mélodique composé et varié (1). Le chant conservait sans aucun doute à l'origine et conserve probablement encore aujourd'hui ce rythme mélodique, soit qu’il reproduise exactement dans sa mélodie l’intonation parlée, comme chez les Ewe, soit qu’en la développant il en respecte au moins les caractères essentiels, comme chez les Grecs anciens (v. Première Partie. $ 140, 2°, surtout p. 111, note 1). C’est dans ce sens que M. Ambros comprend le conseil de l’empereur Chun à son ministre Koueï, l’un des créateurs de la musique chinoise: « Il faut que la musique suive les paroles » (2).
Rem. — Les octosyllabes chinois se groupent régulièrement quatre par quatre, présentant dans un même quatrain la même rime de timbre et de ton, au moins d'ordinaire, et par conséquent le même schéma tonique (3). Plus anciens peutêtre sont les distiques, qui s'unissent d’ailleurs très souvent deux à deux, comme dans la tençon rapportée par W. Schott (Uber die chinesische Verskunst, Berlin, 1857, p. 79). Le quatrain ou le distique commence fréquemment par une description (v. 4b. et surtout le Ché-King). Quatre vers de quatre pieds, antécédent objectif et conséquent subjectif, ce sont bien là les caractères de la strophe populaire, d'abord chantée et dansée, que nous rencontrons dans tous les pays (v. $ 106, fin). !
Le vers de huit syllabes, le vers primitif de la Chine (v. le Ché-King), ne s’emploie plus depuis des siècles dans la poésie littéraire. En revanche, il s’est introduit dans la prose élégante, où il apparait à chaque instant sous une forme plus ou moins régulière (v. Zottoli, L. c.,t. V. p. 49 et suiv.; J. Edkins, Progressive Lessons in the Chinese Language, 4° éd., Chang-haï, 1881, p. 101; Kühnert, L. c. p. 30 et 34): la rime est d'ordinaire absente, mais le rythme est en général bien marqué (FFfF, fFfF, ou fFfF, fFfF), et l'on s'efforce de faire alterner les intonations des fortes exactement d’après le schéma que j'ai donné ci-dessus. Ex. :
[this tshaï Mfog Ma:, hu: \kog \fyn tshon] (4)
Ce schéma complexe n'était pas obligatoire dans les anciens vers, et nous pouvons même supposer que le rythme mélodique primitif était plus simple :
(x) On trouve dans la diction du vers anglais des exemples de rythme mélodique tout à fait analogues (v. IIIe Partie, $ 387). |
(2) Ambros, L. e., p. 513. Mailla, dans son Histoire générale de la Chine (À, Paris, 1977; p- 93), traduit le texte d’une manière plus vague: « Que vos vers expriment votre intention, et
* que la musique y soit analogue ». — Les historiens chinois font remonter le règne de Chun à C4 t
2255 av. J.-Chr. (?). | (3) Les Chinois regardent chaque hémistische comme un vers et voient dans la strophe un
huitain. Cp. Jre Partie, $ 225, sur le fornyrd'islag de l’'Edda. (4) « Habitus formä insignis, neruorum robore praestans » (Zottoli, [. e., t. V, p. 698-0).
Ce schéma se retrouve dans la phrase suivante, qui rime avec la première. Les autres sont plus
- longues, mais également symétriques et rimées. On n’a pas affaire à de la prose, mais a
des vers libres.
138 ESTHÉTIQUE DU RYTHME + —+|,4#+—+#1|(r). C'est ce que semble indiquer le vers habituel de la
poésie chinoise, celui de sept syllabes, qui dérive sans doute du mètre ancien (à peu près comme la forme de la seconde partie dans le tétramètre grec et le septénaire anglais tintant dérive de la forme conservée par la première): + |, +— +. Aujourd'hui, d’ailleurs, le vers régulier de sept syllabes est plus compliqué. Chaque faible, excepté l'anacruse strophique, diffère de sa forte par l'intonation (2), et la strophe présente le schéma suivant:
GR ln NN en FAP CAE 7 ed alel
(2 ÉnAE P 1 )