B. — INFLUENCE DES MODIFICATIONS PHONÉTIQUES SUR LA VERSIFICATION
1° Le pers indo-européen.
$S 152. Les transformations d’une langue peuvent entrainer une accommodation différente au rythme du chant, c’est-à-dire un nouveau système de versification. Nous en trouvons des exemples dans l’histoire de plusieurs littératures. S
Il résulte de la métrique comparée que dès avant leur séparation en peuples distincts les Indo-Européens employaient un mètre de cette forme :
PPIPPIPPI PR RIPRIB PIRATES
(1) NN en est parfois de même dans la déclamation : cp., au $ 12, 29 à 10. (2) OÙ pév yag vôv prhopekeïs, of è rÜre suXdopuOuot (Plutarque, De Musica, c. 21). » 4 x L:
(3) Sur d’autres causes, qui ont engagé à effacer le rythme pour des raisons esthétiques,
v. $ 1017, fin, et J'e Partie, $ 93, fin.
RUE ie Le = EU Nez c ; Ë : :
(4) Pourquoi on préfère la forme à anacruse, j'en ai donné la raison à propos de l'anglais
À de à : LUS s (te Partie, 237). L’anacruse sert de faible au dernier pied du petit vers précédent. Il se peut que parfois, régulièrement ou irrégulièrement, elle s’y soit transportée en transformant ainsi le
mètre : J J Ë . J | ; î J / (cp. 1'e Partie, $ 239). Le rythme devait se décomposer en dipodies décroissantes, comme en grec: la forme des composés indo-européens indique une tendance à l’accentuation décroissante (v. 1°e Partie, $ 72). L’anacruse est presque la règle dans le rythme subjectif rapide (v. Wundt, Phys. Psych., III, p. 26).
Nous avons là, au point de vue musical, une période composée de deux phrases, antécédent et conséquent; au point de vue poétique, un grand vers divisé en deux petits vers où hémistiches (1). La versification était d’abord syllabique, comme elle le resta chez les Perses (Sr a)/(o) Puisqu'on n'avait pas d’accent fixe, elle ne pouvait devenir accentuelle, mais seulement quantitative. C’est ce qu'elle devint aussi, incomplètement chez les Hindous (3) et complètement, ou à peu près, chez les Grecs (v. S 143). Sous quelle forme elle se présente chez les Germains, nous le verrons plus tard (4).
Remarque. — Comme le vers de quatre pieds dissyllabiques se rencontre partout (v. $ 105 et suiv.), on peut être enclin à supposer qu'il s’est développé spontanément et séparément, non seulement chez chacun des peuples indo-européens, mais encore à chaque transformation nouvelle de sa versification. Mais la fréquence même de ce vers, le plus naturel de tous, nous oblige à admettre qu'il existait chez les Indo-Européens avant leur séparation ; et comme ils n’ont pu cesser de chanter ensuite, il est bien évident que nous devons voir dans les mètres semblables de ces divers peuples une continuation du mètre primitif. Inversement, quand on rencontre chez plusieurs peuples de même race ou chez plusieurs générations d'un même peuple, ce qui revient au même, des formes de langage ou de versification qui peuvent ou remonter à une origine commune ou dériver l’une de l’autre, on ne saurait guère hésiter à conclure qu'il en est bien ainsi, quand même il serait possible, à la rigueur, d'expliquer leur développement isolé par les lois de la psychologie ou de la physio-psychologie. Nous savons que la plupart des peuples désignent le père par les syllabes [pa] ou [ta]. La grammaire comparée n'en fait pas moins remonter à un même mot indo-européen le sanskrit talas, l'albanais fate, le latin tata, le cornouaillais {at et le grec rit (5) de même que le grec ärr, le latin atta, le sanskrit alla, le gotique alla, le vieux haut-allemand atlo, le vieil irlandais aile, l'albanais at, l’ossète äda et le vieux slave ot (ïer) (6). On a d'autant plus le droit d'appliquer la même méthode au vers indoeuropéen qu'il s’agit d’une forme bien plus compliquée et déjà différenciée dans les plus anciens monuments qui nous restent des différentes langues. Ainsi la prononciation actuelle du magyar alya ['oc] « père » montre que le mot n’a pas été créé par les Hongrois, mais qu'il existait déjà chez le peuple primitif qui s’est divisé en Hongrois, en Finnois, en Turcs, etc. (7) Pour la même raison, nous ne pouvons nous empêcher de faire remonter à un vers indo-européen, de la forme indiquée plus haut, tous les mètres perses, sanskrits, grecs, latins, germaniques, slaves ou celtiques qui peuvent en dériver.
(1) Peut-être le conséquent se distinguait-il parfois de l’antécédent par une terminaison tin-
tante, comme en grec: J | . 5 Je | J . (v. plus bas).
(2) Il me semble difficile d'admettre, avec M. Meillet (v. Recherches, p. 185), que la versification de l’indo-européen ait déjà été quantitative : elle ne l’est nettement que chez les Grecs.
(3) Moins incomplètement qu'on ne le croit d'ordinaire. Sur ce point, v. Meiïllet, Journal asiatique, septembre-octobre 1897, et Arnold, Vedie Metre.
(4) Je n'ose rien dire des Celtes. Pour les Slaves, v. Usener, Altgriechischer Versbau, Bonn, 1886, p. 69 et suiv.
(5) « Mon vieux » (cp. le dano-norvégien Far). 3
(6) Cp. Mcillet, Les dialectes indo-européens, Paris, 1908, p. 43 et 58.
(7) Finnois atya ['atya], turc ata ['ata].