CAS ES ET M
La Passion du doux Jésus, qui est triste et dolente.… Il a jeûné quarante jours sans prendre soutenance. Man. de la Bibl. Nat. (Serer, Bibl. de l'Éc. des Chartes, XI).
Or approchez, petits et grands, et venez pour entendre
La passion du doux Jésus, qui fut triste et sanglante.
Il a jeûné quarante jours sans prendre de substance,
Mais après ces quarante jours il en voulut bien prendre. Freury, Littérature orale de la Basse Normandie, Paris, 1884, P: 219
Mon père na cinq cents moutons dont je suis la bergère. , . . . . e ? L .
L'premier jour que j'les ai gardés, le loup m'en a pris quinze. Chanson populaire du Gévaudan.
Le premier qui vint à passer, le fils d’un capitaine. E. Roraxn, Recueil de chansons populaires, Paris, 83-87.
Par le tens bel d’un mai nouvel l’autre jour chevauchoi-e; Joste un bosquel truis pastorel, soz un arbre s’ombroi-e (1). Pastourelle.
() Septénaire sans anacruse (cp. $ 156,0):
Apparebit repentina magna dies domini,
Fur obscura uelut nocte improuisos occupans.
Breuis totus tum parebit prisci luxus saeculi,
Totum simul cum clarebit praeterisse saeculum. SaixT Avugroise (d'après Bède).
Pange, lingua, gloriosi corporis mysterium,
Sanguinisque pretiosi, quem in mundi pretium
Fructus uentris generosi rex effudit gentium (2). Tuouas D’AQuiN (1217-1274).
Domingo per la mañana cuando el claro sol sali6 Mas alegre que otras veces per gozar de la ocasion.….
Romancero del Cid, 1, 13 (Paris, Baudry, 1870, p. 8) (3).
Quand la douce saison fine, que li fel yver revient. Pastourelle du xru° siècle.
Nous étions trois jeunes filles, toutes trois à marier. Chanson populaire.
(1) Rime finale, rime brisée et rime batelée (v. 1re Partie, $ 275). (2) Imité de ces vers à la fois quantitatifs et accentuels : Pange, lingua, gloriosi praelium certaminis ; Et super crucis tropaeum dic triumphum nobilem, Qualiter Redemptor orbis immolatus uicerit.
CLauDiEN Mamerr (+ 474).
(3) On remarque l’assonance finale, qui se continue jusqu’au bout de la romance.
2° OCTONAIRE.
(c.) Octonaire à anacruse (ep. $ 156, C1
O Rex aeterne Domine, rerum creator omnium, Qui eras ante saecula semper cum patre filius.
Sant Ausroise (d’après Bède, L. c., p. 258).
Adesto, summa pietas, perpetua tu claritas, Gratissima benignitas, illapsa terris largitas. Sepuzius (425-450).
Sanct Pedre sols veinjar lo vol, Estrais Lo fer que al laz og,
Si consegued u serv fellon,
La destre aurelia li excos.
Passion du Christ (x° siècle) (1).
Puis s’escria li reis Gormunz :
Trop vus estes vantez, bricun ; Je te conuis assez, Hugun, Qui l’altrier fus as paveilliuns,… Gormunsz et Isembard (x siècle) (1).
(d). Octonaire sans anacruse (cp. $ 156, d).
J'ai cité plus haut le psaume de saint Augustin. En voici deux autres vers :
Quos quum traxissent in litus, tunc coeperunt separare, Bonos in uasa miserunt, reliquos malos in mare (2).
Faut-il voir dans l’ottonario italien une résolution de l’octonaire sans anacruse ? Ne l’a-t-on pas obtenu plutôt en répétant l’antécédent du septénaire ? Je me contente d’en citer deux exemples modernes :
Si fan dolci in quel momento E le lagrime e i sospiri ; Le memorie de’ martiri Si convertono in placer.
Mérasrase.
(1) Cp. la Vie de Saint Léger et Alexandre d’Albéric de Besançon. À peu d’exceptions près, les vers sont masculins. La terminaison féminine — d’abord plutôt tintante — s’est introduite dans l’octosyllabe par imitation du vers épique (le décasyllabe). Au début, la quatrième syllabe était régulièrement accentuée : il y avait donc un temps marqué principal sur la quatrième et la huitième, et l’on en peut conclure que le vers se composait de deux dipodies croissantes CE)
(2) Les soldats qui ont fait les septénaires cités plus haut avaient, pour la versification accentuelle, l'oreille plus fine que le savant évêque.
Rondinella pellegrina Che ti posi in sul verone Ricantando ogni mattina Quella flébile canzone… 7 Tomaso Grossr.
Remarque. — Ce n'est pourtant pas l’imitation accentuelle de l’octonaire ou du septénaire antiques qui apparaît dans le plus vieux monument de la poésie française, dans la Cantilène de S'® Eulalie (ix° siècle): c'est le futur vers épique ou vers commun. MM. Thurneysen (Zeischr. f. roman. Philologie, x1, p. 305 suiv.) et L. Havet (l, e., p. 240 suiv.) y voient une continuation de l’hexamètre latin sous forme à demi accentuelle. Je dis continuation, non imitation. Dans nos septénaires et nos octosyllabes, nous avons une adaptation à demi accentuelle de la langue au rythme des septénaires et des octonaires quantitatifs. Dans notre décasyllabe, nous aurions à l'origine une simple transformation du fuôuttéuevoy, amenée par la confusion de la syllabe avec le demi-pied et par la chute des voyelles innaccentuées, c'est-à-dire analogue à celle qui s’est produite dans notre alexandrin libre (v. $ 149, fin) et surtout dans le vers germanique primitif (v. plus bas). Transcrits en latin, tels de nos décasyllabes donnent des hexamètres aussi bons que ceux de Commodien, sinon meilleurs. Un poète populaire du 1v° siècle aurait pu composer un hexamètre de cette forme :
Illa non asculta(t) ‘los malos consiliares
Elle non eskoltet les mals conselliers. (1) St Eulalie.
D'autre part, avec la prononciation courante des derniers temps de l'empire, comme on négligeait le rythme primitif (2), la plupart des hexamètres quantitatifs ressemblaient à nos décasyllabes par le syllabisme, l’accentuation et la coupe (j'indique par des italiques la place de l'accent):
Quid domni facjant, audent cum talja fures.
VerGiL., Bucol., III, 16.
Respont dus Naime : car bons vassals i peinet. Roland (Extraits de G. Paris, p. 138).
L'alternance binaire a pu s’introduire dans notre décasyllabe par la légère régularisation dont ce vers donne un exemple au commencement du second hémistiche ; encore est-elle bien plutôt due à l'influence des septénaires et des octonaires, mais avant tout à la mélodie. Est-ce bien ainsi que s'est peu à peu développé notre décasyllabe ? Encore irrégulier dans S“ ÆEulalie, il ne reparaît qu'environ deux siècles plus tard, dans le ARoland, sous une forme tout à fait régulière. Les poèmes intermédiaires emploient l'octosyllabe. Ainsi, faute de textes, il nous est malheureusement impossible de suivre l'évolution de notre vers épique, qui devait devenir le mètre de l'épopée et du drame en Angleterre, en Italie, en Allemagne et dans
les pays scandinaves.
(1) Je ne prétends pas que ce vers vienne du précédent: je veux seulement montrer comment le mètre a pu se former. On sait que la versification de Commodien n’est pas accentuelle, bien qu'il se guide d’après l'accent (v. Havet, L. c.. p. 234 el suiv.). LES
(2) Les scansions fautives des derniers métriciens en fournissent la preuve, ainsi que la forme
de certaines rimes (v. p. 199; note 6).