C. — EMPRUNT DE MÈTRES ÉTRANGERS
$ 168. Il nous reste à étudier de quelle manière une versification peut adopter des mètres fondés sur un autre principe que le sien (2). Chaque versification, en effet, accommode différemment la matière linguistique aux formes du rythme. Si donc nous voulions importer dans notre poésie. un mètre étranger, il faudrait simplement rechercher de quel rythme il dérive et adapter notre langue à ce rythme d’après les règles qu’elle a suivies dans la formation des mètres indigènes.
Voilà comment on a procédé aux âges d'imitation spontanée, inconsciemment, ilest vrai, et avec plus ou moins d'adresse. C’est ainsi que les Anglais ont implanté dans leur littérature notre décasyllabe. D'après le rythme sur lequel nous chantions ou déclamions ce vers mi-accentuel et par conséquent syllabique, ils ont formé un vers complètement accentuel. Les premières imitations connues sont un cantique et une parodie de cantique (Ms. Harl. 2253) (3) qui remontent au moins aux dernières années du xm° siècle :
Ffor Dre of us his wonges waxep punne.
Bünpexer, Geistliche Lieder, XVI (4).
sheep — Sing a Song of Sixpence — Tom, Tom, the Piper’s Son Ding Dong Bell — Hot Cross Buns — Old King Cole — Cock Robin and Jenny Wren — The little Man and the little Duck. — Les chansons enfantines et populaires allemandes ont régulièrement un rythme binaire. V. Reinle, Zur Metrik der Schweizerischen Volks- und Kinderreime, Bâle (dissertation), 1894.
(x) I serait curieux d'étudier les formes du vers anglais qui ont pu être retenues par les indi-
gènes des colonies. , ds L (2) J’ai parlé brièvement de l'adaptation des mètres grecs par les Romains ; mais ceux-ci
avaient une versification quantitative, comme celle de leurs modèles. | "3 Publiés par Büddeker dans Altenglische Dichtungen (Geistliche Lieder, XVIII, et Weltliche
Lieder. XIV). Ë À (4) V. Schipper, Englische Metrik, 1, p. 412, 413, 436 et suiv.
Le syllabisme a disparu : les syllabes faibles, y compris l’anacruse, peuvent se supprimer ou se redoubler (1). Le vers n’a de commun avec notre décasyllabe que le rythme sur lequel il se chantait ou se déclamait : c’est là tout ce qu'on cherchait. Il n’en fut pas de même de Chaucer quand il imita à son tour notre vers épique ou commun : en lettré au courant des littératures romanes, il se conforma presque toujours à notre syllabisme, tout en conservant une versification complètement accentuelle (2). Il créa ainsi le vers héroïque de la poésie anglaise. Le nouveau mètre, en effet, éclipsa bientôt tous les autres. Il règne depuis lors à peu près exclusivement dans le drame et dans l'épopée, soit comme heroic rhyme, avec rime finale, tel que Chancer l’a fixé dans ses Canterbury Tales, soit comme blank verse, tel que Surrey l’a d’abord employé dans sa traduction partielle de l’Enéide, à l’exemple des Italiens Hippolito de’ Medici et Carlo Piccolomini, et que l’ont consacré Marlowe, Shakespeare, Milton. Mètre accentuel, il a souvent rejeté le syllabisme de son modèle français, comme il en a perdu la césure régulière, et il a pris sous sa forme non rimée une liberté d’allure qui le rapproche fréquemment d’une prose rythmée et analogue à la mélodie continue de la musique contemporaine (3).
S 169. Lorsque l'importation d’un mètre étranger se fait simplement d’après la lecture et avec une connaissance imparfaite de la métrique, elle court risque soit d'échouer complètement, soit de produire des vers peu conformes au rythme du modèle. C’est ce que nous montre l’imitation des mètres antiques par les modernes. Ceux-ci les ont longtemps regardés comme de simples combinaisons de longues et de brèves. Aussi essayat-on d’abord de calquer ces combinaisons en appliquant toutes les règles de la prosodie latine.
(a) Imitation francaise de la strophe saphique (4)
Il se voit combien mon etude a servi, Ja de tous costés la ieunesse a l’anvi Suit de pres mes pas, et la France r’entroy Chanter apres moy. l Rarix, Œuvres (1610), Les vers mesurez, p. 22.
De tels vers ressemblaient à des vers français dans les imitations rimées
(1) gef pou dost hit wol me reowe sore — whoso louep untrewe, his herte is selde seete.
(2) Dans sa Legende of good Women, le plus ancien poème en heroic couplets que nous connaissions, la versification rappelle à plusieurs égards celle de Guillaume Machaut, dont il a imité le Dit de la Fontaine Amoureuse dans son Boke of the Duchesse. Pour l'influence italienne v. ten Brink, Chaucers Sprache, Leipzig, 1884, p. 174. — V. Ire Partie, p. 286, note tr. |
(3) V.S$ 166 et surtout re Parlie, $ 303, 304, 306 et 227-229.
(4) Schéma de la strophe saphique latine à partir d’'Horace - il y a une barre devant le temps marqué; l'accent indique à quels endroits, par suite de la césure (,) et de l’accentuation latine, devaient (,) ou pouvaient (1) se trouver d’ordinaire des syllabes accentuées :
3 vers saphiques : | 1 vers adonique : |
SANTE Te
de mètres à nombre fixe de syllabes et à coupe régulière. Mais ils ne pouvaient ressembler à des vers allemands que si par hasard les accents principaux y coïncidaient régulièrement avec l’ancien temps marqué. Joh. Clajus et surtout Opitz semblent l'avoir au moins entrevu (1). Quoi qu’il en soit, leur opinion se confondit bientôt avec celle de Schottelius : on crut que, pour reproduire en allemand les mètres antiques, il fallait remplacer les longues par des syllabes accentuées et les brèves par des inaccentuées. C’était confondre la quantité et l’accentuation, la durée et l'intensité (2). En appliquant aveuglément cette théorie on pouvait donner à un prétendu hexamètre l’allure d’un vers ïiambique ; en effet, on ne se préoceupait point du temps marqué, qui seul indique à quel mètre appartient une suite de spondées. Il y avait encore d’autres inconvénients dans les mètres où la forte n’est pas nécessairement une longue. Heureusement, l'instinct des bons poètes les a guidés dans l’application.
(b) Imitation allemande de la strophe saphique
Stets am Stoff klebt unsere Seele, Handlung Ist der Welt allmächtiger Puls, und deshalb Flütet oftmals tauberem Ohr der hohe Lyrische Dichter.
PLATE, Oden, XXX.
Dans la prononciation de la prose et des vers latins, les Italiens marquent les syllabes toniques d’un accent d'intensité, et dans les vers ils ne tiennent aucun compte du temps marqué. Aussi ont-ils de bonne heure imité le rythme que cette accentuation donne aux vers latins.
(c) Imitation italienne de la strophe saphique
Odio l’us&ta poesia: concede
Comoda al volgo i flosei fianchi e senza
Palpiti sotto i consueti amplessi Stendesi e dorme.
Carpuccr, Odi Barbare, Preludio.
On a plus ou moins essayé ces trois imitations en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Espagne et dans les pays scandinaves. Je
(x) Joh. Clajus, Grammatica Germanicae linguae (1598). — Opitz, Buch von der deutschén Poeterei (1624), ch. vir.
(2) Cette confusion provient de la tendance que nous avons 1° à prolonger les sons forts, 29 à croire les sons forts plus longs qu’ils ne sont. Elle n’a pas disparu : on la trouve encore dans les livres de Sanders (p. ex. Abriss der d. Silbenmessung u. Verskunst, 2e éd., Berlin, 1891). Elle est renversée dans la notation des musicographes allemands, qui se servent des signes ct « pour représenter la force et la faiblesse des sons (v. Heinze, Grammaire musicale, Paris, 1880,
p. 7 et suiv.).
nomme chacune d’entre elles d’après le pays où elle a prévalu sur les autres. L'imitation francaise a échoué partout: L’imitation italienne n'a réussi qu'en Italie, après avoir végété pendant environ trois siècles, et grâce seulement au génie de Carducci. L’imitation allemande n’a guère eu de succès durable qu’en Allemagne (1).
S 170. En Angleterre, ces tentatives se continuent pourtant depuis la
Renaissance sous toutes les formes possibles.
1° (/mitation française). — Au début et souvent encore depuis, jusqu’à nos jours (2), on s’est proposé en principe de copier simplement la quantité des syllabes, sans tenir compte ni de l’accent ni du temps marqué, dont on ignorait l'existence. Il est vrai que la plupart du temps la théorie de la quantité des syllabes anglaises et davantage encore l'application de cette théorie ont été des plus fantaisistes. En général, on regardait les. voyelles comme à peu près indifférentes, « communes », et l’on observait les règles de la position en se fondant, non sur la prononciation, mais sur l'orthographe; au besoin, on accommodait celle-ci aux exigences du mètre (3). — Voici le premier exemple connu (hexamètres) : All travellers doo gladlie report great praise to Ulisses
For that he knewe manie mens maners, and saw many citties. Tomas WaATson
(cité par Webbe, Discourse of English Poetrie, éd. Arber, p. 72)-
Dans une langue où l'accent est marqué et dont la versification spontanée est accentuelle, il est difficile d'ignorer l’accent. Aussi en a-t-on presque toujours tenu compte, consciemment ou inconsciemment.
2° (Imitation française et italienne). — Ainsi, beaucoup de poètes anglais n’ont pas seulement copié les vers latins au point de vue de la quantité, mais encore au point de vue de l’accent, dont la place y est déterminée, comme on le sait, par la combinaison des lois de l’accentuation latine avec les règles de la quantité et des coupes. Ex. (hexamètres) :
Verses so modulate, so tuned, so varied in accent,
Rich with unexpected changes, smooth, stately, sonorous,
Rolling ever forward, tidelike, with thunder, in endless
Procession, complex melodies — pause, quantity, accent
After Virgilian precedent and practice, in order
Distributed — could these gratify th’Etonian ear-drum ? JAMES SPeDniNG, Fraser's Magazine, juin 186r.
(1) I faut signaler aussi la traduction d’Homère en danois. (2) W.J. Stone et R. $. Bridges.
(3) Stanihurst (The first foure bookes of Virgil his Aeneis.…, Leyde, 1582) écrit ainsi forrest
ou forest, hobble ou hobel, flee ou fle, oaten ou oten, etc. Il arrive de cette manière à faire un dactyle de thee snoa whil — the snow white.
3° (/mitation ualienne). — Il était impossible qu'on n’en vint pas à mettre de côté une quantité souvent fantaisiste et toujours peu sensible aux oreilles anglaises. Il ÿ en à pourtant peu d'exemples, parce que la quantité n’a jamais cessé d'imposer aux humanistes. En voici deux (strophes saphi- + ques) :
| Place me in regions of eternal winter
Where not a blossom to the breeze can open, Ë But dark’ning tempests closing all around me, | Chill the creation.
Joan Hernies, 7e Elements of Speech, Londres, 1773.
ae
Lu
AL HA en
Cold was the nightwind, drifting fast the snow fell, Wide were the downs, and shelterless and naked, When a poor wand’rer struggled on her Journey, Weary and way-sore.
Sourey, The Widow.
A En NE À N Pt ES cie Ag
4° ({mitation francaise et allemande). — Presque tous les poètes et métriciens anglais ont reconnu que l’accent allongeait d'ordinaire les syllabes. Tantôt on croyait encore à une quantité indépendante de l’accent, mais en pratique on ne regardait comme longues que les syllabes accentuées. Tantôt on déclarait que l’accent devait l’emporter sur les règles de la position. Ex. (hexamètres) :
What may call Fr es ? A Laurell ? O bonny Laurel! :
e Needs to thy boughs will I bow this knee, and vayle my bonetto. S . GABRIEL Harvey, Encomium Lauri.
Not the like Trinitie again, save only the Trinitie above all (1).
Id.
5° (Imitation allemande). — De très bonne heure on a confondu la quantité avec l’accent, non seulement dans les mètres imités de l’antique, mais dans tous les vers. De là vient l'emploi des termes quantitatifs fambes, trochées, dactyles, anapestes et autres pour désigner des groupes accentuels. L'instinct naturel des poètes les porta, comme chez les Allemands et à limitation des Allemands, à mettre en général au temps marqué des syllabes plus accentuées que les suivantes et à remplacer ad libitum le spondée (accentuel) par le trochée (accentuel) dans les hexamètres. C'est d après ce principe qu'ont été écrits les vers « métriques » de Southey (2), Clough (3),
(x) La dernière syllabe de Trinilie est élidée, suivant la règle latine ! (2) Au moins ses hexamètres et ses pentamètres (cp. 30). (3) Il a aussi essayé de composer des hexamètres quantitatifs.
Verrier, Métrique anglaise, A.
Longfellow, Ch. Kingsley, Swinburne, etc. Ex. (strophe saphique — hexamètres) :
AI the night sleep came not upon my eyelids,
Shed not dew, nor shook nor uncelosed a feather,
Yet with Lips shut close and with eyes of iron Stood and beheld me.
SWINBURNE, Sapphics.
Blissful, they turned them to go : but the fair-tressed Pallas Athenè Rose, like a pillar of tall white cloud, toward silver Olympus ; Far above ocean and shore and the peaks of the isles and the mainland ; Where no frost nor storm is, in clear blue windless abysses, High in the home of the summer, the seats of the happy Immortals.
Cu. Kincsceyx, Andromeda, v. 19 suiv. (1).
6° ({mitation accentuelle et quantitative). — V’oreille délicate de Ch. Kingsley l’avait conduit à tenir inconsciemment compte de la véritable quantité dans limitation à l’allemande des vers antiques (2). D’autres ont adopté de propos délibéré une imitation qui se rapproche bien plus de leurs modèles : ils observent les règles latines de la quantité et mettent toujours une syllabe accentuée au temps marqué. William Webbe (1586) en a donné le premier exemple, bien hésitant et bien confus. Thomas Campion (1602) a montré plus de clairvoyance. Mais Tennyson est le premier qui ait vraiment réussi. Ex. (dimètres trochaïques (3) — strophe alcaïque ) : x Rose-cheekt Lawra come Sing thou smoothly with thy beawtie’s Silent musick, either other Sweetely gracing.
CauproN, Observations in the Art of English Poesie (4).
O mighty-mouth’d inventor of harmonies, O skill’d to sing of Time or Eternity, God-gifted organ-voice of England,
Milton, a name to resound for ages.
Texnysox, Milton (5).
Abstraction faite de la mélodie que donnait au vers l’intonation fixe des mots grecs ou latins, on peut dire que le rythme de cette strophe reproduit
(1) Traduit d'Homère, Odyssée, VI, 4r et suiv. (2) Les faibles sont toujours absolument inaccentuées dans ses dactyles et presque toujours
accentuées ou au moins vraiment longues dans ses spondées. Ce n’est point le cas chez Southey ni Longfellow. |
(3) MÈtre d'apres Campions EVE TR RE RE RES (ts) tee? (4) La première syllabe de other devait déjà être brève: [uder] (v. 1*e Partie, p. 74, note 2. (6) À moins qu’on ne s’arrêle entre sing et of, la première syllabe est brève (v. Ire Partie,
se
dti à ne it bé À dir à nie 08 à dd à à 00, à
+ Pr r
exactement le rythme de son modèle. Mais pour l’immense majorité des lecteurs, limitation ne se distingue pas de la précédente (6°), telle au moins que nous la trouvons dans les hexamètres de Kingsley ; tout au plus Le vers semble-t-il mieux glisser, les syllabes s’adaptant naturellement par leur
quantité à des durées d’un rapport simple et précis. Même quand on a
l’oreille habituée aux mètres antiques, 1l faut une attention avertie et soute-
nue pour remarquer ici le rythme quantitatif. Ce fait sufhit à prouver que
si le rapport de durée entre syllabes, c’est-à-dire le caractère binaire ou ternaire du rythme, joue un rôle important dans l’effet musical du vers anglais, on ne saurait y voir Le principe de la versification anglaise ni s’en servir pour classer d’une manière générale les pieds ou les mètres. On peut l’étudier dans des cas isolés, au même titre que l’accentuation relative des fortes et des faibles, mais non l’ériger en base du rythme anglais. Cette base, c’est uniquement l’isochronisme des pieds, qui ne se distinguent essentiellement que par le nombre des syllabes. Si nous prenons accent dans le sens de temps marqué, nous devons reconnaître que les métriciens des trois derniers siècles n'avaient pas tort, au fond, de faire reposer la versification anglaise sur l’accent et le nombre des syllabes. Il est vrai qu'ils ne l’entendaient pas ainsi. Leurs théories sont si confuses que je ne puis même pas tenter d'en donner ici un aperçu : il faudrait y consacrer tout un livre (1). Ces théories ont nui à l’imitation des mètres antiques. Ceux-ci ne peuvent se reproduire en anglais que par une adaptation accentuelle, comme celle de Tennyson ou de Kingsley, en tenant compte ou non de la quantité.