‹ Essai Sur Les Principes De La Métrique Anglaise (volume 2)Chapitre 86 sur 95 · NERO PR PEER PPT RE EE AN EVE ER · texte numérisé non relu

NERO PR PEER PPT RE EE AN EVE ER

L'HOMOPHONIE 203

Il n’y a évidemment pas d’autre explication à chercher si les Anglo- Saxons ont trouvé un modèle de versification rimée dans une poésie étrangère mais familière. Ce modèle existait chez les Celtes, dans les hymnes latines et chez les Scandinaves.

$ 198. Le sentiment qui fait voir, même à M. Sweet, dans les conquérants normands de l'Angleterre de purs Scandinaves, c’est-à-dire de purs Germains (1), engage également à soutenir que les conquérants anglosaxons de la Grande-Bretagne ont complètement exterminé les Celtes dans la partie de l'ile où ils s’établirent. On invoque, comme irrécusable, le témoignage de la Chronique anglo-saxonne (2). Et l’on ajoute : Nos ancétres ont sans doute été fort cruels, mais nous n’y pouvons rien; et puis c'est ainsi que notre race est restée pure. Les Anglais d'aujourd'hui sontils beaucoup plus Germains que les Français du Nord ? J’en doute. Même dans les régions où l'occupation fut très sanglante, les Angles et les Saxons, à plus forte raison les Jutes, gardèrent au milieu d’eux les Bretons comme esclaves ou comme vassaux. Pour la plupart, sans doute, ils prirent des Bretonnes pour femmes ou pour concubines. Ils ne s’emparèrent pas de toutes les grandes villes à main armée; la population, à Londres par exemple, resta donc en grande partie celtique (3). D'ailleurs, « il a existé, sans aucun doute longtemps après la conquête, beaucoup d’ilots bretons dans les parties occupées par les Anglo-Saxons ; l'élément breton a été longtemps puissant en Northumbrie » (4). On peut citer les deux petits royaumes bretons de Loidis (Leeds) et ‘d'Elmet (5). Certains passages d’Aneurin (6), dans Gododin, montrent que les Celtes de Deivyr et de Bryneich, c’est-à-dire de Deira et de Bernicia, avaient simplement été incorporés par les envahisseurs. Bède parle des Bretons de Northumbrie comme encore libres en partie de son temps et en partie soumis aux Angles. La conquête tardive du sud-ouest de l’ile ne présente aucunement le caractère d’une extermination : on pourrait presque dire qu’elle fut pacifique, et de ce côté Les rapports entre les deux races n’avaient rien d’hos-

(1) L'armée de Guillaume le Conquérant comprenait un corps de Normands, un corps de Bretons et un corps d’aventuriers français de toute provenance. Sous les Plantagenets, il y eut une invasion, pacifique cette fois, d’Angevins, de Poitevins et de Languedociens.

(2) Cette chronique inspire à certains auteurs, à Freeman par exemple, presque autant de vénération et de confiance que la Bible. Ces antiques annales, les plus vieilles chez les peuples germaniques, méritent sans doute notre respect, mais on ne saurait les croire infailhbles. Ne vont-elles pas jusqu’à prendre, comme le singe de la fable, « le nom d’un port pour un nom d'homme » ? Port, justement, du latin Portus, qui devient le nom du fondateur saxon de Portsmouth (v. Chronique À, années 5ot1, et Henri de Huntingdon, qui se fonde sur la chronique, Hist. Angl., I, Mon. Hist. Brit., p. 711 A). Portsmouth vient du nom latin Portus Magnus (Méyas luv chez Ptolémée, Mon. Hist. Brit., p. xin). ”

(3) Il n'importe guère que celte population ait été peu ou prou romanisée : les noms comme Vortigern n’ont rien de latin.

(4) Loth, Revue celtique, XII, p. 486).

(5) Freeman, Old English History, New Edition, Londres, 1895, p. 39: de

(6) Barde gallois du vie siècle. V. Y Gododin, publiés et traduits par John Williams ab Ithel, Llandovery, 1852, et par Thomas Stephens, Londres, 1888 ; quelle qu’en soit l’authenticité, le fond du poème est certainement très ancien.

tile. Une animosité réciproque, au contraire, séparait les Anglo-Saxons et les Celtes de Grande-Bretagne restés absolument indépendants. Les Merciens, du temps de Penda (+ 655), n’en eurent pas moins pour alliés les Gallois de Cambrie et de Strathelyde. Les Northumbriens, en revanche, les combattirent souvent, tantôt avec insuccès (Heathfield, 633), tantôt victorieusement (Denisesburna, 635). Ils s’en firent parfois des vassaux — fort insoumis, il est vrai. Ils em emmenèrent chez eux un certain nombre comme prisonniers de guerre ou comme otages. Enfin, les Anglo-Saxons épousaient quelquefois des Bretonnes ; on peut supposer qu'il y a eu des mariages entre chefs anglais et princesses galloises (1). Nous trouvons des Gallois à la cour des rois saxons, Asser, par exemple, à celle d’Alfred le Grand. On ne peut donc pas douter que les Bretons aient exercé une influence sur la littérature anglaise dès son début (2). Je ne crois pourtant pas qu’on doive y attacher beaucoup d'importance : les Anglo-Saxons et les Bretons anglicisés ressentaient avant tout un certain mépris ou même de la haine pour ceux qu'ils regardaient comme des vaincus ou des ennemis ; ils ne songeaient guère sans doute à les imiter.

Ils n’en ont pas moins été les élèves zélés des Celtes : seulement ce n'est pas des Bretons, mais des Gaëls.

Les Irlandais ont été en grande partie les premiers maitres des Anglo- Saxons. En 633(3), l’Irlandais Saint Fursy (Furseus) arrivait en Est- Anglie, où il fonda le monastère de Chnoberesburg (4). Peu après, le Scot Maeldubh établissait un ermitage et une école à l’endroit qui depuis lors porte son nom — Meildulfesburh, d’après une charte du vu‘ siècle (5), c’est-à-dire Malmesbury. Il eut pour élève le «très facond poète latin et saxon » Aldhelm (6). C’est par les Scots d'Irlande et d’Ecosse qu’a été converti le Nord de la Grande-Bretagne jusqu’à la Tamise. En 635 (7), le roi de Northumbrie, Oswold, fit venir d’'Iona le moine Aiïdan, qui prècha l’évangile dans tout le royaume (8). Le roi « lui servait d'interprète, parce qu’il savait bien la langue des Scots » (9). Oswold, en effet, avait dû

(1) Cp. $ 200 ,

(2) Il y a en anglais un assez grand nombre de mots celtiques, dont plusieurs n’ont pu être empruntés à des ennemis ou à des esclaves. Il est probable qu’on peut appliquer à la littérature une remarque analogue.

(3) 36 ans après le débarquement des premiers missionnaires romains, sous la conduite d’Augustin, dans l’île de Thanet (v. Chronique, année 596).

(4) Bède, Hist. Ecclés., IIT, 19 (Mon. Hist. Brit., T, p. 190 D). L'endroit s’appelle aujourd’hui Burgheastle.

(5) V. Kemble, Cod. diplom., n° XI. Bède l'appelle Maildufi urbem (H.E., NV, 18; Mon. Hist. Brit., p. 268 B).

(6) Sur Aldhelm, v. Bünhoff, Aldhelm von Malmesbury, Dresde, 1894, et Roger, L'enseignement des lettres classiques d’Ausone à Alcuin,Paris, 1905, p. 288 et suiv. En anglais, Aldhelm a composé des poésies lyriques, surtout sans doute des chansons.

(7) V. Chronique, année 635.

(8) « Geond eall Nordymbra land » (Ælfric, Vie du roi Oswold).

(9) « And wæs his wealhstod, for dan de he wel cude Scyitisc » (Ælfric). « Quia nimirumr

tam longo exilii sui tempore linguam Scottorum iam plene didicerat » (Bède, Hist, Eccles., HI, ch. 111).

L'HOMOPHONIE 205

s'enfuir hors de Northumbrie dans sa Jeunesse, avec ses frères et beaucoup d'autres Angles, et il s’était réfugié à lona, où il resta dix-sept ans et reçut le baptème, lui et ses compagnons (1). Les moines ne leur: apprirent pas seulement l’irlandais, on peut en être sûr, mais encore des poèmes gaëliques : contrairement à ce qui s’est passé en Allemagne, les clercs des pays celtiques cultivaient avec amour la langue et la littérature nationales. Ils ne les enseignaient pas, probablement, dans les nombreux monastères qu'ils fondèrent en Angleterre, comme celui de Streanaeshalch (Whitby), mais ils chantaient ou récitaient parfois des vers irlandais devant leurs élèves (2). Même après le synode de Whitby (664), l'influence des Scots irlandais et écossais dura encore longtemps en Angleterre (3). Les Anglo- Saxons continuèrent à chercher un refuge en Irlande ou en Écosse, quand ils étaient forcés de quitter leur patrie, et ils en profitèrent pour s’instruire : Aldfrith, roi de Northumbrie (685) « très versé dans les Écritures » (4), était resté chez les Scots pendant le règne de son frère Ecgfrith(5); au commencement du siècle suivant, Ecgberht, « de la nation des Angles, banni pour sa religion, passa beaucoup de temps en Irlande » (6). Bien d’autres y allaient de leur propre gré, pour étudier dans les monastères (7). Exilés volontaires ou invotontaires, les Anglo- Saxons qui se formaient ainsi à l’école des Gaëls pendant de longues années, et il y en avait de toutes les classes, étaient certainement très familiers avec la poésie celtique. Elle employait la rime, assonance, consonance ou rime complète, à l’intérieur comme à la fin du vers (8). Les poètes anglais avaient donc là un exemple qu’ils ont pu suivre, par exemple dans Ælene et dans le Poème rimé. Si l’assonance ÿ remplace quelquefois la rime à la fin du vers (wæf:læs), il n’y a rien là que de conforme à l’usage des Celtes. On sait que la poésie anglo-saxonne a d’abord et surtout fleuri dans le Nord de l’Angleterre, dans la région évangélisée par les Scots et encore habitée çà et là par des groupes de Bretons bretonnants. Cædmon portait un nom gallois (9).

(1) V. Bède, Hist. Eccles., IUT, ch. r. — Cet exila duré de 617 à 634 (v. Chronique E, années 617 et 634). :

(2) « Imbuebantur praceptoribus Scottis paruuli Anglorum, una cum maioribus studiis et obseruatione disciplinae regularis » (Bède, L. c., IN, ch. 11).

(3) On sait que les Anglo-Saxons tiennent leur alphabet des Irlandais.

(4) Flor. Wig., Chron., Mon. Hist. Brit., L>:p097.

(5) Mon. Hist. Brit., 1, p. 190 (Bède écrit -frid).

(6) Bède, Hist. Eccles., I, 4.

(7) V. Zimmer, Preuss. Jahrb., LIX, 1887, p. 34. |

(8) V. Zeuss, Grammatica celtica, 2° éd., p- 994 et suiv. | wi

(9) Cadvan en gallois, anciennement Cadman (Cadmon) — Catamanus dans une inscription latine. Le père de ce Cædwalla qui s’allia aux Merciens contre les Northumbriens (v. plus haut) s'appelait Cadvan d’après Geoffroy de Monmouth. Parmi les chefs bretons qui reconnaissaient la suzerainelé d’Ædelstän et d'Eadred, on trouve dans les chartes un Cadmo ou Cadmon (v. Loth, L. c.). Le poète avait sans doute une origine celtique par son père ou par sa mère, comme plus tard tant de Norvégiens et d'Islandais. — Les Anglo-Saxons élevés et instruits dans les monastères irlandais ont-ils aussi emprunté le fond de certains poèmes aux Gaëls, de même que leurs descendants, riches pourtant déjà en littérature, ont traduit la Genèse d’un poète bas-saxon

S 199. Les hymnes rimées de l’église latine ont pourtant dû exercer une bien plus grande influence que les vers des Irlandais : elle a été à la fois plus générale, plus souvent répétée et surtout plus longue. Dans leurs hymnes latines, qu’ils ne manquaient certainement pas de faire chanter à leurs élèves anglo-saxons (1), les Irlandais avaient été amenés à employer la rime et par l’exemple de leurs modèles du continent et par l'influence de leur poésie nationale. Dans un manuscrit latin du vu: siècle, l’Antiphonarium monasterii Benchoriensis (Bangor, comté de Down), qui s’est conservé à Bobbio, en Italie, on trouve les vers suivants :

Virgo ualet foecunda Hac et mater intacta Laeta et tremebunda Verbo Deï subacta (2).

En voici d’autres, qu’on attribue à Saint Columban (+ 594):

Protesat nos altissimus

De suis sanctis sedibus Dum ibi hymnos canimus Decem statutis uicibus (3).

Aux hymnes latines introduites en Angleterre par les Irlandais, qu’elles fussent ou non de leur composition, les missionnaires italiens et grecs en ajoutèrent un grand nombre. Tout ce qui pouvait frapper les Anglais dans cette poésie, où leur oreille attendait en vain l’allitération familière, c'était la rime. Elle ne pouvait manquer de se graver dans leur mémoire avec la mélodie si souvententendue des hymnes. Comment des clercs, tels qu'Aldhelm et Cynewulf, n’auraient-ils pas été instinctivement tentés d'introduire dans leurs vers anglo-saxons la rime léonine ou finale, qu’ils employaient dans leurs vers latins ?(4) Voici ce qu’écrivait Æthelwald à son maitre Aldhelm :

Summi satoris solia sedit qui per aethralia, alti Olympi arcibus obuallatus minacibus, cuncta cernens cacumine caelorum summo lumine (5).

Aronezmt Opp., éd. Giles, Oxford, 1844, p. 111.

(v. Braune, Bruchstücke der altsächsischen Bibeldichtung, Heïdelberg,1894)? M. Ch. Andler a essayé de le démontrer, avec beaucoup de science et une logique serrée, même pour le Béowulf (Quid ad fabulas heroicas Germanorum Hiberni contulerint, Tours, 1897). Je ne saurais pourtant aller aussi loin que lui.

(1) Swa pæt calle his geferan pe him mid eéodon sceoldon sealmas leornian odde sume rædinge, dit Ælfric d’Aidän (Vie d'Oswold).

(2) Ces vers ont sept syllabes, comme la plupart des vers irlandais.

(3) V. Muratori, Anecd., IV, p. 121 et suiv.; cp. Zeuss, L. c., Havet, Revue celtique, XNII, p- 84, Grüber, Grundriss, p. 112, Gaïdoz, Revue celtique, V, p. 95 (à propos du Liber Hymnorum), etc., etc. — On remarquera que dans ces deux strophes la versification n’est pas quantitative, mais accentuelle.

(4) Coelius Sedulius (v.$ 188, p. 195)était l’auteur favori d'Aldhelm(v. Bünhoff, L.e., p.72, note).

(5) 1 s’agit du Dieu des chrétiens. Mais ne dirait-on pas d’Odin qui, au milieu de la « forteresse du ciel » (Himinbjorg), dans la Valaskjolf (— Valholl) au toit d'argent (silfre pok.po sale, Grim-

L'HOMOPHONIE 207

$ 200. Je ne crois donc pas que les Scandinaves, venus plus tard, aient

pu enseigner aux Anglais l'emploi de la rime. Ils le tenaient eux-mêmes

de l'étranger. Dès le vu siècle, ils étaient en rapports constants et intimes avec les Scots. Ils les avaient rencontrés dans les îles situées au Nord et à l'Ouest de l'Écosse (1), et plus tard en Irlande (2), où ils fondèrent plusieurs petites colonies, entre autres celles de Dublin (3). Ils emmenaient souvent comme esclaves des Irlandais, qu’ils affranchissaient quelquefois par la suite. Souvent aussi ils choisissaient une épouse parmi les filles d'Érin, célèbres par leur beauté et par leur savoir. Bien des Norvégiens ont ainsi appris l’irlandais de leur mère, depuis les paysans jusqu'aux rois. Plusieurs Islandais portaient des surnoms ou même des noms gaëliques ; l’un des scaldes les plus illustres s'appelait Kormäkr (4). C’est aux Irlandais que les Scandinaves ont emprunté l'institution des poètes de cour (en irlandais filid, en vieux norrois hirdskald), la forme des sagas, récits en prose mêlée de vers, et l’usage des poèmes panégyriques ou drapur. Le mètre ordinaire de ces derniers, le drottkyætt, qui est aussi par excellence le mètre de la poésie scaldique, est une strophe de quatre grands vers normaux (v. $ 160) augmentés à chaque hémistiche d’un dissyllabe à pénultième longue et accentuée — ce qui fait en principe six syllabes par hémistiche (5) — et ornés de rimes intérieures, consonance dans le premier hémistiche et rime complète dans le second (ces rimes ne portent que sur la syllabe forte ou mi-forte). Voici une demi-strophe :

Hrjodr let Hæstrar tidar Hardradr skipa bardom Barofaks ens Bleika Barnungr à log prunget (6). Porssorx HorvkLort (1x° siècle), Glymdrapa.

Ce mètre compliqué s’est formé, en se différenciant et en se régularisant peu à peu, sur le modèle d’une strophe très employée dans la poésie irlandaise, la rinnard (7). « Comment reconnaitre la rinnard? Ce n’est pas

difficile : six syllabes dans chaque quart [de strophe] (8), et douze dans la

nismol, 6), assis sur le trône appelé Hlipskjolf, embrasse du regard le monde entier (pa ser hann of allan heim, Snorra Edda, Gylfag., ch. xvi1) P

(x) Dès 620 il y avait des Scandinaves établis dans les Shetland.

(2) Ils y apparaissent dès 617; en 843 ils sont établis près du Lough Ree.

(3) Environ 852-1014. — Sur ces rapports entre Scandinaves et Celtes, v. Sophus Bugge, Bidrag til den ældste Skaldedigtnings Historte, Kristiania, 1896 ; Alexander Bugge, V ikingerne, Copenhague, 1904, etc. (Cp. Duvau, Journal des Savants, nov. 1899, et Revue Cellique, XVID) ; Henry Schück, Studier à nordisk lilteratur-och religions historia. M. Sophus Bugge va parfois trop loin dans ses conclusions. ; | |

(4) Son grand père Cormac (Kormäkr vikverskr) était Irlandais, au moins par sa mère (+, Kormäks saga. Reykjavik, 1893, p. VII et x). À

(5) Hverju visuordi fiylgja VI samstofur (Commentaire du Hattatal, 2).

(6) « Le hardi destructeur du blanc coursier des flots, tout jeune encore, en feraps propice, a poussé en mer les proues des vaisseaux. » Alltération (kvedandi) : 1,h; 2, b. Gonsonance (skothending) : 1 a, d ; 2a, k. Rime intérieure (ad alhending) : 1 b, ard ; 2 b, ung. Imitation française d’un grand vers : Feux de larges Forges, Fours ardents l'entourent.

(7) Ein sehr gebräuchliches Metrum (Thurneysen, frische Texte, ID pret 12)

(8) Cp. le vieux norrois (visu)fjordungr.

demi-strophe (1), mais vingt-quatre dans la strophe entière (2). Les vers se terminent par un dissyllabe (3). C’est une rinnard à trois assonances que celle-ci (4) :

Fland tendalach Temrach

tendri Fotla feraind

otha anall domuinim

isi achland dogegainn (5).

Magcmaire de Fathain (1x° siècle) ».

Outre l’allitération, cet exemple le montre, la rinnard contenait des assonances, des consonances et des rimes intérieures ou finales, tantôt obligatoires, comme dans la grande rinnard, tantôt facultatives, comme dans la petite rinnard (6). On peut ajouter que par l'obscurité du style — due en grande partie à la construction, aux épithètes et aux périphrases (7) — il y a encore ressemblance entre la rinnard et le drottkvætt.

La rime finale n’apparait qu’assez tard dans la poésie scandinave, à en juger du moins d’après ce qui nous en reste. Le premier et le plus illustre exemple est cette Hofudlausn qu'Egill Skallagrimsson composa en une nuit, à York (936), pour « racheter sa tête » (8). En voici quatre petits vers:

Flugo hjaldrtranar a hr&æs lanar,

vorot blüps vanar benmos granar, (0).

(x) Cp. (visu)helmingr.

(2) La petite rinnard contient 4 vers ; la grande, 4, 6, 8 ou 10.

(3) Plus exactement, comme dans le drôttkvætt, par un mot accentué sur la pénultième ou par un mot d’une syllabe et un enclitique ; mais le dissyllabe est la règle dans les deux vers.

(4) Caidhe em aichne rinnairde... Rinnard immoro tri nard inso (préface A du Calendrier d’Oengus (v. Transactions of the Royal Irish Academy, Irish Manuscript Series, Part I, Dublin, 1880, p. ID). M. Wh. Stokes traduit tri n-ard par « à trois assonances ». Rinnard signifierait une strophe où certaines fins de vers (rinni) formeraient assonance (ard). V. Revue Celtique, NV, p. 274, et cp. Irische Texte, TI, p. 137. D’après Bunting (The Ancient Music of Ireland, Dublin, 1840, p. 35), les Gallois appelaient ainsi l’une des 24 mesures de leur musique. Comme ils avaient emprunté ce nom aux Irlandais, il en résulte que la rinnard se chantait. L’imitation scandinave, le drüttkuætt, s’est-elle aussi chantée? l'expression kveda visu ne s’y oppose pas (v. p- 164, note 7).

(6) « Fland le fougueux, de Tara, farouche roi du pays d'Irlande, aussi loin (ou d’aussi loin) que j'y pense, c’est son clan que je choisirais. » — Je laisse au lecteur le soin d’étudier les allitérations, assonances, consonances et rimes de ces vers.

(6) Contrairement à l’usage scandinave, la rime intérieure relie les deux petits vers, et l’allitération n’a le plus souvent lieu que dans le même : Techt ingen Caid Cuoirpre — i ndail Foirbe Fire, « le départ des chastes filles de Cairpre pour l’assemblée de la terre de vérité » (Martyrologe de Gorman, 17 janvier). — Sur la rinnard, v. O’Donovan, Grammar of the Irish Language, p. 424; Revue Celtique, V, 252, et VII, 870; Whitley Stokes, The Martyrology of Gorman, Londres, 1895, p. XXX et suiv. — La ressemblance du drottkvætt avec la rinnard a'été signalée dès 1878 par Edzardi dans les Beiträge de Paul et Braune, V, p. 583 et suiv.

(7) Sur les kenningar irlandaises, v. Revue Celtique, XIII, p. 220, etc.

(8) V. Egülssaga Skallagrimssonar, éd. Finnur Jénsson. Halle, 1894, p. 193 et suiv.

(9) « Les grues du combat (— les corbeaux) ont volé aux rangées de cadavres amoncelés: il n’a pas manqué de sang, le bec de la mouette des blessures (— du corbeau) ». V. ib., p. 209:

L'HOMOPHONIE 209

Egill avait déjà été une fois en Angleterre avec son frère ; il avait combattu sous les ordres d’Ædelstan et chanté à sa cour. Il n’est pas le seul scalde islandais qui, pour gagner gloire et fortune, soit allé en Angleterre guerroyer et faire des tournées poétiques (1). On sait d’ailleurs que les Danois, mèlés de Norvégiens et de Suédois, après avoir parcouru la Grande- Bretagne par bandes armées à partir de 787, s’établirent peu à peu en grand nombre du Wash jusqu’en Ecosse (Danelaw) et possédèrent même pendant longtemps toute l’Angleterre (1016-1042). Aussi a-t-on pu croire que l’exemple des scaldes scandinaves avait suggéré aux poètes anglosaxons l’idée d'employer dans leurs vers la rime léonine ou finale. Il ya une difficulté : Ælene (vm° siècle) et le Poème Rimé (commencement du x°) sont antérieurs à la Hofudlausn (936). Il est plus naturel de supposer que les scaldes, s'ils n'avaient pas déjà emprunté cette rime aux Irlandais, ont appris en Angleterre à s’en servir. Je ne songe pas seulement à l'influence de la poésie anglaise, mais encore et surtout à celle des hymnes latines. Suivant la coutume des Scandinaves qui commerçaient en Angleterre ou s'y engageaient comme soldats, Egill et son frère avaient consenti, sur la demande d’Ædelstan, à recevoir la prima signatio ou signaculum crucis(2). Ils pouvaient ainsi assister à une partie de la messe (primsigndra messa) et à tous les autres offices religieux ; on peut être sûr que, pour complaire à Ædelstan, ils se gardaient bien d'y manquer. Egill, aussi bien que d’autres scaldes, entendit souvent chanter les hymnes latines : les rimes léonines et finales n’ont pas laissé de le frapper, d'autant que seules elles pouvaient l’intéresser dans cette langue incompréhensible pour lui, et c’est ainsi probablement qu’il apprit à s’en servir dans ses propres vers (3).

3° ConcLusIoN. è

$ 201. L'’homophonie est si naturelle, si commune, que les Indo- Européens l’employaient sans aucun doute avant de se séparer, aussi bien que les autres peuples, dans leurs locutions toutes faites, dictons et préceptes de n'importe quelle espèce. Des mots tels que *[pa'te:r| « père » et *[ma:'te:r] «mère » ou bien*[’pre(:)iontes] « amis » et*[’pe:iontes] « ennemis » se rattachaient doublement l’un à l’autre dans l’esprit, et par l’analogie ou l'opposition du sens, et par la ressemblance du son (4). Par suite de sa

(x) En 10017 et 1004, p. ex., nous voyons Gunnlaugr Langue-de-Vipère à la cour d’Ædelred (v. Gunnlaugssaga Ormstungu, édit. Mogk, Halle, 1885, p. XIX). La différence entre l’anglo-saxon etle v. norrois était assez faible pour permettre aux Anglais et aux Scandinaves de se comprendre : Ein var tunga 1 Engladi ok Noregi, apr Vilhjalmr bastarpr vann England (ib., ch. vr, D D) | | ie : CA acte, préliminaire au baptème, transformait en catéchumènes les Scandinaves, qui n'en continuaient pas moins à croire ce que bon leur.semblait : en hofdu pat at ätrunadi, er peim var skapfeldast (Egilssaga, p. 145). 1 |

(3) Je n’ai pas à m'occuper ici de ce qui se passa chez les Scandinaves après leur conversion au christianisme. V. Add. où k ter

(4) Sur la valeur de ces «restitutions » etde la transcription, v. p. 158, note 3. “[po/te:(r)ge

Verrier, Métrique anglaise, XL. 14

valeur émotionnelle, dont on trouve là une nouvelle preuve, l'homophonie fleurit dans les charmes, les incantations, les prières (1). Comme la poésie traditionnelle a sans doute commencé en tout pays par être religieuse (2), on comprend que de ces formules l’homophonie ait passé dans la versification de plusieurs dialectes indo-européens, tantôt sous forme d’allitération, comme chez les Italiotes et les Germains, tantôt sous forme d’assonance et de consonance, quelquefois réunies en rime complète, comme chez les Celtes. Peu à peu, l’allitération a presque disparu de la poésie latine, nous avons vu pour quelles raisons. Chez les Germains, au contraire, elle se consolida et s’imposa définitivement comme facteur essentiel du mètre. L'exemple des Scandinaves contribua peut-être à l’établir régulièrement chez les Celtes (3), qui leurs enseignèrent en revanche à se servir régulièrement de l’assonance et de la consonance, peut-être aussi, au moins en partie, de la rime finale. Est-ce des Celtes également, à travers la poésie latine des Gaulois romanisés, qu’elle a passé dans les hymnes de l’église romaine ? Zeuss le prétend. S'il avait raison, comme c’est à ces hymnes que l’ont empruntée les peuples romans, les Anglo-Saxons, les Allemands et les Scandinaves (4), la poésie de l’Europe moderne la devrait en fin de compte aux Celtes. L'hypothèse peut sembler assez plausible ; mais les preuves qu’on en donne, nous l'avons vu, sont au moins douteuses (5). Elle est d’ailleurs inutile : la rime s’est développée sans doute spontanément dans la poésie populaire des Latins. Elle a passé de là dans

ma:/te:(r)ge] >> sanscrit pi/ta ca ma/la ca, grec ratfp te Arno 7e latin paterque materque, gotique fadaruh *müdaruh. C’est de *[/pre{:)Yontes Toge ’pe:ontes] ou de *{pri/ïa:(to)ntes to{ge) piie:ntes] que pouvait venir en vieux norrois frændr (v. Sievers, Beiträge, XVIII, p. 410) *ia fiandr, en gotique frijonds Jah fijands, en vieil anglais friend ge fiend ou fréond ge feond, etc. (v. $ 193); cp. skr ‘priyate «il aime », priya/yate « il s’affectionne » /préyas « plus cher », v. isl. Frigg << *[preïïa:], etc., et skr. /piyati « il raille, 1l blâme », got. faia << *[/pe:to:] « je veux du mal à, je blâme », lat. peior (d’après Hirt, Ablaut ; peior, d’après Walde, Etym. Lat. Wb., viendrait de *[pedio:s]).

(x) V.S 187 et 193.

(2) Je veux dire que la poésie religieuse a dû se transmettre de génération en génération bien avant toute autre.

(3) J’ose à peine émettre cette opinion. Voici mes raisons: 1° l’allitération n'existe pas chez les Bretons d’Armorique et de Cornwall, même dans les vers les plus anciens ; 2° bien qu’elle abonde dans les charmes irlandais en prose rythmée que contient un manuscrit du virre ou du ixe siècle (S! Gall, n° 1395), elle n’est pas encore régulière dans les vers irlandais les plus vieux (v. poèmes 3 et 4 du manuscrit de Saint-Paul en Carinthie, dans le Thesaurus Palaeohibernicus de MM. Whitley Stokes et J. Strachan, Cambridge, 1903, p. 294). De même que chez les Romains, l’allitération a pu être amenée comme simple élégance par l’accentuation initiale, et elle aurait pu disparaître avec elle si l’influence des Scandinaves n’avait contribué à la maintenir et peut-être même à la régulariser.

(4) I ne saurait y avoir de doute pour les rimur (v. Sievers, Aligerm. Metr., $ 33, 4, et 72 et suiv.), qui au xiv® siècle remplacent les mètres des scaldes. De même que la strophe des folkeviser, elles avaient probablement pris leur modèle direct dans la poésie allemande et la poésie anglaise : le septénaire à terminaison tintante ou tronquée. V. Add.

(5) Ge n’est pas pour la raison qu’invoque M. Kluge : Und dann warum sollten germanische Stämme nicht auch selbständig zu einer poctischen technik gekommen sein, zu welcher der gewiss nicht hüher veranlagte Stamm der Kelten gelangte ? (P. B.'s Beiträge, IX, p. 44o). On

irait loin avec de pareils raisonnements.

L'HOMOPHONIE 211I

les hymnes latines de l’église romaine. Celles-ci en ont fourni le modèle aux peuples germaniques.

$ 202. Quoi qu'il en soit, les Anglais étaient préparés à l'emploi de la rime léonine ou finale quand ils l’adoptèrent définitivement à l’imitation de la poésie française. Ils ne renoncèrent pas tout de suite à l’allitération : longtemps encore, jusqu’au xvi° siècle, elle apparaît dans certains de leurs poèmes, tantôt seule, tantôt à côté de la rime finale, comme élément régulier de la versification (1). Mais elle devint peu à peu une simple élégance, recherchée au xvr° siècle par Spenser, quelquefois même par Shakespeare, comme de nos jours par Swinburne et tant d’autres. La rime finale est devenue la règle, à partir de Chaucer, et elle l’est restée jusqu’au jour où limitation de l’endecasillabo sciolto italien (Surrey, xvi° siècle) a introduit le blank verse comme vers normal de l'épopée et du drame. Elle n’a jamais cessé de régner dans la poésie lyrique.

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