‹ Essai sur les rapports de Pascal II. avec Philippe Ier (1099-1108)Chapitre 6 sur 128 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

autorité sur l'Église, de son rôle de père des fidèles et de protecteur du clergé, gardait encore dans ce clergé tout un parti prêt à le soutenir. Mais Grégoire se sentait fort ; la partie était belle et valait la peine d'être jouée '.

Deux groupes existaient alors dans le camp des réformateurs. Les uns, avec Pierre Damien, voulaient que la papauté se tînt sur le terrain purement religieux, n'usât que des armes spirituelles et restât pure de toute compromission politique ; les autres, avec Didier du Mont-Cassin et son ami Alfanus, croyaient que la papauté ne pouvait accomplir son œuvre qu'en opposant puissance à puissance, qu'en opposant aux théories juridiques de l'empire ou delà royauté d'autres théories, qui auraient à leur service l'arme de l'excommunication et de l'interdit. Qui oserait dire que Grégoire se trompait, qu'il eût été possible de faire triompher la réforme sans porter la lutte sur le terrain politique, sans accepter de compromissions? Sans doute, par cela même que la papauté faisait de la théocratie pontificale un gouvernement, elle ouvrait fatalement la porte à tous les abus, et surtout elle se créait des besoins d'argent qui devaient avoir de funestes conséquences. Les papes vont devenir des rois, des juges, des légistes. Mais l'œuvre qu'ils accompliront n'en sera pas moins bienfaisante pendant un temps pour le progrès moral, intellectuel et social.

On a pu soutenir, non sans quelque apparence de raison, que Grégoire n'avait rien innové, qu'il n'avait fait que maintenir avec plus d'énergie que ses prédécesseurs les principes éternels de l'Église. C'est en effet la force de l'Eglise de s'être toujours tenue fermement aux principes traditionnels et d'avoir cherché à appuyer toutes ses prétentions sur des précédents et des textes : Grégoire, plus

1. Pour la politique de Grégoire VII en France, voir notamment l'ouvrage déjà cité de l'alibé Delarc et W. Martens, Grajnr Vil, soin Lohen iiiul Wirken, Leipzig-, 1894, 2 vol. in-8.

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que tout autre, a été imbu de cet esprit traditionaliste ; et dans son œuvre proprement religieuse, il a été plus qu'un autre fidèle à la tradition. Il n'a point touché au dogme ; ses doctrines sur la simonie et le mariage des prêtres étaient en vigueur dans l'Église d'Occident depuis le iv® siècle. Quant à la hiérarchie, on ne saurait dire qu'il a voulu dépouiller les églises du droit d'élection pour y substituer la nomination par le Saint-Siège. Il a. au contraire, travaillé partout à rendre aux églises la liberté des élections, à supprimer l'intervention du pouvoir civil ; et s'il est lui-même intervenu sans cesse pour présenter des candidats, pour casser des élections, et substituer aux élus des évêques de son choix, c'est parce que les élections n'avaient point été, d'après lui, conformes aux règles canoniques : il entendait, du moins dans les débuts, non point se substituer aux électeurs, mais faire procéder à une nouvelle élection. Enfin l'action personnelle qu'il exerça en dehors des conciles, directement ou en faisant appliquer par ses légats le droit de déposition, n'est pas, à proprement parler, une innovation : la primauté de juridiction était reconnue depuis longtemps au pape, et aucun canon ne lui imposait de n'exercer cette juridiction que" dans les conciles. On ne peut donc pas dire qu'il ait rien modifié en principe à la constitution de l'Eglise. Et pourtant, dans cette lutte même pour la réforme suivant la tradition, il innova, sinon en théorie, du moins en action.

En effet, il a exercé ses droits avec infiniment plus de rigueur et de persévérance qu'aucun de ses prédécesseurs, et par là il a rendu la suprématie du Saint-Siège plus etVicace qu'elle n'avait jamais été. Les dépositions d évêques, qui jusqu'alors avaient été des faits rares, exceptionnels, entourés de toutes sortes de précautions et de hMili'ius, devinrent des faits fréquents, exécutés avec wiw promptitude et parfois même une légèreté telles, i\uv Ir pape dut

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souvent revenir sur les décisions prises par ses légats ou par lui-même, et que la révocation finit par n'être plus guère qu'une forme de l'avertissement. Il innova encore quand il nomma directement aux évêchés de Dol (1076) et de Narbonne (1080), et quand, par un décret rendu en 1080, il déclara qu'en cas d'élection viciée, le droit de nomination devait appartenir au métropolitain ou au Saint-Siège. Enfin, en cette même année 1080, il prit une mesure qui porta une atteinte profonde à l'organisation ecclésiastique de France : non seulement il déposa l'archevêque de Reims Manassès, mais il accorda la primatie sur les provinces de Lyon, Tours, Sens et Rouen à l'archevêque de Lyon, qui relevait de l'empire.

Ainsi désormais la papauté a la prétention, non plus seulement d'élre une juridiction suprême, à laquelle on peut recourir si on est lésé, l'organe central de l'Eglise pour régler les questions d'intérêt général, la norme de la discipline et de la foi à laquelle tous les fidèles doivent se sentir unis ; elle veut être une monarchie dont le chef doit avoir l'œil et la main partout, doit tout connaître, tout surveiller, tout diriger, et dont l'autorité doit être immédiatement obéie, par les laïques comme parles clercs. En matière ecclésiastique, au lieu d'une juridiction d'appel, la papauté devient un pouvoir directeur et initiateur ^

Mais c'est surtout en ce qui touche les rapports du pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel que Grégoire a véritablement innové : à la théorie de l'union des deux pouvoirs, il a substitué celle de la domination absolue du spirituel. Pour cela, il n'a pas hésité à ruiner toutes les doctrines, jusque-là acceptées, du droit divin des rois, de l'élection

1. On s'en rend facilement compte eu parcourant les 27 propositions intitulées Dictatus papae, dans lesquelles on ti'ouve la théorie complète de l'omnipotence pontificale. Ce n'est d'ailleurs point là une œuvre personnelle deGréffoire.

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