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DEUXIÈME PARTIE

Il n’est pas inutile peut-être de rappeler dans quelles circonstances générales sont apparues aujourd’hui les revendications coloniales nouvelles. Ces revendications ont surgi au moment où des difficultés graves et semble-t-il, profondes, menacent le sort des conceptions économiques et politiques rattachées à la notion d’universalisme.

L’universalisme économique subit l’atteinte de politiques financières et commerciales inspirées par un souci d'indépendance — ces politiques caractérisées à la fois par un effort de repliement et un effort d'expansion, qui sont désignées le plus souvent, sous le nom de politiques « autarciques ». L’universalisme politique et idéologique dont l’expression classique depuis la guerre, était l’existence d’une Société des Nations, est soumis par ailleurs à un assaut dont il est inutile de souligner l'ampleur et la vigueur.

Que la notion d’universalisme souffre aujourd’hui d’un mal difficile à guérir, c’est là ce qu’on ne doit, et ne peut nier. Mais il est un point sur lequel il faut insister. Les théories politiques traditionnelles opposaient la notion d’universalisme à la notion d’indivi-

dualisme national : conflit ancien qui se prolongeait dans le temps depuis que lidéologie universaliste, et dans une certaine mesure, unitaire, du Saint-Empire, s'était heurtée lors de la Renaissance et de Réforme, à la volonté d'indépendance des princes. C’est l’histoire de ce conflit que traduit dans le droit des gens, lhistoire du concept de souveraineté. Mais aujourd’hui, il paraît essentiel de remarquer que la décadence de luniversalisme ne coïncide pas avec la victoire des forces anciennes, et traditionnelles, de l’individualisme national.

Si l’universalisme économique est menacé, ce n’est pas au profit du «nationalisme économique» classique, c’est au profit d’une notion « d'Empire économique », au profit d’une sorte de solidarité librement voulue ou bien au contraire, imposée, entre économies nationales et économies coloniales, où entre diverses économies nationales elles-mêmes. Peu de théories d'Empires encore pourtant sont à signaler ; c’est peut-être la force principale des tendances nouvelles que de paraître s'inscrire, avant tout, dans les faits.

Si par ailleurs l’universalisme politique subit une crise profonde, l'effet de cette crise paraît atteindre paradoxalement l’individualisme national lui-même. Ce n’est pas seulement à l’apparition d’idéologies nationales que nous assistons aujourd’hui, mais à la création et à l’affirmation entre ces idéologies, et entre les politiques qui les expriment, d’une véritable solidarité. C’est l’une des raisons de la puissance des revendications coloniales que l'existence de cette politique d° « appuis mutuels » dont s’assurent, les unes les autres, diverses nations, conscientes aujourd’hui de la similitude des fins qu’elles poursuivent,

I — DÉCADENCE DE L'UNIVERSALISME ECONOMIQUE ET TENDANCE A LA FORMATION D'EMPIRES COMMERCIAUX

L'existence même des problèmes nouveaux d’expansion économique exclusive dans des territoires outremer, suppose la disparition de cet univers que M. J.-M. Keynes décrivait après la guerre dans des pages célèbres (1), celui dont M. André Siegfried (2), M. Bertil Ohlin (3) rappelaient récemment encore les traits : l’univers où la répartition internationale des biens était à la fois la condition et l’effet d’une division internationale des efforts.

Cet univers connaissait essentiellement deux catégories de nations : les nations débitrices, exportatrices de matières premières, et les nations industrielles, créancières. L'apparition et le développement après la guerre de nations à la fois débitrices et industrielles — pays neufs industrialisés, Allemagne devenue incapable d’exporter des capitaux, nations nouvelles de l’Europe Centrale — avait apporté déjà dans le système un élément de déséquilibre.

On sait qu’on s’efforça de résoudre les problèmes nouveaux en créant après la guerre, au profit de l’Europe Centrale, un puissant édifice de crédit. Mais le remède était par nature même temporaire, alors que les difficultés qu’il devait pallier étaient sinon permanentes, du moins durables : l’avenir du système dépendait du degré de consolidation des avances consenties, et cette

(1) J. M. Keynes, The Economic Consequences of Peace, chap. II.

(2) André Siegfried, La crise de l’Europe, Calman-Lévy, 1935.

(3) Bertil Ohlin, La reconstruction économique internationale (pv: blication du Comité d’experts, réuni sous les auspices de la Fondatior: Carnegie et de la Chambre de Commerce Internationale, Paris, 1936).

consolidation ne pouvait être considérable. Inévitable, la chute fut grave.

C’est alors que les politiques destinées à résoudre les problèmes posés cessèrent d’être internationales.

La structure nouvelle fut caractérisée par l'arrêt des mouvements internationaux de capitaux à long terme (4) — phénomène durable, persistant après la crise de 1929-1935 — et le développement d’une série d’expansions de crédit nationales favorisant une politique de réindustrialisation puissante, poursuivie au Japon, en Italie, en Allemagne, en Pologne grâce à un accroissement de la conjoncture d'Etat.

Aïnsi tend à se former un régime économique nouveau, à divers égards paradoxal.

Le premier paradoxe n’est autre que la coexistence même de la présence de la richesse et de l'impuissance à consommer. Les revendications d'expansion économiques sont nées et se sont affirmées à une époque qui n’était en aucune manière une époque de production insuffisante et déficitaire. L’angoisse du consommateur a coïncidé dans le temps, avec la détresse du producteur.

Mais le deuxième paradoxe ne mérite pas moins d’être relevé. Il s’agit ici de la coexistence de la présence de la richesse et d’une volonté de produire.

(4) Exemple du mouvement de l’émission de capitaux à long terme au Royaume-Uni (en milliers de livres-sterling) :

Emprunts de la Métropole........ 159.402 95.059 161.934 Emprunts étrangers ...... HHÉCore 39.935 7.996 2.852 Proporiion (1929 — 100) 1935 Emprunts/de la Métropole Sr BR Re ER Re 101

Emprunts étrangers

Le caractère essentiel des revendications nouvelles présentées à propos des matières premières est le souci pour les nations en cause d’exiger, non pas seulement une protection de leurs intérêts de consommateurs, mais aussi et surtout un accroissement de leurs droits de producteurs.

L'existence d’une baisse de valeur économique des produits de base a donc coïncidé avec un appel à l’investissement des capitaux dans des entreprises d’exploitation. Au moment même où demeuraient des stocks immenses, inutilisés, des pionniers, ailleurs, en Mandchourie, en Ethiopie, défrichaient, prospectaient à la recherche de richesses nouvelles. L’Allemagne étudiait des plans destinés à accroître la production des territoires dont elle réclamaiïit la rétrocession.

C’est là le trait caractéristique du problème actuel des matières premières, qui le distingue d’une manière très nette des problèmes discutés jadis. Comment lattention s’est-elle trouvée ainsi portée du problème de l'échange international au problème de la production nationale et coloniale ?

La stratégie de l’'approvisionnement

en matières premières (5)

A une époque de paix armée, on peut parler d’une stratégie des matières premières. Les guerres modernes sont des guerres fotales : la puissance d’une nation, on le saïi, ne dépend plus seulement aujourd’hui de la valeur de son armée, mais aussi, et peut-être surtout, de

(5) Cf. l’étude déjà signalée de M. Brooks Emeny, Strategy of Raw Materials, New-York, 1935.

sa faculté de créer à l’heure voulue, en face du blocus, un < assaut collectif », une défense unanime. Aussi l’approvisionnement en matières premiètes relève-t-il, dans les diverses nations, de la compétence des états-majors.

On ne peut ici s'étendre sur ce point, dont on doit se borner à rappeler l’extrême importance.

L'élaboration dès le temps de paix d’un régime général de défense suppose que soient remplies diverses conditions. Conditions relatives aux réserves : l’importation des matières premières nécessaires à la conduite de la guerre dépasse le plus souvent, au moins pendant une période d’approvisionnement, le montant des besoins nécessaires. Organisation dès le temps de paix des procédés à suivre éventuellement pour l’utilisation rapide des matières stockées. Prévisions enfin au regard des transports et de l’acheminement en cas de blocus des produits dont l'importation serait encore nécessaire (6).

Par ailleurs, l’application des sanctions économiques a attiré l’attention sur la nécessité d’étudier le régime international des matières premières avec le souci, non pas seulement de prévenir les conflits, mais aussi d’en assurer la répression.

À cet égard, lors de la mise en œuvre du principe de la sécurité collective, certaines difficultés avaient surgi. On constate aujourd’hui qu’une vigueur nouvelle a été donnée aux arguments politiques qui appuyaient parfois ouvertement les revendications coloniales des nations pauvres en matières premières.

L'expérience des sanctions n’a pas seulement en effet

(6) Pour plus de précision sur tous ces points, on peut consulter les articles récents suivants : Totaler Krieg und Rohstoffe (Deutsche

Volkswirt, 13 juillet 1936). Die Wehrwirtschaftliche Bedeutung von Kolonien (Deutsche Volkswirt, 25 septembre 1936).

encouragé l’autarcie. Elle a donné en fait à la possession même de territoires coloniaux un intérêt nouveau. Pendant longtemps on s’était accordé pour dénier toute valeur à la possession de territoires en cas de conflit, toutes les fois que la nation souveraine n’exerçait pas un contrôle effectif des communications maritimes. Que sert alors, observait-on, de contrôler la production de matières premières dont on se trouve incapable d’assurer le transport ? Pratiquement, affirmait-on, lors d’un conflit, les richesses coloniales ne servent qu’à ceux des belligérants qui, directement ou par l’entremise de leurs alliés, disposent de la maîtrise des mers.

L’argumentation reste valable, bien entendu, dans le cas d’une guerre. Mais la violation de la loi internationale peut donner lieu seulement à l’application de sanctions aux dépens de l’agresseur. Ces sanctions peuvent se borner à avoir pour but d'isoler économiquement le territoire de l’agresseur des territoires d'autrui : il s’agit alors de sanctions économiques. Mais elles peuvent se proposer d’interrompre les échanges entre la puissance coupable d’agression et les ferritoires qui dépendent de sa propre souveraineté, ses colonies notamment. Pour cela, il doit être procédé à un blocus : on recourt ainsi aux sanctions dites « militaires ». Or, l’expérience de l'affaire d’Abyssinie a clairement montré qu’une différence très nette devait être faite entre ces deux catégories de sanctions : des Etats qui acceptent de collaborer loyalement à l’application des premières, — ou du moins à certaines d’entre elles — refusent dès l’abord d’envisager les secondes. Il en résulte que dans l'hypothèse d’une agression dont les puissances poursuivent la répression en recourant non au blocus mais seulement aux sanctions économiques, la possession de colonies

apparaît comme devant être pour l’agresseur d’un secours efficace (7).

Les tactiques de l’approvisionnement en devises

L’approvisionnement en devises posait, pour ces nations dites « débitrices », un problème qu’elles se sont appliquées à résoudre sans attendre.

La première tactique consistait à accroître l’exportation. C’est là la politique traditionnelle. L’exportation de produits manufacturés constitue le procédé normal d’une acquisition régulière de devises étrangères nécessaires à l’importation des matières premières et des denrées alimentaires.

La « bataille des marchés » devait être violente. L’Allemagne a souffert, dans une mesure qu’il est difficile de préciser, de l’adoption par l’Angleterre d’une politique d’'Empire. Le Japon a protesté avec véhémence contre les difficultés auxquelles se heurtent ses exportations, en Amérique latine, aux Indes néerlandaises, dans les colonies britanniques, en Egypte.

D’importantes mesures ont été prises dans ces pays pour favoriser les exportations. Recours au procédé traditionnel de la subvention utilisé sur une large échelle, notamment en Allemagne : remise aux exportateurs de scrips, avec la faculté de bénéficier de la différence entre le cours réel des scrips et leur montant nominal : remise aux exportateurs aujourd’hui de sommes prélevées sur une caisse constituée depuis 1935, alimentée par une taxe de 2 ou 3 % sur le chiffre d’affaires imposée sur les ventes intérieures d’entreprises industrielles et sur la consommation du gaz et de l’électricité.

(7) V. Publications du Labour Party : The Demand for Colonies - and for Equality cf Economic Opportunity, Londres, 1936.

En Italie les subventions ont pris la forme d’une assistance financière accordée aux corporations collaborant à la production, notamment pour les cotonnades, le soufre, le riz, la soie.

Recours aux procédés plus modernes de manipulations monétaires. La dévaluation en est la forme la plus «< classique » ; le yen, la lire ont été ainsi successivement dévalués. La dépréciation indirecte de la monnaie nationale, grâce à la création d’une diversité de régimes monétaires extérieurs, constitue un procédé souple et fort efficace : la création de comptes spéciaux en monnaie bloquée (tels que les marks Aski ou marks de compensation — utilisés par l’Allemagne dans ses rapports avec l'Amérique du Sud et les Pays-Bas, — alimentés par les achats de produits allemands, et plus aisément négociables que les crédits marks bloqués ordinaires à un taux très inférieur au taux nominal des changes) en est à cet égard un exemple caractéristique.

La deuxième tactique consistait à réduire, non le montant des importations, mais le montant des paiements pour importations.

On s’efforçait d’écarter, en effet, dans la mesure du possible, toute réduction des importations elles-mêmes. L'Allemagne a dû, depuis plusieurs années déjà, contrôler indirectement les importations de matières premières par le jeu des contingentements de devises. Fixé d’abord à 50 % du montant des devises accordées avant l'apparition en Allemagne des difficultés de change, le montant des contingents alloués fut progressivement réduit. La loi du 22 mars 1934 réglementa d’une manière rigoureuse l'importation de matières premières et de produits mi-finis.

Mais d’une manière générale, c’est à réduire, non le

montant des importations elles-mêmes, mais le montant des paiements pour importation que s’appliquèrent, au cours des derniers mois, les pays pouf lesquels l’approvisionnement en matières premières devenait difficile.

Deux voies sont ici offertes : échange sans paiement, production à l’intérieur du domaine monétaire de la nation.

Dans le cas d'échange sans paiement, il s’agit alors pour les nations en cause, d’orienter leurs importations vers les pays capables de recevoir leurs exportations. L'Allemagne achetait aux pays d’outre-mer infiniment plus qu’elle ne leur vendait, et, en revanche, vendait à l'Europe plus qu’elle ne lui achetaït. L’Allemagne tendra à développer ses exportations vers les pays d’outremer et à accroître à l'inverse le montant de ses importations en provenance d'Europe.

Exportations Excédent vers pays d'outre-mer d’importations (8) à 0 2 RAR RE CRE RP 978,6 — 911,9 HO NE REC 1.212,5 — 475,6

Importations de matières premières et produits demifinis (9) :

1933 1934 1935 En prov. d'Europe..... 1.054.410 1.222.220 1.282.870 En prov. d’Outre-Mer.. 1.365.950 1.378.130 1.269.910 Pourcentage Europe Outre-Mer 19395 RSA 43 57 LIBRES NE RE RE 47 53 LI RE PE ER ST RATER 50 50

(8) Revue de la situation économique mondiale, Société des Nations, 1936, p. 39.

ee Robhstofflage und Kolonien, Der Deutsche Volkswirt, 9 octobre

En agissant ainsi l’Allemagne a parfois dû renoncer à l'importation de certains produits d'outre-mer pour acquérir en Europe des produits non pas semblables, mais seulement similaires : c’est ainsi qu’aux importations de produits bruts d'outre-mer correspondent des importations européennes de produits semi-finis. C’est le cas pour l'importation de la laine et du coton, remplacée par celle des filés de laine et de coton importés d'Europe, en particulier d'Angleterre.

L'effet de cette politique a été de développer d'une manière sensible les importations allemandes en provenance de l'Europe centrale et orientale. L'Allemagne s’est ainsi constitué en Europe même une sorte de «zone d'influence économique >» nouvelle.

Mais la docirine de l’échange sans paiement ne devait pas se borner à inciter à poursuivre une politique commerciale de réciprocité. La doctrine a conduit à concevoir une théorie de la « production nécessaire à l’intérieur du domaine monétaire de la nation ». Il s’agit pour les pays en cause d'acquérir les matières premières et les denrées alimentaîres utiles en échappant à la « servitude » d’exporter des produits manufacturés pour un montant correspondant. Quant à l’approvisionnement en matières premières et en produits alimentaires non susceptibles d’être ainsi produits, il sera facilité, dit-on, par l’allègement de la tâche imposée à la « machine à payer >» qu'est devenu le commerce extérieur.

Deux voies sont ici possibles :

a) Accroître la production de matières premières naturelles ou artificielles à l’intérieur du territoire de la nation. D’où la politique des succédanés.

b) Etendre le territoire économique, le territoire monétaire des expériences en cours.

Une extension indirecte. résulte de l’existence même des régimes de paiement en monnaie bloquée ; la monnaie du pays exportateur de matières premières se trouve liée à la monnaie du pays importateur, jusqu’à n’être plus pratiquement qu’un sous-multiple de cette dernière.

C’est en marks ainsi que l’Allemagne règle ses achats en Europe centrale et orientale.

Extension directe : c’est alors la revendication coloniale, ou plus exactement l’idée développée par le D’ Schacht de l’acquisition de zones d’exploitation où les investissements et les échanges puissent être effectués en monnaie allemande.

La volonté nouvelle d'exploiter des sources de matières premières, alors que la production du monde est déjà largement accrue, apparaît ainsi comme un des aspects revêtus chez des nations industrielles et débitrices comme l'Allemagne par la tendance générale à la formation de « groupes >» d’empires économiques — tendance qui s’oppose à la fois à l’ancien universalisme et à l’ancien nationalisme. On a rapproché, on le sait, le mouvement qui étendait l'influence de l’Allemagne en Europe depuis le Danemark jusqu’à l’Europe cen-. trale et orientale, l'influence de l'Italie en Afrique, l’influence du Japon en Chine, aux mouvements récents qui affermissaient les liens unissant la Grande-Bretagne et son Empire, la France et ses territoires d’outre-mer. On a pu considérer ainsi comme un mouvement de longue durée, une tendance qu’un néologisme d’une élégance discutable est venu appeler la tendance au « continentalisme ».

On ne saurait ici, bien entendu, examiner les causes profondes et apprécier l’avenir de cette tendance nou-

velle. L’existence de ce mouvement — c’est sur ce point seulement que l’on voudrait insister — donne aux problèmes actuels des matières premières un caractère particulier, qui les rend difficilement comparables aux problèmes autrefois soulevés. Pénurie, abondance, crise du charbon ou pléthore de coton, autant de problèmes qui dans une large mesure avaient leurs données propres, leurs solutions propres ; ne füût-il étudié que du seul point de vue économique, le problème actuel, au contraire, ne peut être isolé : il n’est qu’un aspect de problèmes plus généraux dont les données mettent en jeu la fonction du commerce mondial, sinon son importance et sa valeur, et la fonction même du capital dans les relations économiques internationales. Les tendances nouvelles détruisent l’ancien universalisme, mais condamnent en même temps les formes anciennes du nationalisme.

II. —— DÉCADENCE DE L'UNIVERSALISME POLITIQUE ET TENDANCE A L'AFFIRMATION D’UNE SOLIDARITÉ D’'IDÉOLOGIES NATIONALES

L’exaspération actuelle des nationalismes n’a pas conduit à la simple exigence de lindividualisme. Elle a abouti à l'affirmation entre les idéologies nationales, d’une solidarité qui apparaît comme une forme, à vrai dire curieuse, d’un lien d’interdépendance nouveau, différent du lien idéologique de linternationalisme, différent aussi du lien diplomatique de l’alliance. L’un des aspects essentiels de cette solidarité est la recherche non seulement d’une coopération diplomatique, mais aussi d’une communauté d'inspiration au regard des politiques d'expansion poursuivies,

C’est à propos des revendications coloniales que cette’ solidarité s’est plus particulièrement manifestée.

Elle peut être décelée tout d’abord ‘dans les rapports de l’Allemagne et du Japon. Le Japon, puissance victorieuse de la grande guerre, puissance « alliée et associée », figurait dans le groupe des Etats à qui l’Allemagne avait cédé ses anciens territoires. On eût pu s’attendre à ce que l’Allemagne traitât le Japon comme elle traitait les nouveaux possesseurs de ses anciennes colonies, demandant au Japon réparation de l’injustice commise en 1919 et invoquant à l’appui de sa demande le souci pour l’Allemagne de disposer des mêmes droits et des mêmes charges qu’assument, au regard de la colonisation, les nations pourvues d’un Empire. Or, on le verra, aucune réclamation n’a été adressée par l’Allemagne au Japon. Pratiquement il semble que laccord germano-japonais doive avoir pour effet l’abandon vraïisemblablement définitif, par l'Allemagne, de ses prétentions sur ses anciennes possessions du Pacifique soumises aujourd’hui à l’autorité japonaise.

La solidarité à laquelle il était fait allusion plus haut apparaît en outre dans les rapports de l'Allemagne et de l'Italie. On verra plus loin (10) que diverses personnalités allemandes avaient suivi avec sympathie en 1935, l'adoption par l'Italie d’une nouvelle politique impériale. Aujourd’hui, les liens entre l'Allemagne et l’'Empire italien sont d’ores et déjà étroits. Une compagnie italo-allemande a été fondée pour l’exploitation de l'Ethiopie (11) ; l'Allemagne fournira une partie du matériel nécessaire ; le concours de savants allemands est acquis à la compagnie nouvelle, pour ses travaux de

(10) V. infra, chap. I.

(11) V. infra, chap. I et III partie, chap. II,

recherches et d’exploration, On rapportait récemment que de nombreux travailleurs allemands se trouvaient dès aujourd’hui employés dans l’Extrême-Sud de l’Afrique orientale italienne ; le matériel destiné à leurs travaux est d’origine allemande. L'Empire italien, par ailleurs, a reçu au cours des derniers mois la visite de nombreuses personnalités du Reich.

La solidarité germano-italienne en matière coloniale a été affirmée d’une façon éclatante par M. Mussolini dans son discours du 11 décembre dernier, prononcé à Poccasion du quinzième anniversaire du régime fasciste. M. Mussolini avait alors déclaré qu’il considérait comme nécessaire « qu’un grand peuple comme le peuple germanique eût de nouveau la place qui lui revient et qu’il avait jadis au soleil africain ». Ainsi la collaboration diplomatique et politique de l'Italie et du Reich s’étendait comme il était aisé de la prévoir depuis la visite du Comte Ciano à Berlin et à Berchtesgaden, à l’activité coloniale.

Ce n’est pas une des moindres forces de cette solidarité des politiques coloniales que de s’appuyer sur une communauté d'intérêts (12). L'Italie s’était dès longtemps préoccupée de constituer à son profit un Empire colonial en Afrique Centrale, de la Lybie au Tchad, et du Tchad au Golfe de Guinée par le Cameroun. Un « corridor >» africain aurait ainsi été créé sous la domination italienne destiné à favoriser l’établissement d’une liaison aérienne, terrestre et navale entre la Méditerranée et l'Atlantique, et d’une liaison purement aérienne entre l'Italie et l'Amérique du Sud. Le projet avait paru se heurter à des difficultés à peu près insurmontables ; il

(12) Sur ce point, cf. Paul Gentizon, Alerte en Afrique, Le Temps, 19 janvier 1938.

n’est pas douteux qu’en appuyant la revendication allemande sur le Cameroun et en affermissant le lien qui l’unissait au Reich, la politique romaine poursuit avec persévérance, ses anciens desseins : par le truchement de l'Allemagne, l'Italie étendrait son emprise de l'Est à l'Ouest de l’Afrique Centrale. Par ailleurs, l'Italie semble considérer qu’elle ne peut que gagner à voir l’Allemagne devenir une puissance africaine, c’est-à-dire en définitive, une puissance méditerranéenne : une coopération de la marine allemande avec la marine italienne pourrait être ainsi rendue possible et nécessaire : le profit, pour l'Italie, serait direct.

Mais on entend rattacher cette collaboration des politiques à une véritable communauté d'inspiration idéologique. À la «fraternité >» des nations nanties s’oppose une «solidarité» des nations « prolétaires ». Ces dernières nations estiment que la possession de la richesse acquise a cessé d’être aujourd’hui la seule origine de la puissance ; à défaut de crédits extérieurs — pourtant parfois nécessaires — la nation mettra à profit avec une plus grande énergie, les ressources de son sol, disposant de la richesse de travail qu’assure la persistance chez un peuple, d’une forte natalité. L'extension du territoire national, l’acquisition ainsi d’un capital immobilier, palliera, dit-on, l'insuffisance de la formation du capital financier à l’intérieur du pays. Ces nations s’accordent ainsi pour donner une définition semblable de la richesse et de l’honneur, de la puissance et du bonheur même (13).

(3) L’affirmation dans la presse et dans les revues italiennes d’une «sympathie» et d’une volonté de «solidarité >» avec les thèses allemandes a été, au cours des derniers mois, extrêmement fréquente. Cf. en particulier, Vittorio Gorresio, « il problema coloniale tedesco ». Rivista delle Colonie, décembre 1937, p. 1531. «Nous ne pouvons

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nous empêcher d’éprouver le sentiment d’une solidarité et d’une sympathie pour ceux qui combattent à nos côtés, pour la satisfaction des mêmes besoins et des mêmes droits ». Cf. le curieux article de ©. Spann, «Per una intesa fra le Nazioni povere di Materie prime». Lo Stato, juin 1937, où l’auteur recommande la formation d’une sorte de «front commun» des nations «prolétaires» dans la détermination de leur politique commerciale.

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