I. — FORMATION DE LA THÈSE ALLEMANDE
C’est un des caractères essentiels et l’un des plus généralement reconnus de la revendication coloniale allemande, de n’intéresser à l’intérieur du Reich qu’une minorité de groupes sociaux. Ce caractère ne semble pas avoir subi de grandes altérations depuis les traités de paix. Mais l'influence propre de ces groupes, la puissance de leur action ne sont pas restées, au cours des années, semblables. Les circonstances extérieures et intérieures ont donné à la minorité directement favorable aujourd’hui à l’adoption par le Reich d’une politique coloniale, une force dont elle était jusqu'ici privée: aussi la revendication coloniale répondant à l’origine à l’exigence d’une minorité, a-t-elle pris l’aspect aujourd’hui en Allemagne d’une affirmation commune.
a) LA THÈSE RÉPOND A L'EXIGENCE D’UNE MINORITÉ
Au cours de la période qui suit immédiatement la guerre, l'Allemagne — on peut dire tout entière — con-
damne et l’esprit et la lettre des articles 118 et 119 du Traité de Versailles qui la déclarent déchue de ses droits coloniaux.
L'opposition à ces dispositions se trouve prescrite au programme de divers partis politiques (2).
Mais la revendication elle-même de territoires coloniaux ne paraît présenter pour l'Allemagne nouvelle qu’un caractère secondaire.
Economiquement, l’Allemagne n’a qu’assez peu souffert de la suppression de ses anciens territoires. On verra plus loin combien était faible la valeur de leur commerce avec la métropole ; ce commerce n’est d’ailleurs pas entièrement anéanti. -
Politiquement, les revendications coloniales ne doivent venir qu'après bien d’autres.
Psychologiquement enfin, dans l’opinion allemande où l’idée coloniale n’avait pas, il s’en faut, pénétré aussi
(2) Parti National allemand : Le point 1 fait allusion aux efforts destinés à «reconquérir les colonies nécessaires à notre développement économique ».
Parti populiste : « Le parti s’efforcera d’obtenir à nouveau pour l’Allemagne le territoire colonial correspondant à ses besoins économiques ».
Parti populiste bavarois : Le programme réclame la possibilité d’une activité coloniale pour l’Allemagne.
Parti démocrate : Le paragraphe 2 fait allusion à la revendication coloniale et déplore le vol (Raub) des colonies.
Parti du Centre : Le programme (par. 1, 7) comprend l’exigence coloniale parmi les tâches (Aufgaben) de la politique extérieure allemande.
Parti économique (article 10) réclame la «restitution des colonies allemandes, «en vue de l’établissement de l’excédent de population de l’Allemagne ».
Le Parti socialiste n’était en général qu’assez peu disposé à favoriser l’expansion coloniale de l’Allemagne. Une enquête ayant été ouverte par la revue Europäische Gespräche, en 1927, sur le sujet suivant : «L’Allemagne doit-elle entreprendre une politique coloniale », à l’occasion de l’entrée de l’Allemagne dans la Commission des Mandats, diverses personnalités réservèrent leur réponse. Un député socialiste, M. Cohen-Reuss, répondit nettement par l’affirmative.
(D’après le Kolonialpolitisches Quellenheft, p. 52.)
profondément que dans celle d’autres nations occidentales, la perte de l'Empire n’affecte guère que la partie de la population directement intéressée à l’activité coloniale, c’est-à-dire en définitive une faible minorité de nationaux.
A l’intérieur se poursuit la propagande de la Société Coloniale allemande — la vieille Ligue fondée en 1882 par Karl Peters. Elle réclame le retour au Reich de ses anciennes colonies enlevées au traité de Versailles. Elle rappelle, à ce propos, les avantages économiques que l'Allemagne pourrait retirer de la rétrocession de ses territoires d'outre-mer.
Mais l’activité de la Société Coloniale allemande n'a guère d’autre but et n’a guère d'autre effet que de permettre aux anciens coloniaux le témoignage d’une fidélité ou l’aveu d’une espérance. Elle ne prépare pas une décision politique.
1) Aussi les manifestations de la thèse coloniale dans les années d’après-guerre ont-elles été rares et sans ampleur.
a) Conformément au vœu des milieux coloniaux, le Gouvernement s’est simplement efforcé de +<laver la souillure >» qu’entraîne pour l'Allemagne laffirmationfaite à Versailles de son incapacité à coloniser. Il s'est appliqué à obtenir que l'Allemagne fût à nouveau reconnue « Capax imperii ».
Le Dr. Stresemann pensa pouvoir accomplir ce dessein lors des débats internationaux auxquels donna lieu l'entrée de l'Etat allemand à la Société des Nations.
Le memorandum annexé à la lettre du Dr. Stresemann, alors ministre des Affaires étrangères du Reich, au Conseil de la Société des Nations le 12 décembre 1924, déclarait : « L'article 22 du pacte prévoit que la
tutelle des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes sera conférée aux nations développées, qui, en raison de leurs ressources et de leur expérience, sont le mieux à même d'exercer cette responsabilité, Exclue de toute activité coloniale depuis sa défaite, l'Allemagne attend que la Société des Nations l'appelle en temps voulu à participer activement au régime des mandats, »
Pendant les négociations de Locarno, le Dr. Schnee, au Congrès de Union interparlementaire de Washington, exposa les désirs de VAllemagne au regard des mandats (3).
A Locarno, l'Allemagne aborda la question (4); ie Dr. Stresemann, dans un discours du 3 novembre 1925, déclara qu’un droit moral à l'exercice d’un mandät venait d’être acquis par l'Allemagne (5). Le Chancelier Lüther, dans un discours au Reichstag, le 23 novembre 1925, affirma que le droit de l’Allemagne à devenir titulaire de mandats était désormais expressément (ausdrücklich) reconnu (6).
Mais le Gouvernement du Reich n’a pas pris d’autre attitude alors, semble-t-il, que celle de la défense d’une position de principe. L'opinion publique, dans les mois qui ont suivi l’entrée de l'Allemagne 3 la Société des Nations, n’était en aucune maniére disposée à appuyer une revendication concrète.
En mai 1927, M. Georges Bernhardt écrivait dans la Gazette de Voss : « L'Allemagne n’a pas besoin de colonies qui lui appartiennent en propre : ce qu’il lui faut, c’est obtenir pour ses nationaux la liberté d'action dans
(3) Kolonialpolitisches Quellenheft, p. 54.
(4) Ibid.,, p. 55.
G) Ibid., p. 54.
(6) Ibid., p. 55.
tous les territoires à mandat et toutes les colonies des autres pays. » Et l’auteur de l’article se montrait défavorable à la participation allemande aux travaux de la Commission des Mandats. La Germania du 8 juin 1927 écrivait : «On prétend que l’Allemagne recherche un mandat colonial. Nous ne parvenons pas à croire cela, parce qu’une demande dans ce sens serait impolitique. Elle le serait tout d’abord parce qu’elle n’aurait en ce moment aucune chance d’être admise, et ensuite pour des raisons matérielles. Les colonies qu’on pourrait nous donner ne sont pas des territoires de peuplement et nous manquons de capitaux nécessaires à leur exploitation. Des colonies seraient d’ailleurs pour nous un fardeau matériel et moral dont Bismarck au surplus ne voulut pas se charger même à la période la plus brillante de l’Empire. Le rapt des colonies ne fut pas une méchanceté de la part de nos adversaires, mais une folie. Ne les surpassons pas en folie. »
M. Emil Ludwig, dans un article de l’Observer du 6 novembre 1927, rappelait que la politique coloniale en Allemagne n’avait jamais été populaire et que l’opinion publique ne soutiendrait pas une politique d’expansion outre-mer (7).
b) Il s'agissait donc seulement pour le Gouvernement de définir une attitude morale. C’est de ce même souci —et de ce souci seulement — que témoigne l’attention apportée par l’Allemagne à suivre le sort des anciennes colonies allemandes.
En 1929, une Commission fut envoyée par la Grande- Bretagne en Afrique Orientale pour étudier les moyens d'établir entre les territoires relevant de la souveraineté
(7) Opinions citées par O. Louwers, Le Problème Colonial International, Bruxelles, 1936.
anglaise et le territoire sous mandat du Tanganyika, une union administrative étroite. La Commission Hilton-Young publia son rapport en 1929 : il était dans une large mesure favorable aux réformes envisagées.
La nouvelle provoqua en Allemagne, dans les milieux coloniaux, une vive émotion. Le Reïichstag aborda les problèmes posés dans ses séances du 24 juin 1929 et des 26 et 27 juin 1930. Le Dr. von Freytag-Loringhoven, membre du parti national-allemand ; le Dr. Schnee, membre du parti populiste ; le Dr. Bell, membre du parti du Centre ; le Dr. Dernburg, démocrate allemand, élevèrent des protestations contre les projets britanniques. Le Dr. Stresemann, ministre des Affaires Etrangères, le 24 juin 1929, et le Dr. Curtius, son successeur, le 26 juin 1930, promirent de s’opposer à la transformation du régime auquel se trouvait alors soumise l’ancienne colonie allemande de l’Est-Africain.
L’Angleterre, on le sait, après de vives discussions, abandonna ses projets. L’incident avait eu l'intérêt de montrer que divers milieux en Allemagne étaient prêts à appuyer, le cas échéant, une politique coloniale nouvelle. |
2) Il est essentiel de noter cependant qu'aucun Gouvernement du Reich, jusqu’à 1935, ne soutint les deux initiatives prises par des autorités allemandes pour donner à l’ambition d’une expansion coloniale, l’aspect d’une revendication immédiate et concrète : les initiatives du Dr. Schacht, en 1926 et en 1929, l’initiative de M. Hugenberg, lors de la Conférence Economique de Londres de 1933.
L'initiative du Dr. Schacht remonte à 1926. Dans un discours prononcé à l’occasion du trentième anniversaire de la fondation de la section de Berlin-Charlotten-
burg de la Société Coloniale allemande, il s’efforçait de définir une « nouvelle politique coloniale » (8).
Il rattachait le problème de l’approvisionnement du Reich en matières premières au problème plus général de l’acquisition par le Reich de devises étrangères et par là au problème de l'exploitation par l'Allemagne de certaines zones territoriales où aurait cours la monnaie allemande.
Le point de départ de la thèse du Dr. Schacht c’est, en 1926 comme en 1936, l’état de surpeuplement de PAIlemagne. Mais le Dr. Schacht ne s’attarde pas à discuter le problème allemand de l’émigration. C’est sur le sol même de l’Allemagne que doit vivre cette population excessive. D’où le souci en premier lieu d’assurer aux Allemands un ravitaillement en produits alimentaires suffisant, en second lieu et surtout de développer l’industrialisation du Reich.
Il s’agit donc pour l’Allemagne d’avoir accès aux sources de matières premières — matières premières alimentaires pour remplir la première condition, matières premières industrielles pour remplir la seconde. Le problème des matières premières est ainsi le problème essentiel : le Kernproblem; l'argument démographique n’est pas invoqué en lui-même, il ne sert qu’à introduire et renforcer l’argument tiré de la pénurie du Reich en produits de base. L’importation des matières premières en quantités massives pose la question des devises : l’Allemagne ne la résoudra que si les matières premières sont produites dans le territoire monétaire même de la nation (Währungsgebiet), d’où la revendication d’une
(8) Deutsche Allgemeine Zeitung, 26 et 28 mars 1926. Cf. dans le Berliner Tageblatt du 13 avril 1926, l’article du Dr. Kulz, ministre de l’Intérieur : « Das deutsche Kolonialproblem ».
extension du domaine de la circulation monétaire allemande.
L’argumentation est exactement semblable à celle que le Dr. Schacht développe aujourd’hui : les conclusions sont différentes. Le Dr. Schacht écarte toute question de prestige. Il écarte les difficiles problèmes de l’acquisition d’une souveraineté politique sur un territoire colonial. Le Dr. Schacht recommande alors — et c’est là la Neue koloniale Politik — la création de Compagnies à charte, établies sur des territoires concédés par les grandes puissances coloniales. Ces compagnies jouiraient de certains droits d'administration ; sur toute l’étendue des zones ainsi gérées, la monnaie allemande — c’est là pour le Dr. Schacht le point essentiel — devait être acceptée en paiement.
On ne peut isoler les propositions de 1926 de l’ensemble des préoccupations qui régnaient alors en Allemagne. Le plan Dawes venait de poser dans des termes nouveaux la question de l’exportation allemande. L’emploi des fonds Dawes, par ailleurs, soulevait de vives discussions. Par ses propositions, le Dr. Schacht s’efforçait de résoudre au profit de l’Allemagne les problèmes en suspens. |
Malgré la différence des circonstances, on remarquera que l’argumentation d’alors et celle d’aujourd’hui sont entièrement semblables. Les thèses coloniales du Dr. Schacht diffèrent ainsi, dès l’origine, des thèses traditionnelles de la Ligue coloniale allemande, à la fois par les buts qu’elles poursuivent et par les moyens qu’elles entendent employer. Les droits et lies devoirs de la colonisation ne préoccupent pas directement le Président de la Reichsbank. L’expansion coloniale de l’Allemagne signifie avant l'acquisition de certains droits de posses-
sion (et en 1926 le Dr. Schacht ne parle pas encore de droits de propriété) sur différentes sources de matières premières. L’accomplissement de ces desseins résulterait d’un accord direct entre les milieux financiers intéressés: il ne paraissait pas nécessaire au Dr. Schacht de soulever des problèmes d’ordre exclusivement politique. Il était inutile par ailleurs de gagner l’adhésion de l’opinion publique tout entière aux solutions en projet.
Le Dr. Schacht reprit la même thèse trois ans plus tard, lors des séances du Comité Young (avril 1929). II déclara alors (9) : « L'Allemagne est forcée pour maintenir et développer sa production industrielle d'importer de l’étranger des matières premières en quantités plus considérables que n’importe quel pays industriel. Les pertes (éprouvées par l’Allemagne à la suite de la guerre) donnent lieu à des charges extrêmement lourdes qui affectent la balance commerciale et la balance des comptes. Si l’on veut que l’Allemagne satisfasse aux obligations de paiement fixées dans le plan Young sans contracter des dettes grandissantes à l’étranger, il faut qu’on lui donne le moyen de se procurer de nouveau outremer une source de matières premières lui appartenant en propre, qu’elle puisse développer et exploiter par ses propres moyens de production, avec sa propre monnaie et sous sa propre responsabilité. »
La déclaration du Dr. Schacht souleva une vive émotion. Elle n’eut aucune suite. Bientôt après le Dr. Schacht abandonna la Présidence de la Reichsbank. La décision même de son départ fut interprétée comme le signe d’un désaveu de son attitude.
L'initiative de M. Hugenberg, lors des travaux de la
(9) V. Dr. Schacht, Das Ende der Reparationen, Oldenburg, 1931, p. 70 et suite,
Conférence Economique de Londres en 1933, eut un destin semblable. M. Hugenberg avait déclaré : « Du point de vue allemand, une collaboration pacifique et raisonnable entre les pays débiteurs et créanciers devrait comprendre deux mesures libérales qui permettraient à l’Allemagne de rétablir sa possibilité de payements extérieurs. L’une consisterait à donner à nouveau au Reich les possessions coloniales en Afrique, où il pourrait exécuter de grands travaux et effectuer des aménagements importants qui sans cela ne seraient jamais réalisés. La deuxième mesure serait d’ouvrir aux nations sans espaces des territoires de peuplement où une race énergique pourrait exécuter de grands travaux en faveur de la première » (10).
Le désaveu parut ici plus flagrant encore : M. Hugenberg peu après son retour à Berlin, abandonna les fonctions qu’il occupait au sein du Gouvernement.
Ainsi, en 1934, le nouveau régime allemand semblable sur ce point à ses prédécesseurs, n’acceptait de montrer de sollicitude aux manifestations coloniales que dans la mesure où celles-ci restaient elles-mêmes faibles et imprécises.
b) LA THÈSE DEVIENT UNE AFFIRMATION COMMUNE
La revendication coloniale est devenue une des principales revendications de la politique internationale actuelle de l'Allemagne. Comme naguère encore la « conquête de l’honneur allemand > ou, plus récemment, la
(10) Conférence Economique de Londres, 1933. Comptes-rendus. Cf. Michel Pobers, « Colonies et Matières Premières ». Tribune des Nations, 6 janvier 1958,
«lutte contre le bolchevisme », la revendication coloniale apporte à la nation allemande, une nouvelle raison d’unanimité, une affirmation commune.
Les efforts des autorités allemandes favorables à la politique coloniale tendent à donner à leur thèse une portée nouvelle. C’est à ces efforts que l’on doit attribuer, semble-t-il, l'adhésion des indifférents et des anciens adversaires.
1. — Fonction nouvelle de l'exigence coloniale. Les nécessités de l’économie et les désirs de la diplomatie
Un double mouvement, en effet, paraît a QUE la puissance actuelle de la revendication.
D'une part, dans les milieux industriels, financiers, commerciaux que préoccupe avant tout la situation de diverses branches de l’activité économique nationale, la politique coloniale reçoit d’importantes adhésions.
D’autre part, pour certains milieux responsables de la politique extérieure du Troisième Reich —— notamment l'entourage de M. von Ribbentrop — le moment paraît venu d’espérer de la part des empires, et notamment de l’Empire britannique, une attitude plus favorable à un règlement colonial : les circonstances nouvelles de la politique internationale leur paraissent rendre utile pour l’Allemagne l’affirmation d’une exigence ferme.
a) Conscience des difficultés offertes à l'expansion économique de l'Allemagne. — L’adhésion déclarée des milieux économiques aux revendications coloniales peut être considérée comme un fait nouveau.
Il est essentiel de rappeler ici que la privation des anciennes colonies allemandes, déplorée à peu près una-
Lan.
nimement on l’a vu, pour des raisons morales, avait présenté, au regard du prestige de l'Allemagne dans certaines régions du monde et au regard aussi de son expansion économique, des avantages indiscutables et indiscutés.
Le Chancelier Müller déclarait en 1928 : « Les droits de l'Allemagne ne sont pas contestables, mais pour des raisons pratiques, l'acquisition de colonies ne paraît pas indiquée. Au surplus, l'Allemagne jouit d’un grand prestige auprès des peuples coloniaux qui tendent à s’affranchir précisément parce que ne participant pas à l’activité coloniale >» (11).
Pendant plusieurs années, l’industrie allemande avait directement bénéficié de la suppression des anciennes colonies. L’Allemagne avait pu apparaître, en Chine en
particulier (12), comme dépourvue de toute ambition
territoriale. On sait les avantages fructueux que le com-
merce allemand a su tirer, depuis la guerre, d’un désin-
téressement assez peu volontaire.
La situation est aujourd’hui différente. L’emprise nouvelle du commerce allemand en Chine, emprise on le
(11) Cité par Louwers, op. cit., p. 31. C’est nous qui soulignons.
(12) V. Roger-Lévy, Extréme-Orient et Pacifique, Paris, Colin, 1935, p. 178. « Depuis 1919, l’Allemagne se vante de ne plus compter parmi les nations dites impérialistes. Les accords de 1920 et 1924 la placent, en effet, avec la Chine, sur un pied d’égalité, de réciprocité absolues. Devenue de la sorte, entre les autres nations, persona grata aux yeux des Chinois, elle profite largement des cartes mineures de la défaite ; elle sait épouser le jeu du partenaire en affichant une faiblesse, que par ailleurs elle déplore en s’efforçant d’y remédier. Un ancien directeur de la Gabelle à Tsinan-fou, le Dr. Mohr, bien connu Outre-Rhin pour ses ouvrages et ses collaborations à l’Ostasiatische Rundschau, a publié, en 1920, ses Pensées sur la nouvelle politique allemande en Chine. «L’Allemagne, écrivait-il, a commis des fautes avant 1914, en occupant T’sing-tao. Il lui faut profiter dorénavant des expériences du passé et de la défaite. L'Allemagne changera purement et simplement de face : elle se présentera aux Chinois comme la protectrice des opprimés, avec l’opportune formule du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ».
sait, extrêmement forte, ne risquait guère désormais d’être menacée par l’adoption d’une politique coloniale, dirigée avant tout d’ailleurs vers l'Afrique.
Par ailleurs et surtout, il est inutile de souligner combien l’économie allemande souffre de la crise des devises. Les autorités économiques ne pouvaient manquer de se montrer attentives à exiger l’application des remèdes les plus divers destinés à en pallier les effets.
Les inquiétudes des milieux financiers. La crise des devises. — Les difficultés d’approvisionnement du Reich en devises étrangères, déjà sensibles depuis la crise financière de 1931, sont devenues graves à la suite de la hausse récente des prix des produits de base.
Pendant plusieurs années après la guerre, la vie du Reich avait été assurée grâce à des crédits extérieurs consentis par diverses places étrangères. La nécessité où se trouvait la nation d’exécuter le transfert de sommes importantes au titre des réparations exerçait une influence immédiate sur le volume et, dans une certaine mesure aussi, sur la direction de son commerce extérieur. La question de l’approvisionnement en matières premières ne peut être alors isolée de.l’ensemble des problèmes que pose pour l’Allemagnea l’existence de cette structure spéciale.
L'Allemagne qui poursuit alors un puissant effort d’industrialisation se trouve dans l'obligation d’importer des quantités considérables de matières premières, en particulier de l’Empire britannique, des Etats-Unis et de la France. Mais elle n’éprouve aucune difficulté à les payer : grâce d’ailleurs aux crédits qui lui sont accordés, le problème de l’approvisionnement du Reich en devises étrangères est aisément résolu,
Du point de vue international dans ces conditions, il n'existe pas de question « de l’accès de l’Allemagne aux sources de matières premières ». Une seule question pouvait et devait alors faire l’objet de discussion : la question de savoir dans quelle mesure les diverses puissances seraient disposées à faciliter les exportations de marchandises en provenance de l’Allemagne.
Du point de vue national, il n’existe pas non plus en Allemagne un problème distinct de | « approvisionnement en matières premières ». L'Allemagne souffre seulement parfois, mais alors au même titre que les autres pays, du resserrement de certains marchés (13).
Pendant une deuxième phase, l'Allemagne élabore un régime d’approvisionnement nouveau adapté aux nouvelles circonstances de la vie économique du pays, c’està-dire à la coïncidence d’une reprise industrielle à l’intérieur du Reich, provoquée par un effort de réindustrialisation, et d’une dépression générale de l’économie mondiale. Les importations sont sévèrement contrôlées en particulier, depuis diverses décisions prises en mars et avril 1934 (14). L’exportation est aidée par le jeu de diverses mesures de protection, par la mise à profit en outre de la dépréciation sur le marché extérieur des crédits-marks bloqués. Enfin et surtout, l'Allemagne établit avec diverses nations, en particulier avec l’Europe centrale et orientale, un régime particulier d’échanges de
(13) Crise du fer après la guerre, du cuivre en 1928, du lin en 1929, etc. Cf. Hans Barth, Entwicklungslinien der Rohstoffpolitik, Deutsche Volkswirtschaft, 1°" octobre 1936.
(14) Une ordonnance du 25 mars 1934 du ministre de l’Economie Nationale interdit temporairement l’entrée en Allemagne de la laine, du coton et d’autres fibres textiles. Le 27 mars, l’importation des métaux non ferreux est interdite jusqu’au 31 mai. La même mesure est prise le 20 avril pour les cuirs et les peaux. Voir les commentaires de ces réglementations par M. le Prof. Laufenburger, « La vie économique en Allemagne », Revue d'Economie Politique, juillet-août 1935.
compensation (15): elle achète à des prix élevés les matières premières et les denrées alimentaires produites par ces pays ; elle en revend souvent une partie pour se procurer des devises, et règle ses acquisitions en monnaie bloquée, c’est-à-dire en produits allemands.
Survient la reprise de l’économie mondiale : l’apparition de la prospérité apparaît dès l’abord pour l’Allemagne comme une menace.
L'Allemagne doit acheter à des prix croissants les matières premières nécessaires. Par ailleurs, ses partenaires de clearing, soucieux de mettre à profit les tendances nouvelles des marchés internationaux, mettent moins d’empressement à accepter le régime des paiements allemands. La Yougoslavie élève la première des réserves, son attitude ne tarde pas à être imitée. La hausse des prix des matières premières a compromis le système établi avec peine quelques mois plus tôt (16).
L’effort d’autarcie est alors encouragé : il est jugé comme devant permettre au Reich de se libérer de l’étranger pour certaines de ses importations essen< tielles.
Mais, pour les corps gras d’une part (17), pour les matières premières du textile d’autre part, notamment pour le jute, les tentatives sont considérées comme désespérées. Aussi les autorités financières de l’Allemagne — en particulier le Dr Schacht et le Dr Eicke — insis-
(5) Cf. Piatier, Le Contrôle des devises dans le III° Reich, Publications du Centre d'Etudes de Politique Etrangère, Paris, 1937, 182 p.
(16) Voir Ph. Schwob, « L’Allemagne et la hausse des matières premières », Europe Nouvelle, 17 avril 1937. Cf. les réflexions de Roger Auboin, «Les nouvelles chances d’une grande politique», Europe Nouvelle, 10 avril 1937.
7) Voir les études de l’Institut für Konjunkturforschung et l’article de Ubbelohde, « Das Rohstoffproblem », Jahrbuch für National sozialistische Wirtschaft, 1935,
tent-elles sur les facilités qu’apporterait au Reich, pour son approvisionnement, la possession de territoires coloniaux producteurs d’oléagineux ou de diverses matières premières du textile.
L’adhésion de milieux industriels. — L'adhésion de l’industrie à la politique coloniale n’est pas générale. En février dernier, la Deutsche Montanindustrie publiait dans la Deutsche Bergwerkszeitung une protestation assez vive contre les efforts entrepris en vue de la restitution des colonies anciennes (18). C’est vers l’Europe orientale ou vers l’Asie Mineure que l’industrie métallurgique allemande devait s’efforcer, avant tout, de conquérir les marchés nécessaires.
Mais c’est avec une très grande netteté pourtant que certains chefs de l’industrie allemande ont pris parti en faveur des revendications coloniales, affirmant à nouv.au les thèses anciennes du Dr Schacht ou de M. Hugenberg. En août 1936, après avoir rappelé les difficultés qu’apportait à l’activité économique de l’Allemagne l’évolution générale, à l’étranger, vers les politiques de création ou d’affermissement des Empires, le secrétaire d'Etat Trendelenburg, alors président du Reichsgruppeindustrie, mentionnait parmi les solutions possibles aux problèmes nouveaux posés en Allemagne, lPadoption d’une politique coloniale (19). Il exprima la même thèse avec une grande force lors de la réunion à Berlin de la Chambre de Commerce Internationale (20).
(18) Deutsche Bergwerkszeitung, 23 févr. « Wir müssen Reibungsflachen vermeiden, die ausserhalb Europas liegen ». V. Pester Lloyd de Budapest, 25 février.
(19) Discours du Staatssekretär Trendelenburg à Leipzig. V. Frankfurter Zeitung du 1* septembre 1936.
(20) Cf. le numéro spécial de l'Economie Internationale sur cette réunion (août 1937).
L'adhésion des milieux commerciaux. — Mais il était normal que ce fût avant tout à Hambourg que l’on entendît s’élever les plus nettes revendications en faveur du retour au Reich de ses anciens territoires. Dès 1922, plusieurs compagnies de navigation, la Woerman, la Deutsche Ost Africa, la Hambourg Bremer Afrika, avaient recommencé à assurer des services maritimes à destination de l’Afrique. Le développement considérable du commerce des fruits, en particulier, des bananes, de l’Allemagne avec le Cameroun britannique (21) au cours des derniers mois a eu pour effet de donner une activité nouvelle à certaines entreprises commerciales et maritimes de la ville. L’extension de ces activités demeure désormais un des principaux soucis des autorités économiques. |
Le rapport de la Chambre de Commerce pour l’année 1935 (22) est particulièrement caractéristique : « C’est dans une large mesure à la perte de ses anciennes colonies que l’Allemagne doit les difficultés de sa présente situation au regard de l’approvisionnement en devises et en matières premières ». Le rapport affirme que la restitution au Reich de ses territoires contribuerait à «restaurer la prospérité économique et mondiale >». M. Huebbe, président de la Chambre de Commerce et d'industrie, a lui-même souligné l’importance de ces revendications pour le commerce allemand (23). On doit rapprocher ces déclarations de celles du Dr Firle, président de la North-German Lloyd C°, lors du lancement d’un nouveau paquebot : « Sans puissance ma-
(21) V. en annexe, à propos de la non-discrimination dans les territoires coloniaux les indications statistiques à ce sujet.
(22) Rapport de la Chambre de Commerce, Hambourg, janvier 1936, p. 35.
(23) Déclarations de M. Huebbe, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie, 30 décembre 1935.
ritime et sans la possession de territoires outre-mer, l'avenir de l'Allemagne, le pays sans espace, ne pourrait être assuré ». S
On voit ainsi que pour les entreprises commerciales et les entreprises maritimes dont la prospérité est liée à l’activité des échanges internationaux, l’exigence coloniale apparaît comme un moyen de concilier la préoccupation générale du gouvernement du Reich d’affermir sa politique autarcique, avec le souci particulier de maintenir et de «sauver », au moins dans une certaine mesure, leur richesse propre. Le développement de l’autarcie, a priori, risque de diminuer l’importance des échanges internationaux ; lPimportation des matières premières est restreinte ; à défaut d'échanges internationaux, on propose, si l’on peut s'exprimer ainsi, «à titre d’ersatz », des échanges interimpériaux, des échanges coloniaux.
Par ces aspects ainsi la revendication coloniale est liée au souci exprimé par le Dr Schacht et par divers économistes du Reich, d'assurer malgré l’adoption d’une politique d’autarcie, la prospérité des entreprises dont l'existence dépend directement de l’importance du commerce extérieur.
b) Conscience des facilités offertes à l'expansion politique de l'Allemagne. — Les circonstances que divers conseillers de la politique étrangère du nouveau Reich — particulièrement M. Von Ribbentrop, d’abord chef de service des relations internationales du parti nationalsocialiste, plus tard ambassadeur de l'Etat allemand à Londres, aujourd’hui ministre des Affaires Etrangères — ont jugées favorables à l’adoption d’une politique de revendications coloniales, paraissent avoir été, d’une
part, une circonstance générale : l'amélioration de la position diplomatique de l’Allemagne en 1935 et 1936 ; d'autre part, une circonstance plus spéciale : la situation de l’Allemagne au regard du conflit qui oppose, pendant cette même période, la Grande-Bretagne et l’Italie, deux puissances à la bienveillance ou même à l'amitié desquelles l'Allemagne nouvelle attache, on le sait, un grand prix.
Fortifiée encore après la déclaration solennelle, le 21 mai 1935, du réarmement allemand, la politique de la Gleichberechtigung se poursuit depuis plusieurs mois déjà sans connaître d’échec. Politique qui comporte des risques : mais l'Allemagne aime vivre dangereusement, et au moment de la répudiation du traité de Locarno, le 7 mars 1936, le succès répondra à son audace. Le 21 mai 1935, le Chancelier Hitler avait déclaré : « L’égalité doit s’étendre à toutes les fonctions et à tous les droits de possession existant dans la vie internationale ». En présentant une revendication coloniale, l'Allemagne accomplissait un des actes prévus par le programme qu’elle venait de se fixer.
Mais, en outre, au souvenir du passé récent, se joignait pour inciter à l’exigence, le spectacle des conflits présents, la conscience des difficultés éprouvées par diverses politiques — la politique anglaise, la politique française — réduites à la défensive, la découverte chez les principales nations d'Europe Occidentale, d’une incertitude au regard de leur propre destin.
La guerre d'Ethiopie oppose pendant de longs mois lItalie à l'Angleterre. L'Allemagne soutient l’argumentation italienne, sans appuyer avec autant de vigueur les actes de la politique romaine. Le 5 août 1935, le ministre allemand Frick définissait déjà l’attitude du Reich à
l'égard de l'Italie : « Nous, Allemands, en tant que peuple qui ne possède plus pour vivre l’espace nécessaire, nous comprenons particulièrement bien la situation semblable de l'Italie. Mais nous disons aussi avec toute la netteté possible, que l'Allemagne a, dans une plus grande mesure encore, droit à une possession coloniale... » (24).
Une nation «prolétaire» pour la première fois, posait et résolvait à son profit le problème de la « redistribution » des biens et des terres : l’issue de la guerre éthiopienne devait être, pour la nouvelle politique allemande, un encouragement.
Mais l’appui donné à l’Italie n’est pas le seul aspect de la diplomatie alors suivie par le Reich.
Dans la détermination de la politique coloniale nouvelle, la conclusion de l’accord naval anglo-allemand en juin 1935 paraît avoir joué un rôle important, peutêtre décisif. Au moment même où la Grande-Bretagne se trouve menacée d’éprouver en Méditerranée des difficultés inattendues et graves, l’Allemagne se montre disposée à l’entente. Succès personnel de M. Von Ribbentrop, dit-on à l’étranger : il ne faut pas oublier que l'accord est apparu dans certains milieux en Allemagne (25), non comme un incident heureux, mais comme le
(24) V. Kurt Johannsen et H. Kraft : Das Kolonialproblem Deutschlands, Hambourg, 1936, p. 34.
(25) Le 22 juin 1935, au lendemain de la signature de l’accord naval anglo-allemand, le quotidien polonais gouvernemental Kuryer Poranny publiait une information de son correspondant de Berlin d’après laquelle la Wilhelmstrasse aurait cru pouvoir envisager dès lors, Ja convocation prochaine d’une conférence chargée de reviser le Traité de Versailles, particulièrement les clauses coloniales. — Le même jour, le Hamburger Nachrichten publiait un important article sous le titre : «La France a pléthore de colonies ». — Le 30 juin, le Général von Epp prononça un discours — un des premiers discours allemands exposant officiellement le thème — en faveur des revendications coloniales allemandes.
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premier effet d’une volonté de coopération entre le Reich et la Grande-Bretagne. C’est de Londres que dépend avant tout, on ne l’ignore pas à Berlin, le sort des revendications coloniales allemandes : en septembre 1935, d’ailleurs, c’est Sir Samuel Hoare, partenaire de M. Von Ribbentrop lors de la conclusion de laccord naval, qui soulèvera à Genève le problème de la redistribution des matières premières. Il semble que dans l'entourage de M. Von Ribbentrop, on ait très fermement espéré obtenir, grâce à d’amiables négociations, d'importantes concessions au regard des matières premières et des colonies. |
Au reste, la revendication allemande est souple et c’est bien là sa force. L’acquisition de colonies est certes souhaitable, mais non indispensable pour le Reich : les revendications pouvaient être, suivant les circonstances, accentuées ou retirées ou du moins atténuées : un de leurs intérêts essentiels était d’être de ces revendications dont le succès est profitable, mais dont le sacrifice au moins partiel n’est pas sans bénéfices. Quelle concession d’ailleurs peut offrir l’Allemagne dans une discussion générale ou particulière, l'Allemagne dont la position diplomatique fondamentale après la guerre de 1914, à la différence de celle de l'Allemagne bismarckienne, est d’être sans répit demanderesse, sinon l’atténuation d’une demande antérieure ? Toutes les fois qu’elle a voulu, au cours des derniers mois, se réserver la faculté d’une concession, l’Allemagne s’est condamnée elle-même à une exigence nouvelle. La philosophie de l’Allemagne demeure bien aujourd’hui une philosophie de la tragédie.
2. — Puissance nouvelle de la politique coloniale Le parti national-socialiste au service du colonialisme
Les circonstances que l’on vient de rappeler ont eu pour effet de rallier à la thèse coloniale le parti national-socialiste. L’appui du Gouvernement, l’appui des forces politiques est, depuis 1935, entièrement acquis à l’action coloniale nouvelle.
Sans doute, les milieux politiques qui appartenaient, avant l’avènement du nouveau Reich, à des formations politiques telles que le parti national-allemand étaient souvent favorables à la thèse coloniale. Importantes à cet égard sont les déclarations de M. Von Papen (26) à un représentant de l’United Press, en Août 1932, à propos de la nécessité de supprimer les discriminations établies par le traité de Versailles en matière coloniale, et les affirmations de la même personnalité publiées dans le Sunday Chronicle en mai 1934 : « Si l’Allemagne veut survivre, elle doit demander sa part dans le développement des pays coloniaux ». M. Seldte, de l’ancienne Association du Casque d’Acier, ne s’était pas montré moins fervent partisan d’une politique coloniale (27).
Mais l'influence propre de ces milieux, liés à d’anciennes formations politiques souvent combattues ou discréditées, est demeurée plusieurs mois sans efficacité.
La politique coloniale s'était heurtée à l’origine du Troisième Reich à l'indifférence et même à l’hostilité du parti national-socialiste lui-même. Le ralliement des chefs du parti à la thèse même de la liaison à établir entre le problème des matières premières et le pro-
(26) Voir Kolonialpolitisches Quellenheft, p. 65. (27) Ibid., p. 65.
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blème colonial apparait comme un des aspects essentiels de l’évolution récente de la politique allemande.
La première phase de l'autarcie et la critique de l'ancien colonialisme. — Le parti national-socialiste luimême, en effet, passait pour être hostile à l’idée coloniale. Le troisième point du programme initial du parti portait sans doute : «Nous réclamons des territoires pour nourrir notre peuple et pour donner des possibilités de s’établir à l’excédent de notre population ». Mais aucune mention expresse n’était faite d’une revendication coloniale précise. Dans divers passages célèbres de Mein Kampf, M. Hitler critiquait violemment la politique « mondiale >» poursuivie par l’Allemagne antérieurement à la guerre, et en particulier, « l’inepte » politique coloniale (28). Sans doute l'interprétation de ces textes a été par la suite controversée en Allemagne. On a contesté que M. Hitler eût, dans ce passage, condamné d’une manière formelle et définitive les aspirations coloniales de l'Allemagne (29).
L'opposition est pourtant nettement faite dans l’ou-
(28) « J'avoue qu’à mon sens l’Allemagne aurait mieux fait, dès la période d’avant-guerre, de renoncer à l’inepte politique coloniale, de cesser d’entretenir une flotte de guerre et une flotte marchande... »
(29) On ne doit pas oublier que dans les passages cités, le point de départ de la thèse de M. Hitler était la notion du surpeuplement de PAllemagne. La solution du problème démographique allemand, M. Hitler la cherchaït alors non pas dans une industrialisation plus poussée du pays, mais dans un effort de colonisation à l’extérieur. C’est, on le sait, aux territoires de l’Est européen que songeait alors M. Hitler. Mais l’expansion vers l’Est n’était alors elle-même qu’une étape. La nouvelle puissance acquise par l’Allemagne à la suite d’une telle expansion devait lui donner les moyens de revendiquer dans divers points du monde des terres de peuplement favorables à l’établissement des Européens. On reconnaît ici l’argument démographique si souvent invoqué par les partisans de l’expansion coloniale : on retrouve ainsi l’idée d’une colonisation allemande hors d'Europe. Néanmoins, l’ambition marquée par Hitler est ici, il faut l’avouer, fort différente, par ses intentions, des aspirations coloniales classiques.
ET
vrage entre la « politique mondiale » et « commerciale » d’avant-guerre, dont la politique coloniale n’était qu’un des aspects, et la politique d’« union des hommes à leur sol» qui devait être celle du parti national-socialiste.
L'opposition a paru plus éclatante encore dans les ouvrages et les déclarations de certains théoriciens du parti, à la suite même de l’arrivée au pouvoir du mouvement nouveau. On trouvera l’expression de ces tendances dans les livres et les articles inspirés par M. Walter Darré (30), ministre de l’Agriculture, l’un des principaux promoteurs du mouvement « Sang et Sol » (Blut und Boden). |
Par son caractère même de politique mondiale, la politique coloniale risque d’être une source de faiblesse pour les peuples européens qui épuisent ainsi leurs forces dans la lutte des intérêts contradictoires en conflit dans le monde (31). Par ailleurs, la colonisation peut entraîner une diminution de la valeur «raciale» des populations émigrées.
Politique commerciale enfin, la politique coloniale s’opposait à la politique « agricole >» et «industrielle » qu’il appartenait au Troisième Reich de défendre et de poursuivre avant toute autre. L’opposition des activités industrielles et agricoles, dont les buts et les effets sont de lier l’homme au sol national, aux activités commerciales par nature internationales, n’est, on le sait, qu’un des aspects de l’opposition plus profonde que décèle la
(30) Voir dans le National-Socialistische Landpost un article de M. Erich Müller-Badner, chef de section à l’état-major de M. Darré, dénonçant. « le trouble que menacent de susciter les commémorations coloniales » et s’élevant contre les tentatives d’une partie de la presse pour détourner la jeunesse allemande «des problèmes fondamentaux de l’histoire allemande ». (Cité par Lahaque, op. cit., p. 239).
(31) Voir en particulier Kolonien, par Je conseiller intime Georg Fritz, ancien commandant de cercle aux Iles Marianne et Carolines. Préface de M. Walter Darré, Berlin, 1936 (76 pages).
philosophie du national-socialisme entre le culte de l’« énergie vitale» et l’intellectualisme, entre le nationalisme germanique et l’universalisme.
Les manifestations de ces tendances ont été assez nombreuses (32). Il ne semble pas qu’il faille exagérer la portée d’une pareille attitude, d’un caractère beaucoup plus moral que politique et économique. Néanmoins, il est certain que l'effort de « colonisation intérieure » s’est opposé dans une très large mesure à l’ambition d’une colonisation à l’extérieur.
Le parti national-socialiste comptait sans doute dans ses rangs d'anciens officiers de l’armée coloniale, comme M. Von Epp, dont les déclarations en faveur d’une politique d’expansion outre-mer avaient été, au Congrès de Nüremberg de 1934, particulièrement violentes. Mais le Chancelier Hitler gardait à l’égard de cette politique une attitude de réserve qu’il ne démentait pas. Le Führer rappelait de temps à autre la nécessité pour l’Allemagne d’une expansion au dehors ; il s’efforçait par ailleurs de ne pas laisser prescrire la revendication coloniale : le 11 février 1933 il exposait au correspondant du Sunday Express que le problème de l’accès de l’Allemagne aux matières premières tropicales devait recevoir un jour une solution ; le 18 octobre de la même année, il rappelait l’existence du même problème, mais en soulignant que l’Allemagne n’envisagerait jamais d’entreprendre une guerre pour le résoudre. Mais fin août 1934, il déclare à un représentant du Daily Mail : «Les anciennes colonies allemandes sont un luxe onéreux...» M. Hess, à Nüremberg, interpréta cette déclaration assez peu claire
(32) Voir sur tous ces points A. Lahaque : « L'Allemagne devant la
question coloniale», Revue Politique et Parlementaire, novembre 1935,
en affirmant que le Führer avait simplement voulu dire que ces colonies allemandes étaient un luxe pour l’Angleterre qui les administrait. Mais rien ne prouve que telle ait été l’opinion véritable du chancelier. On le voit, M. Hitler, jusqu’en 1936, ne s’était pas départi, au regard du problème des matières premières, d’une attitude de prudence.
La deuxième phase de l’autarcie et la formation d’un nouveau colonialisme. — Mais, au cours des derniers mois, le parti national-socialisme paraît, dans une assez large mesure, s'être rallié aux thèses coloniales.
Le Général Gœring qui est, on le sait, le fils du premier commissaire du Reich au Sud-Ouest Africain allemand (33) s’était, dès 1932, montré favorable à l’idée d’une expansion outre-mer (34).
En 1936, les déclarations à cet égard ont été nombreuses. Celles du Dr Gœbbels, le 17 janvier 1936 furent fort énergiques. Elles furent suivies de beaucoup d’autres. Parmi celles-ci, il faut souligner le discours du Général Gæœring, en octobre dernier, discours qui a eu un grand retentissement en Angleterre (35).
Au Congrès du parti national-socialiste à Nüremberg, le chancelier Hitler avait, le 22 septembre, donné dans son discours une importante nouvelle à la politique coloniale. Il devait reprendre cette thèse avec une particulière netteté, le 30 janvier 1937 et le 3 octobre 1937.
Il est essentiel de remarquer que dans les déclara-
(33) Le Dr Gœæring avait occupé ces fonctions de 1885 à 1888. (V. Kolonialpolitisches Quellenheft, p. 68).
(34) Déclaration lors de l’ouverture de lexposition coloniale de Francfort. Cf. Besson, « La Politique Coloniale du Troisième Reich », Revue des Sciences Politiques, janvier-mars 1935,
(35) V. Times du 4 novembre dernier,
tions des membres du parti national-socialiste et des diverses personnalités politiques du Reich, à propos des colonies, l'accent est mis désarmais sur le souci. pour l'Allemagne d’avoir accès aux sources des matières premières. On trouvera rarement dans ces déclarations l’appel aux considérations «sentimentales >» auxquelles se complaisaient le Dr. Schnee et ses anciens collaborateurs. Aucune mention n’est faite aujourd’hui de la nécessité d’une émigration massive dans les territoires coloniaux : on n’insiste plus maintenant que sur le désir de l’Allemagne de produire un certain nombre de matières premières à l’intérieur du domaine monétaire du Reich — c’est-à-dire sur la thèse ancienne du Dr. Schacht. S'il est exact que les membres du parti national-socialiste se «<rallient> aux nouvelles thèses coloniales, c’est ainsi à la thèse « monétaire > depuis longtemps défendue par le Dr. Schacht, et non pas à la thèse traditionnelle de la Société Coloniale allemande, qu'ils apportent leur adhésion.
L'ancien colonialisme, sensible aux arguments d’ordre «sentimental », soucieux de préparer une émigration massive d’Allemands vers les tropiques, cède la place à un colonialisme nouveau.
L'élaboration de ce colonialisme est due surtout à la Ligue Académique Coloniale (Akademischer Kolonialbund) fondée en 1925, mais dont l’activité prit au cours des années 1935 et 1936 une importance extrêmement considérable. La Ligue Académique groupait des étudiants, des professeurs : on imaginera la puissance de ses moyens d'action si l’on se rappelle qu’en Allemagne dans 37 Universités et Ecoles techniques supérieures existent 265 chaires de science et de langues coloniales (non compris d’ailleurs 8 Ecoles spéciales de médecine
et d'agriculture tropicales) (36). Dans l’orientation des tendances nouvelles, un rôle de premier plan fut joué d’une part par M. Westermann, ethnographe, conseiller du Rassenpolitisches Amt du parti national-socialiste, qui élabora la nouvelle théorie coloniale du Troisième Reich, accordée aux principes généraux d’ordre racial du régime, et par M. Troll, géographe et économiste, directeur de l’Institut de Géographie Coloniale de Berlin, et professeur à l’Université de Berlin, rédacteur en chef de la Koloniale Rundschau (37).
L'activité de ces nouvelles autorités coloniales s’applique à modifier à la fois l’objet et les méthodes de la politique coloniale allemande traditionnelle.
La thèse favorable à une importante « colonisation » allemande en Afrique — thèse à laquelle le Dr. Schnee et à sa suite les principaux spécialistes de l’ancienne Société Coloniale étaient restés attachés — ne résiste pas, d’après le Professeur Troll, à un examen approfondi. Du point de vue « racial >» et social, tout d’abord, il apparaît désirable d’éviter de faire travailler les blancs au voisinage des indigènes dans les colonies tropicales. Etudiant par ailleurs le problème de la petite propriété foncière européenne, le professeur Troll discute l’affirmation d’après laquelle cette forme d’établissement serait pour les blancs appelée à un grand développement : seules sont viables, d’après lui, d’une part les petites entreprises purement indigènes, d’autre part les grandes exploitations capitalistes ; ainsi il serait déjà difficile d’installer dans l'Est Africain dix fois
(36) V. Lahaque, « L’Enseignement colonial supérieur en Allemagne», Afrique Française, avril 1936.
(37) Les publications du professeur Troll sont nombreuses. On trouvera un exposé de ses idées principales dans son ouvrage : Das deutsche Kolonialproblem, Berlin, 1935.
plus de colons qu’il ne s’en trouve aujourd’hui, a fortiori faut-il écarter l’idée d’une émigration massive, portant sur des millions d'individus (38). D’après les thèses nouvelles, l’émigration allemande aux colonies ne pourrait être qu’une émigration de « cadres ».
Par ailleurs, le Dr. Schober, dans un livre qui paraît avoir été assez souvent critiqué outre-Rhin, s’attache à démontrer le rôle essentiel de lindigène, du paysan indigène, dans les régimes sociaux futurs aux colonies, et condamne les grosses sociétés capitalistes d’exploitations. Le Dr. Schober rattache ses idées aux conceptions générales de la doctrine coloniale nationale-socialiste (39). II ne semble pas que l’opinion du Dr. Schober exprime, il s’en faut, l’attitude générale des milieux coloniaux du Reich.
L’effort des nouvelles thèses coloniales aboutit, en définitive, à mettre au premier rang le problème des matières premières : «Les romantiques histoires de chasses aux fauves » n’intéressent plus guère les jeunes milieux universitaires favorables aux idées coloniales: c’est en fonction des « nécessités de l’existence de leur pays >» (40) et en fonction des caractères de la « structure industrielle» de l'Allemagne qu’ils s’appliquent à orienter la nouvelle politique coloniale du Troisième Reich.
Ici encore, on le voit, finit par s’affirmer la thèse — jusqu'alors défendue par le Dr: Schacht à peu près seul — qui lie étroitement pour l’Allemagne le problème
(38) On ne peut, bien entendu, ici que résumer sommairement quelques-unes des idées du professeur Troll.
(39) Voir un compte rendu par M. Lahaque du livre du Dr. Schober «Kamerun » Neuzeitliche Verwaltungsprobleme einer tropischer Kolonie, Berlin, 1937, 181 p. dans l’Afrique Française de mai 1937.
(40) V. Lahaque, « L'Allemagne devant la question coloniale », Revue politique et parlementaire, novembre 1935,
économique et monétaire d’une part, et le problème colonial d’autre part. Les revendications du Reich au regard des matières premières et des territoires d’exploitation se délivrent peu à peu de leur ancienne confusion.
Les données mêmes du problème colonial se trouvent ainsi désormais profondément modifiées.
Au sein même des milieux qui étaient a priori favorables à une politique d'expansion de l’Allemagne outremer, des divergences de vues avaient longtemps persisté. Le «colonialisme» avait des défenseurs, on l’a rappelé plus haut, dans certains cercles soucieux de voir l'Allemagne obtenir des terres de peuplement et participer à l’œuvre de colonisation ; pour ces milieux, la revendication coloniale avait sa fin en elle-même. Ailleurs, on suivait avec attention l’évolution de la situation économique du Reich et on se préoccupait, dans diverses circonstances, du problème des devises, avec le dessein de prévenir la nécessité d’un appel à l’étranger, ou bien, un peu plus tard, de pallier les effets de l'isolement autarcique.
L’effort du nouveau colonialisme a été de donner aux revendications coloniales une fin qui les dépasse : ainsi la divergence des opinions s’affaiblit, à propos des thèses d’expansion outre-mer, au moment même où s'étend le nombre de leurs partisans. Les hommes qui en Allemagne ont pris l'initiative de défendre de pareilles thèses savent qu’ils ne parviendront à imposer leurs vues, à l’intérieur même de la nation, que s’ils rattachent leurs préoccupations particulières à d’autres préoccupations plus générales — problème de l’égalité des droits, problème des devises, problème du plan quadriennal, — que s’ils parviennent ainsi à lier leurs