SOUPLESSE DES REVENDICATIONS
La diversité des arguments
À l’appui de ses revendications, l'Allemagne a présenté des arguments très divers. Il est inexact de considérer, ainsi qu’on le fait souvent à l'étranger, la revendication coloniale comme une construction doctrinale où s’alignerait en ordre la série des arguments. Pratiquement, on l’a vu plus haut, une «idée» coloniale, une « possibilité » coloniale existe seule : divers milieux apprécient la thèse, mettent à profit l’idée dans la mesure où ils en estiment le succès favorable aux intérêts dont ils ont la charge. L’argumentation n’a eu que rarement la forme dogmatique qu’on lui a prêtée.
a) L’Allemagne a tout d’abord fait observer que lacquisition de territoires coloniaux apporterait à son économie, un secours. L'Allemagne a besoin « d'étendre son territoire monétaire » : si ce territoire monétaire est étendu, et à cette condition seulement, l’Allemagne se trouvera en mesure d'acquérir certaines matières premières sans être tenue, en contre-partie, de remettre
ux exportateurs des devises étrangères. Si l’on objecte à l'Allemagne que les territoires coloniaux ne produisent pas, au moins à l’heure actuelle, les principales matières premières industrielles, les porte-parole du Reich font valoir que le but essentiel de l’Allemagne
est, par l’acquisition de terres coloniales, non de faciliter directement l'achat de toutes les matières premières, mais de faciliter directement l’achat de certaines matières premières, les matières premières coloniales — et de faciliter ainsi indirectement l'achat des matières premières industrielles, l’économie de devises réalisé au regard des échanges coloniaux permettant de consacrer les ressources en disponibilités étrangères à de nouvelles fins.
Par ailleurs, et il semble que ce soit le point principal, l'Allemagne prétend qu’elle se trouve aujourd’hui incapable d’effectuer des investissements en monnaie autre que sa propre devise nationale : l’acquisition de territoires soumis à sa domination monétaire serait ainsi la condition suffisante, mais nécessaire, pour qu’elle pût prendre dans l’avenir, comme le lui permettent en divers territoires les régimes juridiques en vigueur, mais comme le lui interdit sa situation monétaire, une part active à l’exploitation des ressources naturelles coloniales (46).
b) Il résulte par ailleurs d’un très grand nombre de déclarations que pour l’Allemagne l’acquisition de ter-
ritoires coloniaux est devenue aujourd’hui une question d'honneur (47).
(46) Cf. notamment les discours précités du Staatsekretär Trendelenbourg. (Frankfurter Zeitung, 1° septembre 1936).
(47) Il serait impossible de citer ici les déclarations particulièrement nombreuses qui ont insisté sur ce point. L’aspect psychologique des revendications allemandes est particulièrement étudié dans le récent livre de Paul Rohrbach, Deutschlands Koloniale Forderung, Hambourg, 1935. Voir aussi l'important article de M. Karlowa : « L’Allemagne et la question coloniale », Esprit International, juillet 1936. Cf. les commentaires de cet article par M. Henri Hauser dans son étude sur le problème de la répartion des matières premières et des colonies, Revue Economique Internationale, janvier 1937.
Ecru à
Dans l’état actuel du monde, toute grande nation possède des territoires coloniaux. L'Italie à son tour étend ses possessions, acquiert un Empire. L’Allemagne seule, parmi les principales puissances, est «privée de tout domaine outre-mer ».
Au regard de l « honneur » la situation de l’Allemagne est, dit-on, plus défavorable encore que celle des autres nations « pauvres », puisque les dispositions du droit international en vigueur privant l’Allemagne de ses droits se sont fondées sur son incapacité de collaborer à l’œuvre commune de colonisation. Une telle disposition est jugée comme étant une « souillure » pour l’honneur allemand : l'heure est venue, dit-on, d’obtenir que cette disposition devienne «lettre morte ».
Enfin, des diverses discriminations établies par le traité de Versailles entre les nations « victorieuses » et les nations « vaincues », la discrimination en matière coloniale demeure désormais à peu près seule. L’effort entrepris par le Troisième Reich pour restituer à l’AIlemagne l’ « Egalité des Droits» ne pourra être considéré comme achevé que lorsque cette discrimination dernière sera à son tour effacée.
Il est inutile de s’étendre ici sur ces considérations psychologiques et politiques dont personne, en aucun pays du monde, ne conteste la gravité. Il faut ajouter que les autorités du Reich ne paraissent pas méconnaître la valeur des profits indirects d’une acquisition par l'Allemagne d'intérêts politiques dans diverses régions du globe. L’acquisition de ces intérêts permettrait à l'Allemagne d'intervenir plus aisément dans diverses discussions internationales dont elle est aujourd’hui tenue écartée,
c) L'Allemagne s’est en outre efforcée d’attirer lattention sur les intérêts plus généraux qui s’attachent d’après elle, au succès de sa revendication (48).
Dans la mesure où l’acquisition de colonies allègerait les difficultés qu’éprouve le Reich pour s’approvisionner en devises étrangères, le règlement des dettes extérieures de l’Allemagne, publiques et privées, en serait facilité (49). D’où pour les nations européennes et extraeuropéennes créancières de l’Allemagne, un avantage d’ordre financier.
Pendant un certain temps aussi, l'Allemagne avait laissé entendre qu’en restituant à l’Allemagne ses anciennes colonies, en accordant ainsi à l’Allemagne le bénéfice total du principe de légalité des droits, les puissances occidentales lui permettraient de rentrer à Genève : la restitution de colonies apparaissait ainsi comme la condition d’un apaisement européen. Mais depuis que l’Allemagne, à la suite du retrait de l'Italie de la Société des Nations, a déclaré s’être éloignée « définitivement » de Genève, cet argument a été passé sous silence. Néanmoins, l’Allemagne n’a pas cessé d’évoquer la «valeur d’apaisement» que comporterait un réglement colonial nouveau.
Elle insiste aujourd’hui tout particulièrement sur un argument dont la portée est certes, considérable. L’Allemagne affirme la nécessité d’une coopération européenne au regard des problèmes que pose aujourd’hui le destin de l'Afrique. Elle estime l'Afrique menacée
(48) Cet aspect de la question a été traité en particulier par M. Von Eppe dans l’Europäische Revue, septembre 1936, et dans le Journal of the Royal African Society (janvier 1937).
(49) Cet argument a été en particulier défendu par M. Von Epp, dans une conférence faite à Stockholm en 1936. Il paraît en effet destiné avant tout aux pays scandinaves, ainsi qu'aux Etats-Unis,
par une «bolchevisation >» des races de couleur : songeant aux difficultés si graves subies par l’Union Sud- Africaine, elle croit que le sort des Blancs en face des Noirs est d’ores et déjà en cause : le « front des Blancs » en Afrique si douloureusement rompu pendant la dernière guerre, gagnerait en force si l'Allemagne s’y joignait (50).
d) L’Allemagne s’est efforcée de trouver un fondement juridique à ses revendications. Les arguments présentés à cet égard sont les suivants :
En premier lieu, l'Allemagne considère que l’entrée des troupes alliées dans les territoires appartenant jadis à l'Allemagne a été faite en violation de l’article 11 de la Convention internationale du Congo, aux termes duquel les puissances s’interdisaient de porter la guerre dans les territoires coloniaux. Les Allemands s’étaient considérés, en 1914, en droit d’assurer à leurs ressortissants que les territoires coloniaux échappaient à tout danger de guerre internationale. Cependant, un croiseur anglais a ouvert, le 5 août, les hostilités dans l'Est Africain allemand, et l’on sait que les territoires du Reich ont été successivement occupés et conquis par les troupes alliées au cours de la grande guerre.
Cet argument est nouveau. On le trouve dans un article de la Deutsche Allgemeine Zeitung du 12 février 1936. Il a été repris ultérieurement par la National Zeitung d'Essen et par M. Von Epp dans un article du . Westdeutscher Beobachter du 23 octobre 1936 et dans
(50) Voir l’importante brochure de M. Walter Pahl, Afrika Zwischen Schwarz und Weiss. Goldman Verlag. Berne, Leipzig, Vienne, 1936, 88 p. (Compte-rendu par A. Lahaque, l’Afrique française, octobre 1937). Voir aussi et surtout Karlowa, in Beïträge sur Deutschen Kolonialfra-
ge, éditions du Deutsches Institut für Aussenpolitische Forschung, Berlin, 1937,