‹ Essai sur les revendications colonialesChapitre 28 sur 74 · DER · texte numérisé non relu

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son important article de l'Europäische Revue de septembre 1956. |

En second lieu, l'Allemagne invoque la violation de l'avant-traité de paix du 5 novembre 1918. La note du secrétaire d'Etat américain, Lansing, du 5 novembre, devait, dit-on, constituer la base juridique des négociations de paix. Cette note prévoyait un règlement équitable des questions coloniales : il devait être tenu compte dans le règlement des litiges coloniaux des intérêts des indigènes. Ces dispositions, d’après l’Allemagne, n’ont reçu aucune application.

En troisième lieu, l'Allemagne invoque la violation des stipulations de l'article 22 du Pacte de la Société des Nations relatif aux mandats. Elle considère que les dispositions de cet article ont été systématiquement écartées par les puissances mandataires.

Ces arguments que l’on trouve dans un article de la revue Volkerbund und Volkerrecht de mars 1936, n’ont été que très rarement repris depuis lors.

On trouvera plus loin la discussion de ces arguments dont aucun ne résiste à l’examen (51).

L'incertitude des buts

Les déclarations relatives aux buts des revendications allemandes sont nombreuses, mais elles sont imprécises et, d’ailleurs, contradictoires.

Un très grand nombre de ces déclarations se bornent à exiger pour l'Allemagne « des colonies» sans préciser davantage. L’exigence coloniale apparaît ainsi comme l'expression actuelle d’une revendication ancienne

(@1) Voir infra, «La discussion juridique du problème du transfert de territoires », p. 315 et suivantes.

et plus générale : la revendication de l’espace nécessaire à l’Allemagne pour vivre, la revendication du Raum. Aussi retrouve-t-on dans les discours relatifs aux demandes coloniales, les comparaisons, les images qui accompagnent depuis longtemps l’affirmation de la nécessité pour l’Allemagne d’une expansion au dehors. Ici, l'Allemagne est comparée à une chaudière en ébullition, dont il faut prévenir l’explosion (52); ailleurs, les Allemands sont comparés à des oiseaux en cage qui réclament la liberté (53). Plus généralement la demande de répartition nouvelle au profit de l’Allemagne des terres et des richesses du monde, la demande ainsi d’une révision du statut international actuel répond à la conception générale de |” «insatisfaction », du « devenir», du rythme de la mort et de la renaissance, familière aux Lebensphilosophie allemandes.

Certaines déclarations qui insistent sur l’aspect économique du problème ne sont pas moins vagues : elles réclament pour l’Allemagne l’accès direct à des sources de matières premières, sans donner d’indications nettes sur les produits et les territoires d’exploitation convoités. fe

D’autres déclarations pourtant sont moins imprécises.

Revendications d'avantages économiques. — Depuis le discours du Dr. Schacht, en 1926, définissant une « nouvelle politique coloniale », l’Allemagne n’avait que très exceptionnellement limité ses revendications déclarées à la concession de simples avantages économiques. Cependant, l’idée de la fondation de Compagnies à charte aux colonies, a été défendue l’an dernier dans

(52) Dr Schacht.

(53) M. Von Epp, Discours au Congrès de Nüremberg de 1934.

un article du «Spectator» de Londres par un Allemand, M. Ed. Stern Rubarth (54).

Mais on ne pouvait pourtant déduire du faible nombre des déclarations allemandes à ce sujet, que l’attitude de l’Allemagne à l’égard de ces revendications purement économiques fût une attitude d’indifférence. Il semble que l'Allemagne ait craint en mettant au premier plan, dans la presse notamment, de pareilles revendications, de perdre le bénéfice tactique des positions prises tout d’abord, ‘en révélant trop rapidement une ligne de repli.

Sans doute, de très nombreuses déclarations s'étaient montrées défavorables à une simple extension du régime économique de la Porte Ouverte (55).

Mais de très nombreux articles de journaux avaient commenté avec beaucoup d'intérêt les propositions émises en Angleterre, en vue d’accorder à l’Allemagne certains avantages économiques dans les territoires d'outre-mer, notamment en lui ouvrant certaines zones d'exploitation ou certains marchés plus ou moins privilégiés. Les commentaires allemands de la proposition Grigg portant sur une «internationalisation des colonies » (56), et aussi ceux de la proposition Stachwell portant sur la création d’un «Pool» (57) de matières premières étaient bienveillants.

Par ailleurs, on sait que l’idée d’une coopération économique de l’Allemagne à l'exploitation de l'Afrique

(64) Voir Spectator, 14 février 1936.

(5) Voir le discours du comte Schewerin Von Krosigk, 16 mai 1936. (Frankfurter Zeitung du 17 mai). Voir «Rohstoffe und Kolonien», Berliner Tageblatt du 15 mai 1936. Voir « Rohstoffe und offene Tür », Wirtschaftdienst, 22 mai 1936.

(66) V. Frankfurter Zeitung du 20 novembre 1936.

67) V. dans Bulletin de l'Eisen und Stahlwaren Industrie (Barmen), 30 avril 1936, l’article de M. Schroder, « Poolung der Rohstoffe »,

n’a plus désormais la valeur d’une simple suggestion. On n’ignore pas le rôle que jouent les Allemands depuis quelques années dans certaines de leurs anciennes colonies. Au Cameroun britannique notamment, une importante population allemande est venue s’établir depuis 1927, et le commerce de l’Allemagne avec ces territoires (58) s’est accru au cours des derniers mois d’une manière considérable. Par ailleurs, on annonçait récemment que l’Allemagne avait obtenu de l'Italie la concession d'importants intérêts en Ethiopie, sans qu’aucune question de souveraineté politique fût soulevée, grâce à la création d’une Compagnie internationale à Charte. Une telle attitude est caractéristique. L’emprise de l’Allemagne en Abyssinie tendra sans doute à s’accroître. Il est vraisemblable qu’au cours des mois qui viennent, les dirigeants du Reich s’attacheront à obtenir l’octroi de concessions, l’ouverture de marchés privilégiés. Il faut s’attendre à ce que, dans le prochain avenir, l’Allemagne s’efforce de donner une plus large extension à sa politique nouvelle.

Or, le problème de la participation de l’Allemagne à l’exploitation de ressources naturelles a été posé avec une grande netteté par le Dr. Schacht, dans un article retentissant de la revue « Foreign Affairs », en janvier 1937. Lors du voyage de Lord Halifax à Berlin, en novembre 1937, le bruit avait couru d’une proposition nouvelle du Dr. Schacht ; le Dr. Schacht — qui venait d’ailleurs d’abandonner ses fonctions de Ministre de l'Economie Nationale — aurait défendu devant son interlocuteur un plan dont le dessein serait de permettre (58) V. infra, III° partie, chapitre II à propos de la non-discrimination dans les territoires coloniaux. La production allemande des bananes au Cameroun couvre actuellement plus de 40 % des besoins

allemands, aux dires du journal Der Deutsche Fruchthandel de Dusseldorf du 9-1-1937.

une exploitation nouvelle de l'Afrique Centrale (Congo belge et colonies portugaises comprises), grâce à la création d’une vaste Compagnie Internationale à Charte, à l’activité de laquelle l’Allemagne participerait. De très vives protestations ont accueilli ce projet, particulièrement, comme il était naturel, en Belgique (59).

Il semble pourtant que les tentatives de cet ordre aient cessé d’être encouragées par le Gouvernement allemand (60).

Revendications de territoires. — a) La revendication territoriale paraît en effet, aujourd’hui, prendre le pas sur les revendications d’ordre économique.

Il est essentiel de remarquer que l’Allemagne borne désormais ses ambitions à l’Afrique. :

Elle refuse de disperser à nouveau son activité dans une autre « Weltpolitik >». Suivant les avis de certains de ses conseillers militaires, elle abandonne au Japon les possessions qu’il avait conquises et oriente sa politique vers l’Europe Centrale, le Proche-Orient, le Continent noir. |

Dans quelle mesure cependant est-il exact de dire que

(59) V. infra, « L’Attitude de la Belgique », p. 298.

(60) V. Les Revendications Coloniales allemandes, Avant l’Orage, par V. Agnès, Afrique française, août-septembre 1937. « En octobre (1936) il était à peu près décidé de faire aux questions coloniales une large place dans les négociations commerciales franco-allemandes. En janvier dernier, après |’ «alerte marocaine >» ces dispositions conciliantes se sont encore raffermies. L’idée de la collaboration européenne en Afrique chère à certains milieux de commerce et de l’industrie, allait prendre corps, dépouillée de sa gangue politique. Un appoint colonial à la production nationale était d’autant plus à souhaiter que la formule trouvée pour la création des sociétés mixtes était ingénieux et ne demandait pas au Reich d’engager beaucoup de devises dans les exploitations envisagées. En avril les tendances extrémistes se raffermirent et en mai la situation s’est trouvée complètement renversée : il ne fallait pas «fixer» les revendications allemandes par quelque

accord économique qui aurait pu ôter de la force aux réclamations ultérieures... »

PAllemagne insistera pour recouvrer la possession du Tanganyika, devenu d’importance capitale pour l’Angleterre, depuis qu’une nouvelle route des Indes passe par le Cap ? Par ailleurs, la résistance violenta du Dominion de l’Union Sud-Africaine à la rétrocession du Sud-Ouest africain allemand, incorporé dans l’Union au titre de cinquième Etat, n’incitera-t-elle pas l’Allemagne à abandonner pratiquement toute revendication à l’égard du transfert de ce territoire ?

En revanche, certaines propositions émises en Allemagne, se fondant sur la conviction que le retour au Reich de ses anciennes colonies ne lui apporterait que des profits insuffisants, réclament des territoires plus étendus.

On a souvent cité en France le plan remis à M. Hitler par M. Ulrich Noacbh, professeur à Francfort. Ce plan ne prétendait à rien moins qu’à demander la concession au Reich non seulement du Togo et du Cameroun, mais aussi de Madagascar, du territoire du Congo français jusqu’au lac Tchad, des territoires du Congo belge situé au nord du fleuve, y compris l’enclave portugaise, et enfin de la Guinée espagnole. Il est inutile de souligner que ce plan est sans valeur politique. Il ne faut accueillir de même qu'avec de grandes réserves les nouvelles d’après lesquelles le Reich songerait à réclamer la redistribution des colonies portugaises (61). Pendant quelque temps, les journaux allemands avaient entrepris d’assez vives campagnes au sujet du Portugal, opposant la richesse coloniale de ce pays à la pauvreté de la na-

(61) L’émotion a été vive à Loureïço-Marques, à la suite d’un article d’une revue allemande qui faisait allusion à une telle redistribution. Le consul allemand a dû alors préciser que l’article en question n’avait été en aucune manière inspiré par le gouvernement üu Reich.

tion allemande. Depuis les récents événements d’Espagne cependant, depuis que le Reich a pris la décision de soutenir le mouvement du général Franco, cette campagne a cessé. Mais certaines nouvelles affirmaient récemment encore que l’Allemagne s’efforçait d’acquérir, par voie de cession, le territoire portugais de l’Angola. Ces nouvelles ont été régulièrement démenties par le gouvernement portugais (62).

Enfin, il ne faut pas oublier que l’Allemagne s’efforce depuis plusieurs années d’étendre ses intérêts aux Indes néerlandaises.

Des informations plus précises ont été parfois répandues : il ne semble pas que l’on puisse leur attacher une très grande valeur. D’après ces informations, les revendications de l’Allemagne porteraient sur la rétrocession du Cameroun et du Togo, sur la cession à bail de l’Angola et sur la demande de concessions économiques, notamment dans le Sud-Ouest Africain.

Ces informations déjà anciennes et qui n’ont pas, depuis qu’elles ont été données, reçu de confirmation, ne peuvent valoir qu’à titre de simple indication.

On annonçait l’an dernier (63) que la revendication allemande ne soulèverait la question de l’acquisition d’une souveraineté politique, au moins immédiatement, qu’au regard d’un territoire de très faible étendue.

b) Mais à quel titre l’Allemagne est-elle disposée à recevoir ses anciennes colonies ? Est-ce vraiment à titre de mandat de la Société des Nations ? De très nombreuses déclarations allemandes interdisent de l’affirmer.

(62) Voir Le Temps du 31 janvier 1937.

(63) Voir Presse du 7 février 1937.

ut +

M. Von Epp, au Congrès Colonial de Fribourg de 1935, a catégoriquement écarté l’idée d’une administration mandataire. Dans un article de l’Afrika Nachrichten de mai 1935, M. Ludwig Scholtz écrivait : « Nous voulons qu’on nous rende nos colonies, nous ne voulons pas les recevoir à titre de mandat » (64).

En mai dernier encore, la Deutsche Allgemeine Zeitung précisait : «Lorsque l’Allemagne entrera, elle aussi, dans la jouissance d’un marché préférentiel, les territoires devront être rendus en tant que colonies et non en tant que mandats ». Mais un article de la Deutsche Kolonialzeitung de M. Hans Reepen, le 1* juillet 1935, était moins net. Il se bornaït à faire allusion à la participation de l’Allemagne aux « œuvres de civilisation internationale ». M. Von Freytag-Loringhoven, au contraire, dans une conférence donnée à l’Académie de droit allemand, le 10 mai 1937, réclama nettement la disparition du régime des mandats, « une des impostures du Traité de Versailles » (65).

Certaines informations de presse ont annoncé que l’Allemagne, au cas où le principe d’une rétrocession de certains territoires serait reconnu, s’engagerait à respecter dans ces territoires le principe de l’égalité économique (66).

Le 21 novembre, le jour même où Lord Halifax quittait l’Allemagne, le Chancelier Hitler prononça à

(64) Voir sur ces points A. Lahaque, « L’Allemagne devant la question coloniale», Revue Politique et Parlementaire, novembre 1935.

(65) Berliner Tageblatt, 11 mai, matin.

(66) Voir Presse du 7 février 1937.

Augsbourg un important discours. II déclara notamment (67) :

« Aujourd’hui, des pays étrangers n’aiment guère mentionner la question coloniale, mais dans un an, ils s’y habitueront. Dans trois ans, ils se rendront compte qu’il faut faire quelque chose et dans dix ans ils seront convaincus de la nécessité de prendre des mesures pratiques. L'essentiel est que l'Allemagne a maintenant une armée nouvelle et forte et qu’elle est départie de son complexe d’infériorité ».

L’affirmation ainsi faite des caractères de la revendication allemande — rigidité de principe, souplesse et patience des méthodes — l’allusion au « complexe d’infériorité >» nous paraissent souligner d’une manière particulièrement claire et franche les aspects actuels des exigences nouvelles du Reich. Peut-être n’est-il pas exact que l’Allemagne cherche seulement dans la possession de colonies, un nouveau pouvoir (68); il y a plus ; il semble qu’il faille penser que, conformément à la conception qu’elle a toujours défendue à propos de la vie et de la mort des nations, l'Allemagne attend de l'effort d'acquisition même de colonies, le sentiment d’une puissance, la conscience d’une affirmation nationale.

(67) Nous citons d’après le texte transmis par les correspondants étrangers (Le Temps). Le texte publié par le Berliner Tageblatt du 22 novembre est un peu différent (V. Bulletin périodique de la presse allemande, n° 479).

(68) Cf. Harold Nicholson, The Colonial Problem, International Affairs, janvier-février 1938 «What Germany wants, is power... » (p. 40).

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