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En second lieu, il est exact qu’un important courant « anti-impérialiste » —— au sens traditionnel de l’expression — dont l’origine est fort lointaine, s’était affirmé après la guerre à la suite des discours et des travaux dés théoriciens révolutionnaires tout d’abord, à la suite enfin de la prise du pouvoir en Russie par les principaux chefs du marxisme-léninisme (3).
Ces doctrines qui aboutissaient à écarter d’une manière absolue toute politique d'expansion européenne, n'étaient pas pourtant acceptées par d’autres théoriciens du socialisme. Pour beaucoup d’entre eux, l’expansion des Etats d'Europe vers les terres encore vierges était non seulement légitime, mais encore nécessaire. Conformément à une attitude très fréquemment exprimée lors de la Conférence de la Paix, ils pensaient que l’une des tâches capitales du « socialisme international » était de parvenir à une répartition internationale « équitable » des ressources du globe et en particulier des matières premières, et que cette tâche de « distribution » ne pouvait être détachée de l’effort de développement d'exploitation, de l’effort même d’accroissement de la production. Aussi paraissait-il aux partisans de cette thèse que leurs attaques devaient porter moins sur l’existence même d’une politique d’expansion européenne et de domination, par des autorités étrangères, des peuples indigènes, que sur les formes revêtues aujourd’hui par cette expansion, sur les formes de cette domination. Il ne leur paraissait pas qu’un conflit fondamental pût opposer foncièrement, le souci de traiter les populations indigènes avec une relative humanité et le souci de préparer, grâce à une mise en valeur des ressources inexploitées et à une sorte de « mise en
(3) Antonelli, L'Afrique et la Paix de Versailles, Paris, 1921, p. 4.
commun », suivant un régime mal défini, des ressources ainsi livrées à la consommation, une ébauche d’un «socialisme international » (4).
Quelque opinion que l’on ait sur ces deux thèses, il faut noter que si l'influence directe de la première sur les travaux de la Conférence de la Paix a été extrême-
ment peu sensible, à l'inverse, l'influence directe de la seconde sur ces mêmes travaux a été certaine (5).
Influence d’autant plus forte que la thèse exprimée par ces dernières organisations ouvrières rejoignait et aussi complétait un troisième mouvement d'opinion particulièrement vigoureux.
Ce courant d’opinion était avant tout d’origine américaine. Il exprimait une attitude d’importance capitale au regard du problème général des échanges internationaux et du crédit : il définissait une méthode de solution des conflits entre les ambitions — jugées en elles-mêmes légitimes — d’une exploitation par diverses nations des territoires outre-mer ; cette méthode était caractérisée par l’adoption sur ces territoires d’un régime de non-discrimination douanière et de liberté d’investissements ; c’était la méthode utilisée déjà à Berlin, en 1885, à Algésiras en 1906, pour donner une solution diplomatique à un conflit d’ambitions rivales.
L'importance de ce courant était d'autant plus grande que, prêteurs des Puissances Alliées, les Etats-Unis se préoccupaient de la situation financière de leurs débi-
(4) Cf. les déclarations de M. Jouhaux, le 25 avril 1919, au Comité Economique suprême. Sur tous ces points, v. Kapp, The efforts of the League of Nations towards a solution of the problem of raw materials, Genève, 1937, et Antonelli, op. cit., p. 3.
(6) Cette influence résulte directement du rôle joué par les autorités ouvrières « réformistes >» dans les travaux de la Conférence, en particulier dans les travaux d'élaboration du Bureau International du Travail.
teurs : or la prospérité de l’Europe, anéantie par cinq années de guerre, ne pouvait renaître que d’un développement du commerce, l'accroissement des échanges apparaissant suivant les théories économiques alors communément répandues, comme la condition de l’accroissement dans chaque pays, du revenu national global. Le principe d’un accroissement des échanges inspira lors des délibérations de Versailles les nombreuses et ardentes interventions américaines au cours des discussions économiques et financières.
C’est donc entre deux méthodes, deux conceptions différentes des politiques d'expansion économique outre-mer que s’élevait lors des négociations du traité de paix, le conflit essentiel. En fait, la tendance favorable au régime d’expansion communautaire fut soutenue par le Président Wilson et la délégation américaine.
La solution donnée au conflit ne fut pas dépourvue d'élégance. Elle consista à faire usage à l’encontre des intérêts des partisans de l’annexion, d’un projet dont ils étaient les auteurs mêmes.
Inventée par le Général Smuts, délégué de l'Union Sud-Africaine, et répandue à la veille de la Conférence de la Paix, l’idée d’un régime mandataire — idée destinée, dans l'esprit de ses auteurs à résoudre les problèmes posés par la succession des Empires vaincus, Empire turc, Empire austro-hongrois — fut appliquée en fait à la détermination du sort, non seulement des territoires enlevés à la Turquie, mais des anciennes colonies allemandes elles-mêmes.
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Ainsi l’abandon par l'Allemagne de ses droits au profit d’une institution «mandataire» répondait en
définitive aux exigences des divers partis en présence.
Au regard du passé, tout d’abord, un progrès parut accompli. La conscience de ce « progrès » fut, semble-t-il, la raison déterminante de l'adhésion du Président Wilson au régime nouveau. Le dépouillement de l’Allema- gne semblait en effet devoir être considéré comme l’un des aspects principaux de la lutte contre cette forme d’ «impérialisme » que les délégations réunies à Versailles s’efforçcaient de condamner.
On n’ignore pas en effet que l’administration coloniale allemande, s’était signalée par une répression particulièrement sévère des révoltes indigènes, notamment dans le Sud-Ouest-Africain et au Tanganyika.
Antérieurement aux travaux de la Conférence de la Paix, divers Gouvernements avaient préparé des mémoires où se trouvaient réunis des documents et des témoignages accablants pour les méthodes de colonisation mises en œuvre dans les territoires allemands. Un « Livre Bleu >» préparé par le Gouvernement de l’Union Sud-Africaine et incorporé aux documents britanniques de la Conférence, et un « Livre Gris » élaboré par le Gouvernement belge furent soumis aux délégations de la Conférence de la Paix. Les polémiques ainsi engagées provoquèrent en Allemagne de très violentes protestations ; ces polémiques d’ailleurs s’éteignirent au cours des années suivantes : en 1926, le Livre Bleu préparé par l’Union Sud-Africaine fut solennellement brûlé. S'il était exact que les documents ainsi présentés aient offert au public un récit des événements très nettement et systématiquement hostile à lAllemagne, il n'était pourtant pas contestable qu’un grand nombre de ces relations se trouvaient exactes. Le rôle de ces documents au cours des discussions coloniales qui eu-
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rent lieu dans les premières années de l’après-guerre, fut extrêmement considérable (6).
La création d’un régime colonial mandataire d’autre part, engageait l’avenir. L'institution élaborée dans la hâte paraissait dès l’abord viable. Le Président Wilson ne semble pas avoir mis en doute que le régime nouveau pourrait un jour servir de modèle à une réforme plus générale des anciennes méthodes de gestion coloniale. Il serait infiniment inexact de voir dans la création du régime mandataire une pure et simple mesure de circonstance. En fait — nous aurons l’occasion plus loin de reprendre cette idée — l’institution de ce régime ne peut être isolée dans le temps. Elle apparaît comme un aboutissement des méthodes de règlement des conflits d’ambitions rivales dans les territoires d'Outre-Mer, élaborées plus de trente années auparavant à la Conférence de Berlin. Dans l’esprit des auteurs du système nouveau, par ailleurs, l’adoption de ce régime au regard des anciennes colonies allemandes n’était en ellemême qu’une étape ; l'institution devait posséder dans l'avenir une exigence, une destinée propre.
(6) V. bibliographie sur ce point, à la fin du volume.