LE CONGRÈS DE MARGATE
Au cours des mois de novembre et décembre 1936 on constate un renforcement notable de l'hostilité anglaise à l’égard des transferts de territoires.
1. D’une part, les tentatives faites en 1935 pour écarter la thèse d’une redistribution de territoires coloniaux, par la proposition d’une redistribution de matières premières coloniales, semblent moins favorablement accueillies encore qu’elles ne l’avaient été à l’origine. Il apparaît que la dissociation tentée entre le problème des colonies et le problème des matières premières n’a pas eu pour effet d’atténuer si peu que ce fût l’acuité des revendications allemandes. Par ailleurs, la formule générale « redistribution de matières premières coloniales » utilisées par Sir Samuel Hoare n’a pas, après plusieurs mois, reçu encore de signification précise.
Sans doute, à Genève, en septembre, M. Eden reprend la proposition de Sir Samuel Hoare, maïs il en modifie assez sensiblement les termes. Il ne s’agit plus désormais d’une «redistribution >» des matières premières, mais de la recherche d’une « égalité d’accès > aux matières premières. Par ailleurs, l’enquête nouvelle ne serait plus limitée aux seules matières premières coloniales, mais s’étendrait à toutes les matières premières essen-
tielles. Toute préoccupation de «règlement colonial » est donc écartée des propositions nouvelles ; ces propositions plus générales ont pour dessein d'améliorer dans l’ensemble les échanges économiques internationaux.
Le Comité dont la réunion avait été décidée à Genève, en septembre, sur la proposition de M. Morrisson, n’a pu avoir pour tâche de lier le problème des matières premières au problème colonial.
2. D’autre part, et surtout, l’attitude du Congrès Conservateur de Margate, en octobre, en écartant à l’unanimité l’idée d’une discussion de la thèse allemande, donne une vigueur nouvelle à la résistance anglaise.
Une motion à ce Congrès, déposée par M. Sandys, était ainsi rédigée : «La Conférence invite le Gouvernement de Sa Majesté, afin de dissiper les graves anxiétés de l'Empire et les dangereuses espérances de l’étranser, à donner l’assurance que la déclaration faite en mars 1935 au Chancelier allemand par Sir John Simon, alors secrétaire pour les Affaires Etrangères — d’après laquelle la cession d’un territoire sous mandat n’était pas une question susceptible de discussion — représente encore l’attitude inchangée du Gouvernement de Sa Majesté ». Un rapport, rédigé par M. Sandys, critiquait les arguments de la thèse allemande et attirait l’attention sur les dangers très graves qui pouvaient résulter pour l’Angleterre de l’acquisition par l’Allemagne de positions stratégiques importantes. Certaines personnalités du parti conservateur tentèrent non pas de modifier lés dispositions mêmes de la motion, mais d’atténuer, dans une certaine mesure, le caractère catégorique de sa forme. Ces personnalités auraient voulu qu’on s’efforçât « de ne pas créer de nouvelles causes de gra-
ves difficultés entre les nations, alors que tant de problèmes attendent leur solution ». Toutes réserves, pourtant, furent écartées par le Congrès.
Cette attitude fut généralement approuvée en Angleterre. Les milieux libéraux manifestèrent le regret, cependant, qu’une fin de non-recevoir aussi absolue eût été opposée à l’Allemagne par des personnalités qui demeuraient par ailleurs si fermement favorables à une politique impériale. Le 24 octobre, l’'Economist écrivait : «La première chose pour Hitler, s’il s’engage sur le chemin de la guerre est d’obtenir de la France et de l’Angleterre les mains libres à l’est et au centre de l’Europe... Si nos conservateurs ont simplement repoussé le Führer vers cette voie dangereuse, ils ont rendu un mauvais service à l’Angleterre, aussi bien qu’à l’Europe elle-même. Il est d’une importance vitale que M. Baldwin ne considère pas la résolution du Parti Conservateur et la réponse allemande comme une excuse pour abandonner les tentatives de trouver une solution au problème colonial.. Si nous poussons les Allemands à lutter une fois de plus pour conquérir l’hégémonie du monde, ils ne se borneront pas à reprendre leurs anciennes colonies. Ils se saisiront de l’Empire colonial britannique tout entier ». Maïs le discours violent du général Gœring du 28 octobre, accusant l’Angleterre, en termes jugés injurieux, d’avoir « volé » les colonies allemandes, indisposa peu après l’ensemble de l’opinion. Diverses causes ainsi vinrent renforcer une hostilité qui, à la fin de l’année, se trouva à la fois accrue et étendue (5).
Cet article de l’Economist posait déjà en termes clairs
(6) Parmi ces causes, on peut citer les difficultés subies par divers milieux favorables à l’Allemagne au moment de l’abdication du roi Edouard VIII.
le problème même qui a fait l’objet, pendant ces derniers mois, en Angleterre des discussions les plus vives. A lire les récentes études anglaises, on reconnaît combien a été profonde l’évolution des milieux qui, en février 1936 et au lendemain de la conquête éthiopienne, paraissaient avant tout préoccupés de rechercher les solutions économiques les plus propres à satisfaire par voie pacifique les besoins des nations «insatisfaites » et appellent aujourd’hui l’attention avant tout sur les problèmes politiques que pose un règlement général.
Ainsi les discussions qui se sont poursuivies récemment en Angleterre à propos des exigences de la sécurité européenne ont-elles fait apparaître au regard du problème particulier des colonies, des tendances nouvelles parfois inattendues. La fermeté se trouve parfois encouragée, dans les milieux les plus inclinés à l’indulgence. Aïlleurs, au contraire, l’idée d’un « règlement colonial > paraît en progrès.
Les travaillistes, tout d’abord — c’est là un signe caractéristique de cette évolution — qui avaient, par la motion Lansbury, réclamé en 1936 la discussion générale de la question des matières premières, déplorent l’attitude de l’Allemagne au regard du problème particulier des colonies et des problèmes généraux de la sécurité : «C’est maintenant le tour des colonies, écrit le Daily Herald. Y aura-t-il d’autres revendications ensuite ? Et lesquelles ?.. Cette demande de restauration de l’empire colonial, on ne nous dit pas non plus comment elle sera présentée, comme une exigence péremptoire qui pourrait être un jour appuyée par une menace de guerre ? Comme un simple détail dans un règlement d'ensemble amiable ? >»
Les cercles dits « d'extrême droite» pourtant géné-
ralement favorables aux thèses allemandes, maïs en même temps défenseurs ardents des politiques impériales, ne dissimulent pas combien à tout prendre, ils préféreraient à une expansion de l’Allemagne outremer une extension d'influence en Europe même. Sous le titre: «Non, merci, Monsieur Hitler», M. Franck Owen opposait à l’Allemagne dans le Daily Express, du 1‘ février, une fin de non-recevoir. Le même Daily Express était, le lendemain, particulièrement catégorique et franc : «En ce qui concerne Dantzig, Memel, Malmédy où Moscou, Hitler peut demander tout ce qu’il veut sans que notre pays s’en préoccupe. Mais lorsqu'il nous demandera nettement nos colonies, il peut s’attendre à ce que nous répondions nettement : «non».
Mais, à l’inverse, le souci de parvenir à un règlement européen — jugé nécessaire pour donner aux politiques de sécurité un fondement nouveau — incite d’autres milieux à souhaiter une attitude nouvelle au regard des revendications coloniales allemandes.
Dans les colonnes des journaux britanniques, diverses personnalités, M. Joelson, directeur d’une revue de politique africaine, le colonel Meïinertzhagen, Lord Buxton, déclarent se refuser à l’intransigeance. Les revues libérales, le New Statesman and Nation, le Times and Tide examinent les conditions d’un transfert de territoires. Lord Elibank, dans une lettre au Times (6), s’efforce de réfuter les thèses « économiques» du Dr. Schacht, mais il n’écarte pas pourtant l’éventualité d’un règlement. Il préconise la création d’une Commission Internationale composée de toutes les nations coloniales. Il envisage la cession à l'Allemagne de certains de ses anciens territoires — le Cameroun, le Togo, Samoa, la
(6) Times, 5 janvier 1937,
Nouvelle Guinée — à l’exclusion du Sud-Ouest africain et du Tanganyika. Sir Claud Russell, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne à Lisbonne, proposait dans une lettre publiée par le Times, le 3 février dernier, de céder à l'Allemagne diverses zones appartenant aujourdhui à l’Angleterre, à la France, à la Belgique et au Portugal, à savoir une partie de la Nigéria, du Cameroun, du Congo belge et de l’Angola (7).
Enfin, le Manchester Guardian reprenaïit ses efforts en vue d'élaborer un régime colonial nouveau, préparant la voie à une administration internationale (8).