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CHAPITRE IV

L’attitude de l’opinion publique française à l’égard de la question coloniale n’est pas facile encore à définir. La revendication coloniale a été présentée officiellement par l’Allemagne, on le sait, au moment de la dénonciation du traité de Locarno, c’est-à-dire à l’heure même où une crise brutale de la paix européenne exigeait l'attention anxieuse de la France ; ce n’est qu’à une époque très récente qu'ont pu naître les discussions relatives à un règlement colonial.

D'une manière générale, la France est hostile aujourd'hui à une restitution pure et simple à l'Allemagne de ses anciens territoires. Mais on aurait tort de voir dans l’attitude de la France une attitude d’absolue intransigeance.

Ce n’est pas la France — il faut le rappeler — qui a pris l’initiative, en 1919, de réclamer l’abandon par l’Allemagne de ses possessions d’outre-mer. Il y a plus. Au moment des discussions du traité de paix, des voix se sont élevées à la Chambre pour protester contre les clauses coloniales de Versailles. M. Pierre Renaudel, député socialiste, réclama une internationalisation des régimes coloniaux et critiqua le principe d’un transfert de territoires (1).

(1) Deuxième séance du 26 septembre 1919.

Quelques jours plus tard, un député appartenant à une tout autre formation politique, M, de Grandmaison, regrettait que le traité eût interdit à l'Allemagne, à l’avenir, une expansion outre-mer (2). Un économiste français bien connu, M. Charles Gide, déplora, dans un article de la Revue d'Economie Politique, que le traité de paix n’eût pas permis la création d’un régime colonial nouveau, auquel l'Allemagne aurait été en droit de participer (3).

L’attitude présente de la France n'est aucunement, à l’égard de la revendication coloniale, une attitude entièrement négative. Si l’on examine les opinions récemment émises, on doit remarquer que la France n’est pas hostile a priori aux concessions économiques et coloniales. Elle a à cet égard une seule exigence, mais cette exigence est ferme : elle exige que les concessions qu'on sollicite d’elle ne soient pas vaines. C’est à la paix, et à la paix seule, que la France est disposée à accomplir un sacrifice.

Si une très grande partie de l'opinion française est défavorable à l’idée d’un règlement colonial, son hostilité s'explique ainsi à la fois par un scrupule et par une crainte.

Scrupules à l'égard des populations soumises à la tutelle de la France. Particulièrement importantes à cet égard sont les déclarations récentes de M. Albert Sarraut, ancien président du Conseil : « La cession ou la vente d’une de ses colonies serait pour tout colonisateur européen un acte spécialement odieux... Ainsi que je l’ai écrit dans mes ouvrages, transférer contre un avantage politique une colonie, c’est-à-dire une col-

(2) Deuxième séance du 3 octbre 1919.

(3) Revue d'Economie Politique, 1919.

lectivité d'êtres humains, comme on transfère un cheptel ou un stock de denrées, c’est proprement trafic de négriers… L'Allemagne parle à tout bout de champ de son honneur ; l’Angleterre, la Belgique et la France, pour parler moins souvent du leur, n’en ont pas un moindre souci ».

M. Racamond, secrétaire général adjoint de la Confédération Générale du Travail, attirait récemment l’attention, dans une interview publiée par Vigilance, sur la nécessité de prendre en considération les intérêts des indigènes : « Le fait de considérer les colonies comme une monnaie d'échange entre les différents pays capitalistes est véritablement quelque chose de répugnant ».

Crainte par ailleurs que la concession à l’Allemagne d'avantages coloniaux ne soit un acte vain — un acte incapable d'apporter à l’Europe une sécurité économique et politique durable.

M. Lamoureux, dans une interview donnée à l’Echo de Paris le 16 janvier, se montrait pour cette raison nettement hostile à toute concession française en matière coloniale : « Je suis, dit-il, de cet avis que la France ne peut faire aucune concession d’ordre colonial. Le jour où elle entrerait dans cette voie, elle serait prise dans un engrenage fatal. L’abandon d’une colonie française à l’Allemagne serait interprétée comme la réparation d’une prétendue injustice et comme un acte de faiblesse dont il ne nous serait tenu aucun gré. La France n’a pas de cadeau à faire. Les cadeaux d'Etat à Etat n’entretiennent pas l’amitié et n’assurent pas la sécurité. Quelle confiance garderaient nos alliés en notre pays, si celui-ci, pour conquérir une paix précaire, cède à la menace et s’ampute, gratuitement, de son territoire. »

M. Paul Reynaud, dans des déclarations publiées au même journal, s’appliquait à élever le débat : «Il convient, disait-il, de dissiper des illusions trop répandues au sujet de l’aide qu’une colonie d'Afrique serait en mesure d'apporter aux pays d'Europe. Disons à l’Allemagne, en la regardant dans les yeux, que nous sommes prêts à reconstruire l’Europe déchirée par ses vieilles haines et en péril de déclin en face du continent asiatique qui monte avec son prolétariat demi-nu, qui s’asservit à la machine. Ce qu’il faut crier à l’Allemagne, c’est que cette reconstitution ne peut sortir d’une lutte en Europe pour l’hégémonie, car dans cette lutte, ce sont les peuples les plus évolués, et par conséquent, les plus fragiles, qui recevraient les coups mortels ».

M. Louis Rollin abordait, le 9 janvier, dans le même journal, le problème de la collaboration économique des Puissances aux colonies et se déclarait hostile à tout transfert de territoires.

M. François Piétri déclarait, le 15 janvier, à l’Echo de Paris : « Quant à nous, vous savez bien que nous ne céderons jamais, et les Anglais non plus, un seul pouce de notre terrain colonial. Matières premières ? bases maritimes ?.… nous pouvons parler de tout cela. Asseyons-nous et discutons ».

M. Flandin, ancien président du Conseil, posait à propos des problèmes coloniaux un certain nombre de questions : « Oui ou non, l'Allemagne veut-elle collaborer avec le reste de l’Europe pour organiser la paix sur des bases solides ? C’est une question qui dépasse, et de beaucoup, le problème des rapports franco-allemands. On a dit que le peuple allemand étouffe dans son économie autarcique sur un territoire trop petit. Ce n’est pas la France seule qui peut offrir à l’écono-

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mie allemande un débouché suffisant. Dans quelle mesure la reconstruction de l’empire allemand réussiraitelle à résoudre le problème de l’économie allemande ? »

M. Moutet, alors ministre des Colonies, déclarait à son tour, le 28 décembre, dans Paris-Soir : «Je considère que la question de la restitution éventuelle des anciennes colonies allemandes ne se pose pas. La France tient son mandat de la S.D.N. Elle le remplit en toute conscience, et tant qu’elle conservera la confiance de la S.D.N. — qui ne paraît pas devoir lui manquer, — elle ne l’abandonnera pas. Il ne suffit pas de poser un certain nombre de problèmes sur l’échiquier international pour que cela nous oblige à considérer qu’il y a une question posée. Pour moi, je viens de nommer au Cameroun le plus jeune de nos gouverneurs, grand blessé de guerre, et qui est des hommes les plus éminents de notre administration coloniale. Je ne lui aï pas donné d’autre consigne que celle-ci : « pour durer, réussir ». C’est donc que j’entrevois une politique à longue échéance, conformément d’ailleurs au mandat qui nous a été remis. Qui donc d’ailleurs pourrait se plaindre pour l'instant ? Le mandat est une charge et les avantages que nous en retirons ne sont pas des privilèges. Le régime économique est celui de la Porte Ouverte. Toutes les nations, à condition qu’elles soient membres de la S.D.N., ont les mêmes droits, du point de vue des avantages économiques, d’exploiter le pays, dy importer leurs marchandises, d’y retirer les matières premières. Au surplus, telle Puissance réclamante y compte déjà 540 de ses ressortissants, qui occupent des emplois dirigeants sur le même pied que les Français. Le développement considérable que nous avons donné à l’action colonisatrice est marqué sur le terrain et dans les

statistiques (ports, chemins de fer, plantations, écoles, institutions sociales et sanitaires). Il suffit de comparer la situation d’aujourd’hui avec ce qu’elle était au moment de notre prise de possession du mandat. C’est une plaisanterie de parler des peuples qui à létroit chez eux pourraient trouver là un débouché à leur excès de population : aucun Européen ne peut travailler sous des climats autrement que dans quelques fonctions de direction, et on le sait bien ».

Le 13 janvier, M. Moutet déclarait à l’Echo de Paris : « Je ne crois pas que la question coloniale soit une des pensées à laquelle l'Allemagne, même celle de Hitler, tienne fondamentalement. Elle s’en sert pour son jeu politique, et ses revendications apparaissent ou disparaissent selon les besoins de sa politique générale surtout européenne. La conclusion est la suivante : nous ne pouvons pas envisager un remaniement politique du point de vue colonial et cela pour beaucoup de raisons, dont la principale tient aux vœux des populations. Nous avons montré avec la Syrie comment à certains moments nous pouvons concevoir notre attitude à l’égard des mandats. Mais sur le terrain économique, je désirerais la collaboration économique avec une Allemagne décidée à rentrer dans ce jeu pacifique. Elle est sûre de trouver toujours quelqu’un à qui parler en toute franchise dans le désir d’aboutir à un accord général. Cela ne dépend pas de nous : cela dépend d'elle. »

Mais à l’inverse, si diverses personnalités françaises sont favorables à la discussion d’un éventuel règlement colonial — quelle qu’en puisse être la forme — c’est avec la pensée essentielle que ce règlement nouveau servira la cause de la paix.

M. André Philip, professeur à la Faculté de Droit de

Lyon, député, après avoir souligné que la revendication coloniale posait d’après lui « presque exclusivement une question de prestige pour l’Allemagne, et une question de justice abstraite de la part des pays destinés à faire des concessions », ajoutait : « Ceci étant, il n’y a aucune raison pour rebuter le désir de prestige de l’Allemagne et pour négliger les considérations de justice abstraite : il n’y a aucune raison, tant que le système colonial ne sera pas aboli, de ne pas faire droit aux aspirations des pays les plus pauvres et les plus fortement peuplés… La France pourrait engager des négociations avec la Pologne pour la faire participer à la gestion d’une de ses colonies, ou pour lui céder un territoire colonial, dans la même mesure et la même proportion où l’Angleterre agirait de même avec l’Allemagne ». Après avoir examiné le problème de l’octroi de crédits à l’Allemagne, M. Philip terminait en déclarant : « Ce premier ensemble d’accords marquerait un formidable pas en avant dans l’organisation de la paix » (4).

Le Professeur Rivet, ethnographe, professeur au Museum, après avoir fait observer que « l’octroi de colonies ne peut évidemment résoudre la crise économique dans laquelle se débat aujourd’hui l’Allemagne », déclarait regretter que l’Allemagne ait été privée de ses colonies par le traité de paix. Approuvant l’idée d’un règlement colonial, le professeur Rivet ajoutait que la « généralisation du système des mandats sous l'égide de la Société des Nations est indispensable ». M. Rivet abordait ensuite la question des négociations purement économiques, estimant « juste que les Etats riches viennent en aide aux Etats pauvres, pourvu que la paix

(4) Déclarations publiées par Vigilance, organe du Comité des Intellectuels Antifascistes,

économique ainsi établie aille de pair avec la paix politique ». Le

M. René Belin, secrétaire général adjoint à la Confédération Générale du Travail, se montrait favorable, d’une manière générale, à une détente franco-allemande, et examinait l’an dernier l’éventualité d’un règlement colonial nouveau.

Particulièrement nettes enfin sont les dé ue publiées par M. Gaston Bergery, député de Mantes : « Nous pensons que la restitution d’un domaine colonial à lAIlemagne serait indéfendable si elle n’était pas autre chose pour l'Allemagne qu’un moyen d’y trouver les métaux et l’économie de devises nécessaires pour préparer une nouvelle guerre. Au contraire, une telle restitution serait très défendable si elle avait pour contrepartie une organisation solide de la paix en Europe. Organisation non pas dans les mots, mais dans les faits, et nous savons ce que cela veut dire. Cela signifie avant tout la limitation contrôlée des armements et l’organisation de l’économie européenne ».

Il importe enfin de rappeler que les personnalités les plus défavorables au principe d’un transfert de territoires n’ont parfois pas voulu écarter l’éventualité de concessions économiques de la France aux colonies.

Il faut signaler à cet égard que l’Académie des Sciences Coloniales adopta récemment un texte dont voici un des principaux passages :

« On a dit justement que le transfert d’une colonie contre des avantages politiques serait un acte répugnant, un trafic de négriers.

« Au contraire, une collaboration européenne où l’Allemagne aurait la place qui lui revient, pourrait être envisagée pour l’entreprise immense de la mise en va-

leur de l'Afrique, organisée dans des conditions qui ne toucheraient pas au principe des souverainetés existantes.… » (5).

L'Institut Colonial, sous la présidence de l’amiral Lacaze, de l’Académie Française, a émis un vœu dont nous extrayons les lignes suivantes :

« L'Institut Colonial Français, réuni en vue de rechercher dans un esprit de paix profondément sincère et dans le sentiment pressant de la nécessité d’un accord européen pour la sauvegarde de la civilisation occidentale, quelle réponse peut être apportée par l’opinion française aux revendications coloniales de plus en plus hautement formulées par l’Allemagne ;

Déclare solennellement :

Que la France se doit et doit aux Français de la Métropole et d’outre-mer.. de faire entendre la souveraine affirmation de sa volonté de maintenir à tout jamais dans l'intégrité nationale toutes les régions d’outre-mer où se poursuit sa mission civilisatrice.

Et demande au gouvernement :

Sans méconnaître l’opportunité d’une entente collective économique avec le III° Reich, de décliner péremptoirement toutes propositions officieuses ou officielles qui auraient pour objet une rétrocession quelconque des territoires actuellement administrés par la France. »

Les déclarations de M. Albert Sarraut, ancien Président du Conseil, ont eu, à cet égard, un grand retentissement.

Examinant l’éventualité d’une coopération aux colonies, l’ancien président du Conseil affirmait : « Mon vœu est de voir s’instaurer une collaboration européenne

(5) L'Afrique française, janvier 1938, p. 31. (6) Ibid., p. 33.

où l’Allemagne aurait la place qui lui revient comme grande nation, pour l’entreprise immense de la mise en valeur de l'Afrique Noire, organisée dans des conditions qui ne toucheraient pas au principe des souverainetés actuellement établies. Dans ma pensée, l'Afrique Noire doit devenir le terrain de rencontre, d’entente et de fusion des intérêts européens aujourd’hui dressés les uns contre les autres, dans l’antagonisme mortel de ces nationalismes économiques dont l’Europe, si elle n’y prend pas garde, finira par périr… Il faut reconstruire l'Europe pour parer à cette menace asiatique dont j'ai depuis longtemps signalé les dangers. Par quel bout faut-il commencer cette reconstruction ? Moi, je dis : par l'Afrique Noire. »

M. Anatole de Monzie, ancien ministre, dans d’importants articles de Paris-Soir et du Capital, exigea que la France prit ouvertement et nettement parti à propos des problèmes soulevés par les revendications coloniales allemandes. Attirant l’attention à diverses reprises sur le danger d’une expansion d'influence de l'Allemagne en Europe Centrale, M. de Monzie souhaitait que la France, au moment même où elle prenait conscience de la nécessité d'organiser son Empire, se préoccupât d’ouvrir, grâce à la création de Compagnies internationales à Charte, un champ d’activité à l’Allemagne en Afrique même.

Les lignes générales de la politique extérieure de la France au regard des problèmes économiques et coloniaux ont été définies par le Président du Conseil dans son discours de Lyon, au mois de janvier 1937.

M. Léon Blum avait combattu avec vigueur la thèse d’après laquelle la concession d'avantages économiques

ou coloniaux à l’Allemagne devait prendre la forme d’un marché. Mais le Président du Conseil avait tenu à faire observer combien était fatale, inéluctable, la connexion à établir entre les problèmes particuliers des colonies et les problèmes plus généraux de la paix : « Quelle est la nation qui consentira à coopérer avec une autre nation, soit en lui ouvrant des crédits, soit en lui ouvrant des facilités de peuplement ou de colonisation, soit par tout autre moyen, si elle doit conserver si peu que ce soit appréhension que le secours prêté par elle risque de se retourner un jour contre elle, que les crédits, les matières premières, les établissements extérieurs viendront encore accroître une force et un « potentiel» militaires dont elle-même ou ses amis seraient les victimes ? Il existe donc une liaison nécessaire, une connexion inéluctable entre coopération économique d’une part, organisation pacifique et arrêt de la course aux armements de l’autre. Pour travailler en commun, il faut pouvoir travailler en paix. »

Le 16 décembre 1937, au cours de la discussion du budget des Colonies à la Chambre des Députés, MM. Pierre Bloch et Louis Marin, députés, soulevèrent le problème des revendications coloniales. Un premier débat sur la question s’ouvrit ainsi au Parlement français. M. Marius Moutet répondit aux interpellations en déclarant :

« La question que M. Marin a posée au sujet des revendications coloniales de certains autres pays est une question d'ordre gouvernemental et il ne m’appartient pas de la traiter en l’absence de M. le Ministre des Affaires Etrangères.

« Mais je puis assurer la Chambre que, de ce point de vue, rien n’est compromis et qu'aucune question n’est vraiment posée. » |

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