‹ Essai sur les revendications colonialesChapitre 59 sur 74 · A RAT À Ê · texte numérisé non relu

A RAT À Ê

Nous ne voudrions pas terminer cette étude en imposant au lecteur une opinion. Nous voudrions simplement, en conclusion, pour aider à mesurer la valeur des attitudes en présence, l’exigence propre des solutions proposées, nous efforcer de préciser l'enjeu du débat colonial actuel.

On a souvent voulu voir dans ce débat avant tout une épreuve de forces. Si l’on songe, dit-on, au conflit plus général qui oppose l’un à l’autre deux groupes de nations, le conflit particulier des revendications coloniales aide à définir les limites, et l’objet exact des résistances offertes. Sur quels points s’affirmeront les plus nettes intransigeances ? Quelle place doit occuper une « concession coloniale >» dans une « politique générale d’apaisement » ? Quelle vigueur donner à la défense de possessions d’outre-mer dans une politique générale de fermeté ? S'il s’agit en définitive de rechercher le prix de la paix, par qui et comment sera payé ce prix ?

On nous permettra de ne pas insister sur cet aspect du débat. Non qu’il soit, en fait, négligeable : qu’on le veuille ou non, c’est par cette méthode qu’ont été posés les problèmes coloniaux, c’est d’après cette même méthode qu’on nous invite à les résoudre. Est-il rien pourtant. de plus déplorable ? Il y a quelque puérilité à croire que des concessions coloniales suffisent à acheter la paix, et nous nous refusons quant à nous, à faire à une grande puissance — qu’il s’agisse de Allemagne comme

de la France — l’injure de croire que sa sécurité soit à vendre. Il est profondément regrettable que des problèmes diplomatiques techniques comme les problèmes coloniaux, que les problèmes posés par la mise en valeur d’une des rares régions du globe encore ouvertes à une mission européenne, soient résolus au hasard des exigences de ces « conflits idéologiques », de ces confîlits de «complexes» de supériorité ou d’infériorité, dont l’Europe risque de ne jamais guérir.

Il paraît à la fois plus loyal, et plus exact, de voir dans « l'expérience » que constitue le conflit des « Haves » et des « Havenots », non pas une épreuve de forces, mesurant le sort de telle ou telle vigueur, de telle ou telle puissance, mais une épreuve de la notion même de force nationale, une épreuve obligeant les anciennes nations à considérer à nouveau quelles peuvent être aujourd’hui les conditions de cette puissance nationale, sous ses deux aspects essentiels, la richesse nationale d’une part, l’honneur national — nous préférons ce mot au mot de prestige — d’autre part.

Il faut bien se souvenir que jusqu’à une date récente l'expansion coloniale avait été considérée bien plus comme un emploi de la richesse nationale que comme une condition de création de cette même richesse. Diverses nations riches en capital avaient orienté leur activité vers les conquêtes et la mise en valeur de terres nouvelles. Mais d’autres nations comme la Suisse, la Suède s'étaient abstenues de prendre leur part ‘dans le

mouvement colonial, sans que pourtant le moindre doute ait jamais été élevé au regard de leur richesse propre. La richesse nationale tendait à se détinir grossièrement par la possession de réserves, ainsi par une certaine ampleur et un certain rythme du mouvement de formation des capitaux.

Est-il exact aujourd’hui que des nations jeunes, riches en hommes, mais essentiellement pauvres en capitaux transférables, puissent espérer créer par une politique d'expansion outre-mer, de nouvelles sources de richesse nationale ?

Ceite question centrale n’avait reçu jusqu’à ces derniers mois, que peu de réponses précises. D’éminents économistes se sont efforcés récemment d'aborder le problème. Le Comité des matières premières de Genève a réuni une importante documentation, et publié des chiffres destinés à détruire bien des préjugés. Le débat pourtant n’a pas été jugé clos. |

En fait, il serait extrêmement aventureux de se borner comme on l’a fait parfois, pour apprécier la valeur économique des politiques d'expansion coloniale, à examiner simplement le revenu des territoires où doit s’exercer cette expansion. Le problème ne se limite pas à l’établissement d’un compte de profits et pertes. Il s’agit avant tout d'étudier une relation entre une certaine économie nationale et certaines économies coloniales : suivant les conditions d’activité de leurs marchés financiers, l’orientation de leur politique commerciale, les méthodes de leurs paiements extérieurs, leur structure économique générale, les nations peuvent chercher et trouver dans l’accroissement de leur territoire économique des profits différents, se heurter à des difficultés malaisément comparables.

a) Dans l’hypothèse précise qui nous est posée — l'exemple allemand — il s’agit pratiquement de l’incorporation totale, supposant une union monétaire, d’un territoire colonial donné à une économie fonctionnant en vase clos, à l’intérieur d’une nation dont l’énergie tout entière se tend vers l’accomplissement d’une politique d’expansion de crédit intérieur, orientée vers l'exécution de travaux d'équipement des services publics — service public de la défense nationale, réarmement et urbanisme — et à la création, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’une industrie de matières premières, Le souci d’une émigration massive d’Allemands aux colonies étant aujourd’hui écarté (1), le profit d’une acquisition de territoires se ramène en premier lieu à la possibilité d'étendre dans ces territoires le domaine d’application de la politique d’expansion de crédit poursuivie à l’intérieur de la nation elle-même — cette politique supposant que ces territoires sont soumis au régime monétaire du mark — en second lieu au « bénéfice >» de léconomie de devises à attendre à propos de l’acquisition des matières premières coloniales (2).

L’ampleur que pourra prendre dans un territoire colonial l’application des nouveaux procédés d’investissement conçus en Allemagne même est à peu près impossible à fixer par avance. On se ferait pourtant d’étranges

() V. Kurt Johannser et H. Kraft, Das Kolonialproblem Deutschlands, Hambourg, 1936, p. 43. « Diese Seite das Kolonialproblems spielt.… eine untergeordnete Rolle ».

(2) Sur l'intérêt d’une liaison monétaire entre une métropole et une colonie, on voudra bien se reporter à un exposé de: M. B. Nogaro fait au Centre d'Etudes de Politique Etrangère, exposé dont nous avons reproduit avec l’autorisation de l’auteur, les principaux passages dans notre rapport, La Question des Matières Premières et les Revendications Coloniales, Publications du Centre d’Etudes de Politique Etrangère, travaux des groupes d’études N° 4, Paris, 1937, 264 p. (p. 75 et suiv.).

illusions (3) si l’on croyait que l’adoption d’une politique d'investissement même effectuée en marks grâce aux méthodes d'expansion de crédit mises au point ces dernières années en Allemagne (4), peut apporter comme on l’a dit trop souvent, un débouché considérable aux industries de création des biens capitaux.

Quant à l’économie de devises, elle a été évaluée parfois en Allemagne à 10 ou 12% du montant total des devises étrangères nécessaires au Reich pour le règlement des acquisitions effectuées à l’extérieur. En réalité, ce chiffre n’a pu être obtenu qu’en supposant exécuté un programme de dix ans de mise en valeur des territoires en cause. En se fondant sur les données

actuelles de la production de ces territoires on parvient

à définir une économie de devises inférieures à 1 %. Cette évaluation elle-même ne tient pas compte de la nécessité pour l’Allemagne, si elle voulait poursuivre une exploitation intensive de racheter les entreprises productrices étrangères ; ce rachat ne serait possible que grâce à la conclusion d’emprunts en devises étrangères, levés sur les places de Londres ou de Paris, la charge des intérêts de ces emprunts restant au passif des territoires acquis.

Il faut faire ainsi les plus expresses réserves quant à l'importance du secours, capable d’être apporté à une économie felle que l’économie allemande actuelle par

(3) Sur l’importance des investissements coloniaux, voir les données fournies par le Professeur Herbert Frankel de Johannesburg, reproduites dans l’intéressant article anonyme « Kolonien, Kapitalien, Wettrüsten >», publié par le Pester Lloyd du 27 février 1938.

(4) Sur ces méthodes, Karl Schiller, Arbeïtsbeschaffung und Finanzordnung in Deutschland, Heidelberg, 1935, et le rapport préparé par M. Laufenburger pour le Congrès des économistes de langue française de 1938, publié par la Revue d'Economie Politique de janvier-février 1938. Voir aussi M. de St-Jean, La politique économique du Dr Schacht, Paris, Alcan, 1936.

la possession de territoires tels que les anciens territoires coloniaux du Reich.

b) Mais d’une manière générale, et étant donnée la tendance présente à la création ou à l’affermissement

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