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d'Empires commerciaux, faut-il considérer comme légi-
time et profitable aujourd’hui au regard du souci d’accroissement de la richesse nationale, les politiques d’expansion destinées, non pas seulement à corriger, mais plus exactement à compléter les politiques récentes de repliement ? (5)
Divers avocats des nations dites « nanties », une fois parvenus aux conclusions que nous rappelons plus haut, ont cru fortifier leur position en élevant des doutes sur la valeur économique des politiques d'expansion coloniale en général et en recommandant comme remède aux difficultés nées du développement présent des tendances autarciques, le retour pur et simple aux méthodes traditionnelles du libéralisme international.
L'étrange eût été que l’on s’étonnât de l'ironie des réponses. Nous avons rappelé plus haut combien il nous paraissait urgent et souhaitable que des études précises viennent aider à définir cas particulier par cas particulier, le « bilan colonial ». Bien des préjugés sans doute exigent revision. Il y aurait quelque naïveté pourtant et quelque inélégance, pour une nation « nantie » pourvue d’un Empire et consciente de ses charges, à défendre
(5) Sur ce point, voir l’opinion de M. Moritz Bonn, «Le problème allemand, Expansion coloniale ou commerciale ?» (Esprit International, avril 1937). Nous n’hésitons pas à nous rallier ici aux thèses exprimées avec une grande clarté par M. René Hoffherr, délégué de la France au Comité des Matières Premières, de Genève, dans son article : «L'évolution du problème des Matières Premières et les aspirations coloniales étrangères», Politique Etrangère, décembre 1997,
la possession d’un domaine colonial par la seule affirmation de son inutilité.
Il ne faut pas être surpris par ailleurs, si une attitude d’ironie discrète — moins dissimulée, il faut l’avouer, que naguère — a accueilli dans les divers milieux intéressés, les recommandations bienveillantes, favorables au retour aux politiques de «libéralisme international ». Les causes qu’il est possible de reconnaître à l’origine du déclin récent de ces politiques ont été analysées dans la presse, le plus souvent avec trop de hâte : les descriptions ont été fréquemment sommaires. Sans vouloir ici aborder un débat dont l’exposé seul exigerait de longs développements, on doit rappeler pourtant qu'aux mobiles classiques des « tendances autarciques » — souci de protection des classes paysannes, soutien des industries-clefs, préparation de l’économie de guerre — s'ajoutent aujourd’hui des mobiles nouveaux, dont la force ne peut être méconnue : souci d’assurer une sécurité monétaire en surveillant par l’exercice d’un contrôle les mouvements de capitaux ; souci enfin et surtout de pratiquer à l’intérieur d’une nation, des politiques d'expansion de crédit destinées à permettre l'adoption de politiques d’investissement — politique d'équipement, d’'industrialisation, comme pour la Pologne, ou comme dans le cas de l'Allemagne de réindustrialisation — conformes aux exigences d’une politique militaire ou d’une politique sociale. Aucune nation, il faut l’avouer, ne parati disposée à une date immédiatement prochaine, à renoncer à de semblables soucis.
Est-ce à dire pourtant que les méthodes de repliement, dont nous avons vu les applications pendant les premières années qui ont suivi la dernière crise mondiale, puissent être considérées comme adoptées défini-
tivement par les principales nations d'Europe ? L’absurdité d’une politique autarcique, au sens propre du terme — d’une politique caractérisée ainsi par une hostilité systématique à l’accroissement des importations, et un effort de développement des ressources du territoire national, quel que soit le prix de cet effort — dès lors. que cette politique s’applique à une nation telle qu’une nation d'Europe, au territoire étroit, aux ressources si limitées, éclate aux yeux. Mais on ne doït pas méconnaître que spontanément déjà, comme on a eu l’occasion de le rappeler déjà dans cette étude, ces tendances nouvelles si défavorables au sort de l’universalisme : classique, condamnent par leur seul développement le nationalisme économique lui-même. Une solidarité, on l’a vu, tend à s’établir entre économies nationales ou entre économie nationale et économie coloniale. Par des procédés souvent déplorables, quelquefois heureux, l'élargissement nécessaire des marchés se poursuit en dépit des obstacles les plus divers.
On s’est alors demandé s’il ne conviendrait pas de s'appliquer dès aujourd’hui à accroître entre les Empires commerciaux qui tendent à se forger, l’étendue des relations économiques durables. Plutôt que de combattre de front les excès, évidents de l’autarcie, on a proposé d’en transformer les méthodes en les dépassant.
C’est à ce souci de préparer dès aujourd’hui un élargissement volontaire des activités économiques restreintes par l’adoption des politiques d'Empire, que répondent deux propositions d’un grand intérêt, émises lors des discussions relatives aux revendications coloniales allemandes.
La proposition présentée en Angleterre, par M. Ame-
ry, ancien secrétaire d'Etat aux Colonies —— ardent défenseur des politiques actuelles d'Empire — avec le dessein d’associer par voie d'accords bilatéraux ou plurilatéraux diverses nations, d'Europe Centrale par exemple, à la politique de préférence établie au sein de l'Empire britannique.
La proposition par ailleurs examinée au cours de notre étude de créer un régime de sociétés d'économie mixte destinées à l'exécution de certains fravaux d’équipement ou à l’exploitation de certaines sources de matières premières aux colonies. Des liens financiers nouveaux, à objet limité, seraient ainsi établis entre les nations dites créancières et les nations dites débitrices. L'activité de ces sociétés paraît répondre aux exigences du nouvel effort à entreprendre en vue d’une meilleure mise en valeur des continents encore ouverts à l’activité des Blancs.
Ces propositions ont été présentées comme une contribution à la solution du problème de la « redistribution des matières premières ». Nous avouons n’avoir que méfiance pour ces expressions sonores, destinées le plus souvent à dissimuler, sous une langue abstraite et creuse, des ambitions qu’il est infiniment préférable d'exposer franchement.
Il semble que les propositions que nous rapportons doivent être considérées comme ayant avant tout pour dessein — et c’est là leur fonction dans une politique générale d’accroissement de richesses — de préparer, malgré l’existence et le développement de tendances « autarciques », et si l’on peut s’exprimer ainsi, au-delà de ces tendances, de nouvelles formes d’expansion économique internationale. Alors que l’on persévérait trop souvent à associer les notions de « politique libérale »
et « politique d'expansion » d’une part, de « politique non libérale » et « politique d’appauvrissement » d'autre part, ces dernières propositions s’efforcent d’isoler l’un et l’autre dilemmes ; le « dilemme libéralisme ou autarcie» n’est pas abordé de front et une valeur propre est donnée au conflit qui oppose entre elles les politiques de repliement et d’appauvrissement d’une part, les politiques d’expansion et d’enrichissement d’autre part (6). Il ne faut pas se dissimuler pourtant que ces politiques dans la mesure même où elles sont « réalistes », dans la mesure même où elles s’attachent à partir du « présent », fortifient irrémédiablement et automatiquement les tendances dont elles impliquent l’existence. Elles risquent de renforcer les contraintes imposées à l’économie au cours des dernières années, dès lors qu’elles ne les détruisent pas. Or, on le sait, c’est dans l’existence même de ces contraintes qu’un observateur particulièrement pénétrant a cru pouvoir discerner un des signes les plus marquants du déclin de l’Europe (7). L'opinion qui tend à interpréter un mouvement comme un déclin repose en définitive toujours sur un jugement de valeur. Faut-il croire ici à la fatalité d’une décadence ? Faut-il croire à l’affaiblissement de la vo-
(6) Dans quelle mesure est-il exact, comme on le dit si hâtivement, parfois, que la tendance actuelle à la transformation de la fonction du commerce international ait pour corollaire une tendance à la diminution, à la régression de ce commerce ? M. Eugen Bohler, dans son rapport présenté au Comité Mixte d'Experts de la Dotation Carnegie et de la Chambre de Commerce Internationale, s’est vivement élevé contre les exagérations fréquentes de la plasticité ou de la fragilité du commerce international. V. la réponse à son rapport par le Professeur Frank Graham de Princeton (Weltwirtschaffliches Archiv, Kiel, novembre 1936). Cf. sur l’évolution récente du commerce international, Oulès, Le mécanisme des échanges internationaux et la politique commerciale en temps de crise, Paris, 1936, 126 p.
(7) Henri Decugis, Le destin des races blanches, Paris, 1936.
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lonté de puissance de l’Europe ? Est-il interdit de penser peut-être, avec M. Paul Baudouin, que si l’on évoque les angoisses, les incertitudes, à bien des égards semblables des hommes de la Renaissance à propos de leur propre destin, les réformes profondes d’aujourd’hui où nous voulons voir une décadence annoncent peut-être plutôt la création d’un nouvel ordre ? (8)
Quoi qu’il en soit, il y aurait quelque amertume à voir oublier qu’un problème de partage de richesses se ramène avant tout, on l’a vu, à l’intérieur des nations comme entre les nations, à un problème d’accroissement des richesses.
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À un deuxième titre encore, a-t-on dit, le débat colonial peut être jugé comme une épreuve, une épreuve de la notion même de puissance. Ici, affirme-t-on, se heurtent deux conceptions de l’honneur national : celle qui repose sur l'affirmation d’une foi, et celle qui repose sur l'exigence d’un ordre.
À propos du problème colonial, à propos du conflit des «nations possédantes » et des «nations prolétaires », les déclarations sont innombrables qui ont opposé avec colère ou avec ironie, l’esprit de conservation et l'esprit de révolution, l’ordre et le devenir, le Sein et le Werden.
Jamais peut-être la complaisance et la facilité n’ont eu la partie plus belle.
(8) Paul Baudouin : «Les données du problème français >», Revue de Paris, février 1938, p. 576.
Il est entendu que l’Allemagne, qui avait pourtant à certaines époques de son histoire, à la fin de l’ère bismarkienne en particulier, donné l’exemple d’une nation rassasiée, est essentiellement « dynamique », alors que la France, le pays de Cavelier de la Salle, de Rivière, de
Lyautey, la France qui, en trois siècles, a, à trois repri-
ses dominé l’Europe, et conquis deux Empires, est une nation « statique ». Il est entendu que si l’Allemagne est le pays de l «exigence », la France, terre d'expérience d’une vieille race téméraire, audacieuse jusqu’à l’imprudence, la nation dont l’aimable poète normand disciple de la Pléiade, Vauquelin de la Fresnaye, définissait jadis avec tant de douceur l’orgueil :
Mais ore, appayse-toi...
Nous nous réjouirons, tachant par un bel aise
À faire quelque chose en quoy Phœbus se plaise (9). est un « pays décadent » le pays de la « mesure » sinon de la médiocrité. Il serait intéressant de rechercher l’origine et la filiation exactes de cette conception dernière de la France, conception que l’on a la curieuse surprise de retrouver sous la plume ou dans la parole même de ceux qui parlent en son nom. Il n’y aurait rien là que de puéril, si les idées-forces, les slogans, forgés par des hommes, ne finissaient ensuite proprement aujourd’hui par les asservir, en accroissant dans notre devenir, la part des mécanismes de fatalité. On nous per-
mettra de nous élever avec vigueur contre le retour en plein vingtième siècle d’une forme particulièrement
(9) Vauquelin de la Fresnaye, « Art poétique français», livre I, Ed. Julien Travers, Caen, 1867/1870. (Le poète à la France affaiblie par les guerres civiles.)
sournoise et particulièrement dégradante d’abdication de l’homme.
Mais il serait vain de nier la puissance de ces idéesforces. Qui donc disait que l’analyse de l’origine des guerres devait se limiter, à l’analyse de détresses ou d’ambitions économiques, à l’analyse de l’exigence d’un pouvoir matériel ? En fait, les nations à l’heure actuelle semblent attacher moins de prix à l’exercice d’un pouvoir une fois acquis, qu’à l’acte même d’acquisition de ce pouvoir, à l’acte même capable de rassembler les énergies nationales dans une affirmation commune, et de répandre, à travers les diverses couches d’un peuple, un «complexe» de supériorité, un «état» physique entièrement distinct d’ailleurs, de l’état <« d’enthousiasme» — état que l’on pourrait désigner comme « l’état de puissance », joignant et nouant curieusement un certain besoin de sécurité et une certaine volonté de risque.
Il faut ainsi accepter nettement, sans crainte inutile mais aussi sans désir de chercher dans l’expression de regrets ou d’espoirs, des refuges accueillants, la certitude que les relations internationales actuelles sont dominées par l’exercice de volontés (10). Si donc à propos
(10) Nous n’avons pas cru pouvoir, dans une étude consacrée aux revendications d’expansion, passer sous silence l’importance capitale et, semble-t-il, durable, à attacher aujourd’hui aux conceptions définies comme « volontaristes > par rapport à des conceptions dites « matérialistes >» de la vie internationale et plus généralement intersociale. Nous ne pouvons, dans le cadre de cette conclusion, essayer de fonder le volontarisme auquel nous nous rallions. Rappelons que les conceptions que nous combattons au texte sont fréquemment désignées comme «marxistes ». En fait, les théoriciens les plus récents du marxisme répudient cette paternité. Karl Marx dès 1845 (notamment dans sa thèse III sur Feuerbach) et Engels s'étaient appliqués à distinguer le maférialisme «dialectique» du fatalisme économique et Lénine (cf. Maférialisme et Empiriocriticisme, édition française, Paris, 1932, 426 p.) oppose le matérialisme dialectique au mécanicisme pour y voir, somme toute, une forme d’énergétisme. (Sur tous ces points, cf. Friedmann, Matérialisme et Action récipro-
du souci par les nations demanderesses de sauvegarder leur dignité et leur « honneur » on oppose à une volonté d’accroissement un pur et simple désir de souhaiter — au besoin d’acheter — l’ordre et le silence, l’infériorité
que, dans À la Lumière du Maræxisme, t. I. Paris, 1935). Néanmoins, ce sont des théoriciens marxistes, avant et après la guerre, qui ont nié avec le plus de vigueur la part capitale à faire dans toute explication de l’activité internationale, aux volontarismes, et leur thèse se trouve anisi, dans ces conditions, à notre avis, radicalement fausse. — On n’a pas manqué de faire observer pourtant, que s’il était impossible de nier le rôle à attribuer au volontarisme, il n’était pas interdit pourtant de voir sinon dans la naissance même, au moins dans l'orientation des volontés des causes d’ordre économique — rarement aperçues il est vrai, par ceux-là mêmes qui expriment directement ces volontés — C’est ainsi tout d’abord qu’une théorie, souvent reprise par la presse et acceptée sans discussion par une partie du public, voit dans l’origine et le développement de ces «états de puissance» dont il est question au texte, une expression de la misère, de l’appauvrissement intérieur d’un pays. Ces thèses paraissent reposer sur des données erronées et préparent de dangereuses illusions. Rien ne permet d’affirmer tout d’abord que la misère et a fortiori, la conscience d’une misère soient généralement répandues dans les pays où se constate l’existence de ces «états de puissance ». Il ne semble pas d’ailleurs que l’appauvrissement, la misère, aient jamais pu produire d’autres mouvements sociaux que des émeutes, et aient pu se trouver à l’origine de mouvements d’affirmation. Il faut n’accueillir qu'avec prudence les théories relatives aux effets sociaux de la « misère des classes moyennes >» comme de la «misère des classes paysannes ». En fait, ce n’est pas au début du xviu° siècle quand la paysannerie française se trouvait dans la situation matérielle et morale que décrit Vauban dans la Dime Royale, maïs à la fin du même xvin siècle, alors que, d’après les descriptions qui nous ont été transmises par l’Anglais Young, le niveau des paysans s’était dans de nombreuses régions, élevé et alors que, comme l’ont établi les travaux de M. Bourgin de nombreux paysans avaient déjà accédé à la propriété que se développent en France une révolution sociale agraire, et un mouvement d’affirmation de puissance de la classe paysanne. Il paraît préférable de penser que les mouvements sociaux de puissance supposent en général le développement préalable d’une certaine prospérité : ils paraissent causés moins par la persistance de la misère que par la rupture plus ou moins brutale, d’un mouvement ascendant d’amélioration des conditions de vie. Nous croyons que les événements
récents d'Afrique du Nord — infiniment complexes bien entendu en raison de l’importance décisive des facteurs politiques généraux et des facteurs extérieurs — confirment, plutôt qu’ils n’infirment,
cette hypothèse. Plus exacte paraît être la théorie d’après laquelle ces états de puissance reflèteraient « idéologiquement >» une certaine structure du régime de production et des échanges (capitalisme d’Etat, par exemple) et seraient ainsi durables dans la mesure — maïs dans
de cette politique défensive menace d’apparaître éclatante. Non seulement, toute lutte devient dès lors impossible, mais aussi et peut-être surtout, toute entente même.
la mesure seulement — où persisterait cette structure économique. (Sur les relations exactes du capitalisme et du nationalisme, cf. Pirou, la Crise du Capitalisme, Paris, 1934, p. 107 et sqq). Remarquons que le Dr Schacht dans son livre « Das Ende der Reparationen (Oldenburg, 1931) s’était appliqué à prévoir les réformes profondes qu’allait entraîner pour le Reich, l’altération du régime économique de production et d’échanges sur lequel vivait l’Allemagne depuis la guerre — régime caractérisé, on le sait, par l’afflux des crédits extérieurs et partant, par l’importance sociale et politique du rôle des organismes bancaires en relations directes avec les places £étrangères : l’idéologie nationale socialiste et « l’état de puissance » qu’elle a créé peuvent sans aucun doute être considérés comme l'expression de la structure nouvelle de l’économie nationale. Mais il ne faut pas négliger à l’inverse, l’influence profonde, par réaction ultérieure, de l'idéologie sur l’économie. L’importance de ces actions et réactions n’est d’ailleurs pas niée en Allemagne. (Cf. sur les liens de l’économique et de l’idéologique Hans Barth, Entwicklungslinien der Robstoffpolitik, Deustche Volkwirtschaft, 1* octobre 1936). En réalité, le phénomène est certainement plus complexe. A l’origine de l’affirmation de l’« état de puissance » et en particulier de la volonté d’expansion coloniale, il ne faut pas négliger le rôle joué en Italie, en Pologne et en Allemagne aussi, par une volonté de centralisation : Une centralisation «par l'extérieur > complète une centralisation intérieure hâtivement poussée par les régimes nouveaux de ces nations «jeunes» dont l’unité est récente. (V. notre introduction, p. 9). Enfin, il faut tenir compte de la psychologie des classes dites « moyennes », employés, techniciens, fonctionnaires, dont la puissance sociale et politique grandit de jour en jour. Nous n’avons pu procéder à une étude précise de la répartition par régions en Aliemagne des groupes sociaux intéressés à l’expansion coloniale. Les jeunes «coloniaux > que nous avons rencontrés appartenaient, sauf quelques-uns d’origine terrienne, à des familles de fonctionnaires et d'employés. Mais nous n’avons pu nous livrer ici à une véritable enquête. En fait, l’influence propre de ces classes dites moyennes — dont le sort est, à la différence des classes ouvrières, directement lié à celui de l'Etat, — se trouve être mise au service de l’autorité intérieure, de l'Etat tout d’abord, et ensuite de son expansion extérieure : à l’origine du « mythe » que constitue la lutte d’une « classe d'Etats» contre une autre «classe d’Etats », l’influence de ces éléments sociaux semble avoir été prépondérante. Il ne faut pas oublier que dans les pays que nous considérons, à Ja notion de personnalité humaine fondée sur la différence, familière à notre civilisation, tend à se substituer une notion de personnalité humaine fondée sur la responsabilité (cf. la curieuse conférence de M. Ott) Abetz à Paris, la Jeunesse allemande est-elle heureuse ? Compte rendu par M: Thierry Maulnier, Revue Universelle, janvier 1938). Les
Aussi paraît-il interdit de répondre aujourd’hui à l'affirmation autrement que par l’affirmation. Nous ne pouvons souscrire à la conception traditionnelle du conflit colonial qui voit dans ce conflit la forme « dernière » du conflit plus général qui oppose une volonté de révolution et le désir de maintenir le statu quo. Nous croyons qu’il serait dangereux pour les nations nanties de fonder leur honneur sur la seule exigence du maintien du statut juridique actuel. Nous croyons que < l’ordre » qu’elles réclament doit avoir d'autre fondement que le pur et simple respect de dispositions légales en vigueur.
Mais l'affirmation qui paraît être nécessaire, ne peut être elle-même que l’affirmation d’un ordre. S'il est vrai qu'aucun ordre n’est éternel, il serait intolérable qu’au nom d’un quelconque besoin d’apaisement, à un ordre dût succéder un désarroi. Un ordre seul peut succéder à un autre ordre.
divers éléments de la jeunesse trouvent dans la participation à la tâche de propagande en faveur de l’expansion de la puissance de l’Etat elle-même (partis, organisations coloniales) une occasion « d’affirmation > de cette personnalité-responsabilité infiniment plus favorable que celle que permet l’accomplissement de leur propre profession sociale. Aussi croyons-nous qu’il est assez vain aujourd’hui, d’opposer simplement à une « Weltanschauung » fondée sur la « Wille zur Macht»> une pure et simple idéologie intellectualiste et universaliste dont le succès suppose l’affaiblissement prochain ou la défaite même de la notion de «volonté de puissance». Le combat est par trop inégal. Mais il est bien certain que les tendances actuelles de ces volontés ne sont pas définitives. L’énergie immense que constituent ces volontés collectives peut être mise au service d’autres tâches que la «conquête» ou la « guerre » : on entre dans l’avenir, à dit Valéry, «à reculons». L’une des tâches essentielles à remplir au cours des prochaines années, paraît bien devoir être de chercher à orienter ces nouvelles volontés collectives brutales qui relèvent plus de la sociologie religieuse que de la sociologie économique. <«Dialectiquement» d’ailleurs, une tendance peut-elle être jugée comme réellement vaincue si l’on ne peut la considérer comme dépassée ?
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Il ne nous appartient pas de définir ici les aspects divers de cette «affirmation française» qui peut être nécessaire. Nous voudrions simplement, à propos de l’ordre africain présenter une double observation.
Nous présenterons ces observations en écartant ici toute discussion polémique. Nous avons pu au cours de conversations en Allemagne avec de jeunes « coloniaux », apprendre à connaître leurs regrets, leurs attentes. Nous leur devons la plus absolue franchise. Nous croyons que les considérations sentimentales, polémiques, affaiblissent toujours dangereusement les déclarations qu’elles ont la prétention d’appuyer. Il en est ainsi tout particulièrement lorsqu'il s’agit d’un débat entre des peuples à qui, comme le déclarait le Chancelier allemand lui-même, leur passé donne plus de raisons d’estime que de mépris. La principale force de la position de la France n’est-elle pas d’ailleurs ici sa netteté ?
En premier lieu — on a rappelé ce point plus haut — toute conception de l’ordre doit tenir compte aujourd’hui, non pas seulement des dispositions édictées par des statuts présents, mais aussi des exigences du devenir.
Mais ces exigences du devenir c’est à la France même qu’il appartient avant tout de les faire valoir.
L'évolution actuelle des faits économiques et politiques a pour effet d'accroître chaque jour, l'importance capitale, pour la France, de son Empire. Qu’on le veuille ou non, le souci de la sécurité et de la cohésion de cet Empire apparaît comme devant être pour le pays, demain, un souci fondamental de sa politique générale.
Ii suffit de songer au devenir économique. La France à l’ère de l’autarcie s’applique à créer un régime d’économie impériale. L’effort commence : il èst durable. Est-il nécessaire d’inviter à songer au devenir politique ?
Faut-il ajouter qu’à l'heure où l’Allemagne étend son emprise sur l’Europe centrale, la France attachera plus de prix que jamais à ses intérêts méditerranéens et africains ? On nous autorisera à le dire ici, ce souci, rendu plus intense par les événements récents, est particulièrement vif auprès des plus jeunes générations. Des équipes ont su donner à la France un domaine colonial. La tâche n’est pas finie. Le temps des pionniers est clos. Du domaine colonial conquis, il faut maintenant, avec sa métropole faire un Empire.
En second lieu, toute conception de l’ordre africain doit tenir compte aujourd’hui essentiellement, non pas seulement des intérêts immédiats de telle ou telle puissance, mais aussi des exigences plus générales que comporte la mise en valeur d’un des rares continents encore ouverts à une mission des Blancs.
La première exigence à laquelle doit ainsi répondre cet ordre est celle de la durée. Or, nous ne pouvons pas oublier que la possession par l’Allemagne du Cameroun, du Togo, de l'Est Africain, du Sud-Ouest Africain que lon présente aujourd’hui comme l'expression dernière d’un désir d'expansion, était considéré par l’Allemagne en 1913 simplement comme le point de départ d’une politique. Friedrich Rosen, l’ancien ambassadeur d’Allemagne à Lisbonne, dont les mémoires (11) remarquables à nombre d’égards, ont jeté tant de lumière sur cette lutte tragique que pendant les années précédant immédiatement la guerre, l'Allemagne a soutenue non pas exactement contre une autre puissance, non pas contre la Russie, non pas contre la Grande-Bretagne, mais avant tout peut-être contre le {emps, a décrit les négo-
(11) Friedrich Rosen. Aus einem diplomatischen Wanderleben, Berlin, 1932, 2 vol.
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ciations anglo-allemandes auxquelles avaient donné lieu en 1913, la répartition des colonies portugaises prévue déjà par les accords de 1898. Rosen, après avoir souligné dans son rapport l’intérêt immédiat que présentait pour l’Allemagne l’acquisition d’une partie des colonies portugaises (12), ne manque pas de faire observer avec une grande franchise que cette acquisition même n’était dans son esprit qu’une étape (13). |
Si la restitution de territoires ne doit en Afrique, qu’organiser l'incertitude, aucune mise en valeur du continent ne sera désormais possible.
Par ailleurs, le statut des souverainetés ne doit pas seulement être durable, il doit dans la mesure du possible, être rationnel. Or, après quatre-vingts ans d’efforts, la France est parvenue à accomplir en Afrique deux tâches primordiales : elle a assuré l’unité et la sécurité de l’Afrique du Nord, en assurant la sécurité et l’unité de la région du Tchad. Faut-il compromettre cette œuvre en pratiquant une politique des enclaves, cette politique des enclaves africaines, jugée bien souvent avant la guerre déjà, comme périmée ? L’exigence naturelle de la vie des Empires coloniaux est avant tout, beaucoup plus que la «recherche de l’espace », la conquête de la cohésion.
Dans la mesure ainsi où les rivalités européennes persistent et s’affirment aujourd’hui, il ne faut pas s’attendre à ce que la France consente au transfert pur et simple de la possession du Cameroun.
La: rétrocession du Cameroun aurait pour effet de remettre à une autre puissance, l’Allemagne, le con-
(12) Rapport du 20 janvier 1913, Grosse Politik, t. XXXVII, n°
(13) Rosen, op. cit., t. II, p. 136.
trôle des deux routes les plus directes de la France au Tchad, la route d’Alger et la route de Cotonou qui traversent l’angle Nord du Camerourt britannique, et la main mise directe sur la route la plus rapide et la plus sûre du Tchad à la mer par Fort-Foureau — l’ancienne Kousséri — et Yaoundé. Quant à la liaison du Tchad au Congo, sa valeur dépend de la sécurité du bassin du Logoné et du Haut-Bassin de la Shangha. Il suffit de regarder la carte et de se souvenir de l’état actuel des communications — de l’importance en particulier de la transversale Yaoundé-Bangui — pour constater que cette sécurité même dépend du bon vouloir des forces établies au Cameroun.