‹ Essai sur les révolutionsChapitre 10 sur 44 · I . Cf. Essais de Hume. Les Miracles · texte numérisé non relu

I . Cf. Essais de Hume. Les Miracles

Cette hardiesse s'est renouvelée à la Renaissance et au xviiie siècle. Déjà Descartes se bornait à demander à Dieu une u chiquenaude » pour donner la première impulsion à la matière ; puis, ce petit service obtenu, il se piquait de tout expliquer par l'étendue et le mouvement ; tout, depuis la formation et le cours des astres, jusqu'à la structure et à la vie des animaux, qui ne sont rien autre chose que des automates, dépourvus de tout sentiment et analogues aux machines dues à l'industrie humaine. Les Encyclopédistes et les savants du xviiie siècle n'ont fait que poursuivre Toeuvre cartésienne, et la réaliser en détail et avec plus de précision. Les anciennes limites du monde sont définitivement brisées ; la terre n'est plus le centre du monde mais elle est projetée dans l'espace comme un humble satelHte du soleil, perdu lui-même dans la multitude innombrable des étoiles, qui sont autant de soleils. Elle s'est formée lentement, couches par couches ; et tous les détails de sa structure peuvent s'expliquer par des agents naturels, dont l'activité, amoindrie sans doute à notre époque, ne s'en manifeste pas moins avec assez de force pour être perçue et appréciée. En général, la physique, tout entière fondée sur l'expérience, se développe avec cette rigueur de méthode et cet esprit de positivité, qui* n'accordent aucune place aux forces mystérieuses ou aux influences supra-sensibles.

Mêmes audaces de pensée dans les sciences proprement humaines. L'humanité est l'ouvrière de sa destinée : c'est elle qui a conquis, de haute lutte, tous les avantages qu'elle possède maintenant; c'est grâce à son activité intelligente que l'homme a progressé dans le passé, et que la série de ses progresse prolongera dans l'avenir. La raison doit projeter sa lumière dans les ténèbres théologiques, et chasser tous les fantômes d'erreur que l'oppression et la crainte avaient fait éclore.

Faut-il chercher la cause de ces divergences dans une dif-

férence de structure chez les esprits individuels qui seraient les uns plus portés au mysticisme, les autres tournés de préférence vers les réalités positives? Il y a lieu, à coup sûr, de tenir compte des dispositions et aptitudes particulières. Mais ce qui prouve que la raison la plus importante est d'ordre sociologique, c'est que dans chaque classe l'immense majorité tient, suivant les circonstances sociales, tantôt pour les principes métaphysiques, tantôt pour les notions rationnelles. La bourgeoisie française était voltairienne, quand il s'agissait de battre en brèche l'influence du clergé catholique qui faisait obstacle à ses ambitions politiques. Elle se rattache de nouveau aux dogmes de l'Eglise, maintenant qu'elle sent la nécessité de faire contrepoids aux revendications socialistes, inspirées, croit-elle, par la philosophie scientifique. En un mot, comme le dit M. Th. Ribot dans ses savantes études de psychologie, ce n'est pas la croyance qui provoque le sentiment, mais c'est plutôt ce dernier qui suscite la croyance (i).

Le Droit est l'ensemble des règles qui servent à maintenir Torganisalion sociale. Or, comme cette organisation paraît défectueuse, il n'est pas étonnant que le parti révolutionnaire signale les abus, ou même s'attaque aux principes mêmes de la législation. Toute la différence entre les sociétés et les époques vient du degré de liberté que possèdent les novateurs, ou des risques qu'ils ont à courir. Suivant les cas, l'attaque se fera avec plus de prudence et de mesure, ou,

i.Déjà H. Taine avait montre la subordination de l'intelligence au sentiment dans ce passage caractéristique : « Si la proposition du carré de l'hypothénuse choquait nos habitudes d'esprit, nous l'aurions réfutée bien vite. Si nous avions besoin de croire que les crocodiles sont des dieux, demain, sur la place du Carrousel, on leur élèverait un temple. » Philosophes classiques, p. 290. — Et, d'autre part, Brunetière, inclinant sur la fin de sa vie vers les croyances catholiques, n'a-t-il pas, malgré la lucidité de son intelligence, proclamé la « faillite de la science ? »

Bauer 4

n'ayant pas besoin de se dissimuler, elle sera directe et violente. Mais, qu'elle ait à user de circonspection ou non, elle consiste essentiellement à critiquer l'application des lois, les arrêts des tribunaux, et surtout les lois elles-mêmes.

Les railleries sur Tincompétence des ministres et de leurs agents subordonnés, les plaintes sur leur partialité dans la distribution des places, sur leurs abus de pouvoir, sur leurs faveurs injustes et souvent vénales, ces plaintes sont de tous les temps. Mais, aux époques de troubles, elles prennent une plus grande vivacité. C'est par des critiques de cette nature que se révéla d'abord l'opposition du Parlement d'Angleterre. (( Dès que la session (du premier Parlement) fut ouverte (août 1626), la Chambre des communes porta ses regards sur le gouvernement entier : affaires du dehors et du dedans, négociations, alliances, emploi des subsides passés, des subsides futurs, état de la religion, répression des papistes, rien ne lui parut étranger à ses droits. Elle se plaignit de la marine royale, qui protégeait mal le commerce anglais, du D^ Montagne, chapelain du roi, qui défendait l'Eglise romaine et prêchait l'obéissance passive. » (i). Dissoute, la Chambre des communes revint à la charge lors de sa seconde convocation. Cette fois, elle s'attaqua au favori du roi, le puissant duc de Buckingham. « Elle vota que le simple bruit public était un motif suffisant d'entamer les poursuites, et elle accueillit tous les chefs d'accusation qu'indiquait le public » (2}, chefs d'accusation d'une extrême gravité, puisqu'il ne s'agissait de rien moins que « de vol, d'assassinat et de trahison ».

La Fontaine a dit :

Suivant que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Et il le disait à une époque, où le respect de l'autorité,

i.Guizot. Hist. de la Rév. d'Angleterre, t. I, i36. 2. Guizot. Id., p. i43.

LA FERMENTATION , 5l

SOUS toutes ses formes, était porté au plus haut point. C'est bien pis, lorsque tous les pouvoirs publics sont plus ou moins sourdement minés. Alors, l'autorité judiciaire est loin de rester à l'abri de l'universel ébranlement. Pour les maîtres de l'opinion, « les juges rendent des services, et non des arrêts ». Toutes ces formes compliquées de la procédure ne sont que des pièges où tombent infailliblement les innocents, qui ont eu le tort de combattre les abus et de vouloir le bien du pays. La gravité et l'austérité des juges ne sont que de trompeuses apparences, des masques derrière lesquels se cachent la cupidité, l'ambition et la haine.

Aussi, les jugements, toujours suspects de partialité, sont cassés par l'opinion : loin d'être déshonorés, les condamnés passent pour des victimes, des martyrs et des héros. Luther est condamné par la diète de Worms ; mais, de son refuge de la Wartburg, il lance ses pamphlets accusateurs. Ce n'est pas un coupable qui cherche à se justifier, c'est un juge plein d'autorité, dont on recueille les décisions avec une entière déférence. — En Angleterre, la Chambre Etoilée a beau mettre au service de Charles I^r toutes ses rigueurs contre les puritains. Elle multiplie les obstacles pour empêcher les prévenus de présenter leur défense et d'être assistés par des avocats, comme dans le procès du jurisconsulte Prynne, du théologien Burton et du médecin Bastwick ; elle les condamne au pilori, à l'essorillement, à une amende de 5.ooo livres sterling et à un emprisonnement perpétuel. Rien n^y fait. Ou plutôt, la grandeur du châtiment n'a d'autre résultat que d'exciter davantage l'enthousiasme du public. — En France, les dispositions défiantes à l'égard des représentants de la justice se manifestèrent avec non moins d'évidence dans l'affaire du Collier, et dans le procès de Beaumarchais. Les Mémoires contre les sieurs de Go'ézman, Lablache, Marin et d'Arnaud furent lus avec avidité et excitèrent de telles risées que le

Parlement Maupeou, complètement discrédité, dut disparaître devant le ridicule quasi-universel.

Les juges ne sont que les interprètes de la loi, comme les agents du pouvoir n'en sont que les exécuteurs. Or, tous les maux d'une société ne viennent pas des abus de pouvoir ou de vicieuses interprétations de la loi. La plupart ont leur source dans la loi elle-même, dans un système de législation qui consacre l'injustice et tend à la perpétuer. C'est aux institutions elles-mêmes que les mécontents font remonter la responsabilité du mal ; car, ce sont elles qui ont créé et qui entretiennent des catégories de personnes ou de choses, contraires à l'équité, ou du moins incompatibles avec le véritable intérêt social. Tout l'effort des polémistes tend à détruire des privilèges mal fondés, comme à supprimer des obligations injustes. La révolte contre l'ordre établi paraîtra d'autant plus légitime que l'injustice sera mieux démontrée, et mieux exposée sous ses différentes faces. Remarquons cependant que, suivant les époques, les préoccupations dominantes varient, et que les novateurs, d'après la nature du parti qui les inspire, ne se placent pas toujours au même point de vue : ils combattent tantôt pour l'intérêt proprement dit, tantôt pour la liberté et l'indépendance, tantôt pour la conquête des pouvoirs publics.

Les discours des Gracques ne se sont pas conservés. Mais il n'est pas douteux que leur parole enflammée n'ait fait ressortir, sur le Forum romain, la criante inégalité dans la répartition de la richesse. Ces tribuns ne se contentaient pas de mettre en opposition la misère de la plèbe avec le faste des patriciens ; mais, de plus, ils s'efforçaient de montrer que la fortune des nobles reposait sur la spoliation, sur l'envahissement de Vagerpublicus. Aussi, l'Etat devait reprendre ces terres injustement occupées, diviser ces immenses domaines peu productifs, et attribuer un lot à chacun des membres de la plèbe (i).

I. On sait la résistance que les patriciens opposèrent aux projets des

Dans la période embryonnaire de la Révolution française, des attaques analogues sont dirigées contre les abus de la propriété. Rousseau est un des plus audacieux adversaires du droit de propriété. Ce prétendu droit est, pour lui, l'origine de tous les maux de la société, parce qu'il est destructeur de l'égalité et de la liberté, et qu'il fait des maîtres corrompus et des esclaves avilis (i).

Mais Rousseau et les autres adversaires du régime économique ne se contentent pas de lancer leurs diatribes contre les détenteurs des grosses fortunes, ils attaquent méthodiquement la propriété privée, et cherchent à en ruiner les divers fondements.

La fortune foncière ne repose point, disent-ils, sur une première occupation, alors que les terres étaient encore libres et pouvaient être possédées sans la violation d'un droit antérieur. La preuve ne peut être administrée pour les territoires habités de temps immémorial, et, pour les autres, les documents historiques établissent directement le contraire. Ce sont des bandes de Germains qui ont envahi la Gaule romaine, qui ont pris possession des domaines pubhcs et qui ont dépouillé à leur profit, une foule d'anciens propriétaires. — En Angleterre, les Normands, sous la conduite de Guillaume le Conquérant, procèdent méthodiquement à

Gracques. Mais les revendications populaires ne tombèrent pas pour cela. De nouvelles lois agraires furent proposées dans la suite, et elles reçurent même quelque application sous César, dont une loi était ainsi conçue : « Pour relever l'agriculture et repeupler les solitudes de l'Italie, on distribuera aux pauvres les terres du domaine public... » (Duruy. Hist. des Romains, II, Sôg).

1 . Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardezvous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ! »

l'expropriation des vaincus. Ils deviennent les nnaîtres de la teirre, et, réduisant les anciens propriétaires à Tétatde colons, ils les obligent à travailler pour eux. Ce ne sont point là des exceptions. Mais, toutes les fois que des vainqueurs pénètrent dans un pays, ils procèdent de la même façon. Ils ' deviennent les propriétaires éminents du sol, obligent les vaincus à le travailler dans des conditions onéreuses, et tâchenf de perpétuer les avantages de cette spoliation par d'habiles dispositions légales. La loi exerce, en leur faveur, souvent une tutelle bienfaisante : elle défend les ventes, prohibe les partages et, empiétant sur les droits du père, impose la transmission intégrale du domaine à l'aîné. Voilà comment se sont établis et se sont conservés la plupart de ces immenses patrimoines, qui ont été pendant longtemps la principale source de la richesse et de Tinfluence, pour les patriciens, les nobles, les lords, les seigneurs de tous pays. Ainsi, la première occupation n'est le plus souvent qu'une première spoliation, qui se continue à travers les générations successives.

A côté du droit de premier occupant, les défenseurs de la propriété individuelle ont mis en avant pour la légitimer : lo le travail ou les services rendus ; 2° l'utilité sociale ; 3" un contrat primitif et la loi, expression de la volonté souveraine du législateur. Mais aucun de ces fondements n'échappe à la critique des novateurs. Ou, du moins, s'ils reconnaissent justes les principes, les partisans du droit nouveau s'efforcent de montrer que les applications qu'on en tire dans la constitution actuelle de la société, sont contraires à ces principes.

Le travail constitue un titre de propriété. Soit. Mais il le constitue seulement sur les qualités qui procèdent exclusivement de l'activité dépensée à les produire. Le laboureur qui a débarrassé une terre de ses broussailles, qui l'a cultivée, ensemencée, est bien le légitime propriétaire des mois-

sons que ses soins on fait naître. Cependant, ce labeur d'une année va-t-il lui conférer la propriété du sol lui-même, une propriété perpétuelle, alors même qu'il ne renouvellerait plus son effort et qu'il lui plairait de transformer son domaine en un parc d'agrément ? La terre végétale, avec les énergies productrices qu'elle renferme, ce n'est pas lui qui Ta faite. Par suite, elle est le lot de tout travailleur qui voudra la féconder. Qu'on ne parle donc pas d'un droit de propriété perdu dans les obscurités du passé et transmis par des ventes et des héritages douteux ; mais que les fruits du sol appartiennent à ceux qui les produisent par un travail direct : la terre au paysan 1 la terre affranchie des censives, des fermages, des rentes, des redevances et charges de toute nature dont les privilégiés l'accablenL

Les privilégiés protestent contre ces projets de spoliation et invoquent, en leur faveur, les services qu'ils rendent à l'Etat et aux travailleurs mêmes du sol. C'est par la puissance de leurs armes, disent les nobles, que le paysan vit tranquille dans son village, à l'abri des incursions qui dévasteraient ses moissons et le priveraient de son bétail. C'est par l'efficacité de leurs prières, disent à leur tour les prêtres et les moines, que les dieux favorisent la société, en la préservant de fléaux sans cesse menaçants et en lui accordant la puissance, la sécurité et l'ordre. Il est donc juste que, sur la richesse publique, une part importante soit attribuée aux défenseurs et aux bienfaiteurs de la société.

Cette raison est sans doute valable, tant qu'une juste proportion se maintient entre la grandeur des services rendus et l'étendue de sa récompense. Mais si l'équilibre est manifestement rompu, le droit est atteint, et la justice d'autrefois se transforme en une iniquité actuelle. C'est ce que ne manquera pas de signaler le parti révolutionnaire de 1789, en mettant en opposition l'immensité des biens du clergé et de la noblesse avec la petitesse des services rendus par les abbés

de cour, les prélats non résidants et les courtisans peuplant les antichambres de Versailles.

Les considérations précédentes sont applicables à la théorie de Vulilité sociale regardée comme fondement de la propriété. Si l'utilité est la base du droit, le droit cesse, dès que l'utilité fait défaut. Or, comme la société n'est pas une entité distincte des individus qui la composent, mais que l'utilité sociale est la résultante des utilités particulières, la prospérité nationale ne saurait s'édifier sur la fortune excessive d'un petit nombre de privilégiés et sur l'extrême misère du plus grand nombre.

Quant 3iU contrat primitif , on l'invoque en vain. Si Ton entend par là une convention faite, d'une manière expresse et libre, entre les futurs membres de la société, c'est sans doute une fiction. En tout cas, l'histoire ne montre rien de pareil, ou plutôt avec Summer Maine, elle laisse entrevoir dans les communautés primitives quelque chose de diamétralement opposé : d'après le droit originaire, la propriété personnelle n'était point reconnue.

Reste la loi comme unique fondement de la propriété avec toutes les inégalités qu'elles a produites, maintenues et fortifiées. Mais la loi est faite par des hommes. Elle est loin d'être toujours l'expression de la justice véritable, ou même, si cette justice absolue n'existe pas, de correspondre exactement aux nécessités de l'état actuel. Les privilégiés s'attachent donc à un passé mort, et, lorsque les sociétés sont vouées à d'incessants changements, ils ferment les yeux sur des variations gênantes et ont la prétention de décréter l'immobilité. C'est à ceux qui souffrent de cet état de choses à signaler les abus, à démasquer l'injustice et à demander la réforme d'une législation vieillie. Et ils ne manquent pas de le faire (i).

I. Votre droit, qu'est-ce, sinon la volonté de votre classe érigée en loi? Karl Marx. Manifeste communiste, § 45.

LA FERMENTATION ^ Sy

L'injustice s'aggrave encore par l'inégale répartition des charges publiques. Puisque les dépenses publiques sont, ou doivent être faites dans l'intérêt de tous, chacun doit y participer dans la mesure de ses ressources. Or, encore ici, la proportion se trouve renversée. Les membres de la noblesse et du clergé ont su non seulement accaparer des biens immenses et exploiter le travail des classes inférieures, mais, da plus, ils ont été assez habiles pour se soustraire aux impôts et pour faire retomber tout le poids des charges sur les travailleurs ; des travailleurs parfois misérables qui, malgré un labeur acharné, parviennent difficilement à se nourrir, eux et leur famille. Non seulement ils forment des classes privilégiées, mais leurs biens sont eux-mêmes privilégiés, et participent à la dignité et aux prérogatives de leurs possesseurs.

Ce ne sont pas là les seules entraves à supprimer. L'Etat, s'attribuant audacieusement le rôle de Providence, veut intervenir partout, et dans les questions mêmes où il a le moins de compétence. Mais la multitude de ses règlements, inspirés moins par la justice que par les nécessités fiscales, constituent plutôt une gêne qu'un appui. Loi du maximum, réquisitions forcées, interdiction du transport des céréales, péages... autant de servitudes qui nuisent à l'expansion et à la prospérité du commerce ; corporations, maîtrises, jurandes forment des catégories de privilégiés contre lesquels luttent les compagnons et les ouvi-iers. Aussi les économistes — comme Turgot, Quesnay et les autres partisans du libéralisme — voyant les maladresses involontaires ou intéressées de l'Etat, veulent briser tous ces liens factices, réclament la liberté absolue du commerce et de l'industrie, et résument leurs revendications à ce sujet dans la formule : « Laissez faire, laissez passer. »

Ce qui prouve bien la variabilité du droit selon les époques et les circonstances, c'est que le parti révolutionnaire

adopte des principes tout opposés, lorsque l'Etat, professant les doctrines libérales, laisse les forces économiques s'exercer librement. Cette liberté, autrefois réclamée, n'est plus un bien ; mais, rendue responsable des inégalités de fortune poussées à l'extrême, elle doit céder la place à la réglementation de l'Etat remis en possession de ses anciens pouvoirs; l'Etat, unique dispensateur des tâches, suprême régulateur de l'industrie et du commerce, souverain organisateur de la vie sociale. Le cri de revendication était : liberté 1 Il devient : socialisme I (i).

Karl Marx et tous ceux qui défendent avec lui la théorie du matérialisme historique soutiennent que l'intérêt est l'unique facteur des révolutions sociales. C'est là une exagération que l'observation historique rend manifeste. A côté des intérêts purement économiques, il faut placer l'amour de l'indépendance, le désir de liberté et la recherche du pouvoir. Les cas ne manquent pas où les questions économiques sont reléguées au second plan. Tout l'effort du parti novateur tend alors à renverser les institutions qui portent atteinte à la dignité des hommes, victimes des classifications de l'Etat.

Les races vaincues sont considérées comme inférieures, et la force publique s'efforce, par des mesures législatives, de maintenir cette infériorité. Les vainqueurs constituent une aristocratie qui non seulement s'attribue la meilleure part des richesses territoriales et mobilières, mais encore se réserve les fonctions sociales les plus élevées. Elle gouverne, tandis que la foule des vaincus est privée de tout droit politique. Cette inégalité s'étend même à la vie civile.

Les actions des patriciens, des nobles, des seigneurs ne sont pas appréciées avec le même mètre que les actions des

I . Voir à ce sujet le programme des revendications socialistes. Manifeste communiste , S. 53.

LA FERMENTATION , 5g

hommes, descendants du peuple vaincu. Tuer un esclave n'est rien pour le maître qui, par la loi, peut en disposer comme de sa chose. Au contraire, qu'un esclave tue son maître, c'est un crime inexpiable. Pour le venger, ce ne sera pas trop de la mort de tous les esclaves que le hasard des achats a fait habiter avec le meurtrier. — Après l'invasion germaine, le vergeld était beaucoup plus élevé pour le guerrier franc que pour le gallo-romain civilisé. — Pendant toute la féodalité, la noblesse était soumise à une juridiction spéciale, et ce n'était pas pour elle que les ordalies du fer chaud ou de l'eau bouillante étaient chargées de révéler la volonté divine. Les seigneurs ne relevaient que de Dieu et de leur épée : ils jugeaient, ils n'étaient pas jugés, ou, du moins, c'étaient les armes qui décidaient. — Plus tard, sous l'ancien régime, ils avaient encore une situation privilégiée. A part quelques actes d'autorité accomplis par la royauté, quand les abus devenaient trop criants, ils pouvaient commettre les crimes les plus caractérisés, impunément, et, en tout cas, sans avoir à subir les tortures variées qu'on infligeait aux vilains pour leur arracher l'aveu de fautes, dont souvent ils n'étaient pas coupables. — Encore aujourd'hui, en Russie, à partir d'un certain degré dans la hiérarchie sociale, on échappe aux châtiments corporels : le knout est réservé aux épaules des rustres.

De pareilles inégalités peuvent avoir leur origine dans le territoire habité. Des Anglais, fuyant la persécution sous Charles I«^ se réfugient en Amérique. C'est assez pour que les colons de la Nouvelle-Angleterre perdent leur qualité de citoyens, eux et leurs descendants. Ils sont dépossédés d'un droit jugé fondamental en Angleterre, le droit de ne payer que les impôts consentis par des représentants nommés à l'élection. Le séjour dans les colonies n'a pas été considéré seul comme constituant une cause d^infériorité. Mais on sait que, dans les limites d'un même territoire, des cités et des

6o ESSAI SUR LES REVOLUTIONS

provinces étaient privilégiées, tandis qu'à côté, d'autres étaient esclaves, ou du moins soumises à un régime plus restrictif. La politique des Romains consistait précisément à multiplier les distinctions, et à établir une bigarrure de cités, voisines par le territoire, mais en possession de droits différents.

La diversité dans les croyances religieuses a été souvent aussi l'occasion de différences dans les conditions sociales. La religion dominante conférait, à ceux qui la pratiquaient, des droits qui étaient refusés aux dissidents et aux hérétiques. Les Juifs, relégués dans les ghettos du moyen âge restaient en marge de la société. — Les protestants français vivaient, avant la Révolution, sous un régime d'exception et, par le fait seul de leurs croyances, étaient exclus de beaucoup de charges publiques. La révocation de l'Edit de Nantes leur enleva même des garanties solennellement accordées, et le gouvernement de Louis XIV se crut tout permis à leur égard. — Ailleurs les persécuteurs deviennent les persécutés, mais en vertu du même principe, invariablement appliqué par le Souverain dans les législations les plus variées. C'est que tout individu qui se met ouvertement en opposition avec les idées religieuses dominantes est un ennemi de l'Etat, dont il faut restreindre la liberté, c'est-à-dire, la malfaisance.

A ces restrictions législatives, les interprètes du parti révolutionnaire opposent les principes du droit rationnel. Les vilains, les rustres, les barbares, les juifs, les nègres, les esclaves, à quelque race qu'ils appartiennent, tous sont des hommes, tous sont des personnes morales, pourvues des mêmes facultés et également capables de se diriger ; tous, par conséquent, devant être mis en possession d'une liberté égale à celle des autres membres de la société. En effet, disent- ils, rien de plus pitoyable que d'incriminer la forme du nez ou la couleur de la peau, comme si la longueur du

nez et la noirceur de l'épiderme pouvaient être des indices d'infirmité intellectuelle ou de perversité morale (i).

A plus forte raison, il ne faut point tenir compte de la partie du territoire où le hasard de la naissance a placé un homme. Aucune relation ne saurait être rationnellement établie entre le mérite d'une personne et le point de l'espace qu'elle habite. Par conséquent, la justice réclamait la suppression de toutes les distinctions arbitrairement établies entre les provinces romaines, qui étaient en possession soit du droit de cité complet, soit du droit latin, soit de constitutions particulières. Aussi les jurisconsultes demandèrent et obtinrent que le titre de citoyen romain, avec toutes les prérogatives qu'il comportait, fût accordé à tous les hommes libres sur toute l'élendue de l'Empire. — De même en France, Turgot et ks novateurs du xviii* siècle s'efforçaient de faire tomber les barrières qui séparaient les provinces et les divisaient en pays d'états, pays d'élection et pays d'imposition, chacune étant pourvue d'institutions diverses. Le citoyen doit être considéré comme indépendant du sol.

Quant à la religion, les opposants suivent toujours la même tactique. Ils demandent la liberté de conscience et de culte ; liberté qui ne peut exister dans sa plénitude qu'à la condition d'obtenir, pour tous, les mêmes droits, quelle que soit la diversité des croyances. Pour cela, les deux domaines, spirituel et temporel, doivent être soigneusement séparés. Dans le premier, le pouvoir s'adresse au cœur et à l'intelligence : il doit donc s'exercer par la persuasion, non par la contrainte. Car la foi ne saurait s'imposer par la force, qui est capable seulement de faire des hypocrites et des sacrilèges.

I. C'est ce que Montesquieu fait ressortir avec sa fiae ironie, dans un passage bien connu de V Esprit des Lois : « Les esclaves sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne dans un corps tout noir. »

Dans ]e domaine temporel, il n'y a pas lieu de pénétrer dans l'intimité de la conscience. Le pouvoir s'adresse à la volonté, en tant qu'elle se manifeste par des actes extérieurs. Pourvu que l'action soit conforme aux règles établies par le législateur, l'ordre social n'est point troublé ; et l'Etat, qui a pour objet essentiel de maintenir la régularité dans la conduite, doit se montrer satisfait. Ainsi, les charges qui pesaient sur Calas ne devaient pas être aggravées par sa qualité de protestant : des juges, vraiment soucieux de justice, n'auraient point commis l'iniquité que Voltaire avait eu le courage de signaler et de flétrir.

Affranchissement, indépendance, liberté, tels sont les droits que réclament, en premier lieu, les interprètes des classes opprimées.

Mais, ils ne s'arrêtent pas à ce stade préliminaire, et, quand les circonstances favorisent leurs prétentions, ils demandent une part effective du pouvoir. La puissance de l'Etat leur paraît excessive. Ils veulent lui imposer des limites et la soumettre à des règles fixées dans des constitutions et des chartes. Pour que ces règles elles-mêmes soient exactement observées, ils demandent à être armés de pouvoirs qui permettent d'exercer un contrôle sérieux sur la direction des affaires, et qui, à l'occasion, soient capables d'arrêter les empiétements de l'autorité.

Ici encore, les partisans du droit nouveau s'élèvent contre les différents privilèges attachés à la naissance, aux croyances religieuses ou à la fortune. Le pouvoir ne doit pas être confiné dans des castes fermées, ni gardé jalousement par des aristocraties de naissance ou de fortune. Il doit appartenir au plus digne, quels que soient son rang social et sa condition.

D'ailleurs, comme cette nouvelle puissance doit servir de contre-poids à celle de l'Etat, elle doit en rester indépendante. Aussi le but à atteindre est que les possesseurs de ce

pouvoir soient nommés au concours ou à l'élection. Dans les cités, cil le nombre des citoyens est restreint, il n'est même pas nécessaire de recourir à des représentants, mais les nouvelles classes, admises au partage du pouvoir, exerceront directement leurs droits dans les assemblées populaires.

En résumé, les défenseurs du droit nouveau s'efforcent de briser les anciens cadres, et de substituer à des classifications vieillies des groupements qui correspondent mieux à la justice ou. du moins, aux conditions sociales actuelles.

D'où viennent ces idées et le succès qu'elles rencontrent dans le public? D'une façon brève, on peut dire : de leur accord avec les sentiments intimes. et les secrètes aspirations de toutes les personnes qui constituent le parti de la réforme.

Certes, les œuvres littéraires sont bien des productions individuelles, en tant qu'elles sont élaborées par un esprit particulier. Mais, si les sentiments du public ne les engendrent pas directement, il n'est pas exagéré de dire que ces sentiments les suscitent. Ils opèrent une sélection entre elles, négligent ou même repoussent les unes, et donnent à d'autres une grande partie de leur valeur et de leur portée.

Une fleur, détachée de sa tige, se flétrit, perd son parfum et meurt. A la voir ainsi desséchée, on pourrait s'étonner de l'admiration qu'elle a provoquée chez ceux qui l'ont contemplée dans tout l'éclat de la vie. De même, le livre séparé de son milieu. Dans un milieu hostile, les invectives de Luther contre la papauté passent pour de la grossièreté ; le rire de Voltaire est devenu du ricanement ; les plaisanteries d'Erasme ont perdu leur pointe ; les accents passionnés de Rousseau sont de l'emphase ; les discours de la Convention, un galimatias prétentieux, une boursouflure ridicule. Pourquoi ? C'est qu'alors manquent les sentiments qui

avaient fait naître ces œuvres, qui entretenaient leur vie et leur donnaient tant d'intérêt et d'influence.

Pour comprendre le conflit des idées qui est le prélude des révolutions, il faut donc remonter aux causes véritables d'oii il procède. Ces causes, ce sont les dispositions du public qui ont encouragé l'éclosion des idées nouvelles. L'idée, c'est la fleur ; les sentiments du parti réformiste sont les sucs qui ont nourri l'idée, qui lui ont donné son parfum et qui ont préparé ses fruits. En un mot, et pour parler sans figure, les interprètes du parti réformiste nous conduisent au parti lui-même, dont il faut maintenant étudier la nature, la composition et le mode de formation. Car, c'est par cette connaissance que nous arriverons aux causes essentielles de la perturbation sociale qui fait l'objet de la recherche présente.

Dans le langage politique courant, on parle souvent de Vesprit qui anime tous les membres d'un parti et les pousse à l'action. Expression très juste, quand elle sert à désigner, non pas une conscience collective, rattachée à je ne sais quelle entité métaphysique, mais un ensemble de tendances, d'idées et de passions communes. L'observation historique nous montre qu'ainsi entendu « l'esprit de parti » est bien une réalité ; une réalité d'ordre psychologique, mais qui n'en est pas moins susceptible d'être caractérisée par des traits bien définis.

A certaines époques, on voit des sociétés être travaillées du désir de changement. De nouvelles conditions sociales se sont produites, et, si l'Etat, obstiné dans le passé, ne sait ou ne veut adapter ses institutions au présent, le malaise augmente et, avec lui, le nombre des mécontents. La peinture que les auteurs font de ces maux avive encore les souffrances, et les rend d'autant plus insupportables que ces mêmes auteurs en dénoncent la cause responsable : TEtat avec les classes privilégiées qui profitent des malheurs pu-

blics,et forment un odieux contraste avec les classes sujettes et victimes. Car, tant que le mal paraît dû à une nécessité invincible, il est supporté avec patience. C'est ainsi que les populations de l'Inde, décimées par la famine dans les années de disette, acceptent la mort sans révolte. Il n'en est plus de même, quand, à tort ou à raison, le mal est rapporté à des causes jugées facilement transformables. La haine du présent s'unit à Tespoir de l'avenir ; et ces deux sentiments concourent ensemble pour engendrer des passions d'une extrême vivacité ; passions qui se traduisent par des paroles, par des plaintes, bientôt par des actes.

Un parti ne se compose pas d'une poussière d'individus sans cohésion, ainsi que cela arriverait, si tous avaient les mêmes sentiments, mais sans le savoir. La communauté d'idées et de tendances est sentie ; et, c'est grâce à cette connaissance qu'un lien de sympathie s'établit entre les individus et donne de l'unité au parti. Salluste l'avait remarqué dès l'antiquité, et, dans le discours qu'il prête à Catilina, il dit avec beaucoup de justesse : « Eadem velle atque nolle, ea demwn Jîrnia amicitia est. » Tous, engagés dans une même cause, sentent la solidarité qui les unit ; tous s'encouragent et se défendent mutuellement, du moins par des manifestations morales.

Cette solidarité apparaît dans tous les cas où l'un des membres du parti est frappé par la puissance publique, non pas comme particulier, mais comme représentant des idées communes. Tous se sentent menacés en même temps, puisque tous participent à la faute reprochée à l'inculpé. Calas est condamné sans preuves ; tous les protestants et même tous les libéraux, exposés à ces fausses accusations s'indignent. Hampden ne veut point se soumettre à une taxe illégale, et tous les adversaires de l'arbitraire royal applaudissent à sa résistance.

Un autre point important, c'est que, dans les périodes Bauer 5

troublées qui précèdent les révolutions, les sentiments caractéristiques d'un parti gagnent rapidement en vivacité et se transforment souvent en véritables passions. Ainsi, dans les partis religieux, l'attacbement pour des cérémonies non essentielles devient plus vif, dès que ces cérémonies sont auréolées d'une prohibition ; et, d'autre part, l'animosité contre les adversaires tourne facilement au fanatisme.

Pour expliquer cette exaltation des sentiments, il est nécessaire de recourir, non à une entité mystérieuse, comme l'esprit ou la conscience de groupe, mais simplement aux lois de la psychologie.

Les idées, les tendances et les sentiments communs se fortifient par les communications que les hommes du même parti ont entre eux. En efTet, les dispositions propres à chacun doivent se renfermer dans le for intérieur ; ou, si elles se manifestent, loin d'être encouragées, elles vont se heurter contre d'autres dispositions particulières naturellement opposées. Au contraire, les idées communes, dès qu'elles s'expriment, vont susciter, chez les auditeurs, des idées semblables qui se manifestent par des signes d'approbation ou par des réflexions concordantes, toutes choses capables d'imprimer plus fortement l'idée dans Tesprit, et de l'associer à un sentiment de plus en plus vif. Or, comme ces influences se renouvellent incessamment et s'exercent dans le même sens, il n'est pas étonnant que leurs effets s'accumulent et produisent la passion, avec tous ses caractères distinctifs.

Gomme la passion individuelle, la passion de parti est exclusive, excessive, troublante, violente. Exclusive, elle rejette tout ce qui ne s'accorde pas avec elle: excessive, elle amplifie tout ce qui se rapporte à l'objet de son amour et de sa haine; troublante, elle déforme les objets pour les accommoder à ses goûts ; violente, elle s'irrite contre les obstacles et, quand elle le peut, elle emploie la force pour les renverser. De plus elle est sectaire. L'homme de parti repousse

les adversaires comme des ennemis ; il ne supporte pas les neutres, mais cherche à les enrôler sous sa bannière ; il tolère même difficilement les tièdes, et, s'il ne parvient pas à échauffer leur zèle, il les répudie. Gomme tous les passionnés, il est jaloux, soupçonneux. Il ne veut point qu'on porte atteinte à son idole, et, sur de faibles indices, il croit à la trahison. On est avec lui ou contre lui. « La fraternité ou la mort I »

Les sentiments dominants du parti exercent une contrainte morale qui a beaucoup d'analogie avec le devoir. Et cela, pour deux raisons. La première, c'est que le parti ne se compose pas d'unités égales en valeur. Bien qu'il n'y ait point de hiérarchie officielle, consacrée par les institutions sociales et maintenue par la puissance publique, une certaine organisation s'établit par une sorte d'accord tacite. Les uns, en possession d'une plus grande autorité, donnent le ton ; les autres, perdus dans la foule et dépourvus de toute puissance, se sentent obligés de se mettre à l'unisson. Les premiers dirigent le mouvement, les autres suivent, et ils le font volontairement, parce que, par hypothèse, les sentiments caractéristiques du parti sont en harmonie avec leurs tendances intimes.

La seconde raison vient de la pression qu'exerce la masse du parti sur chaque membre en particulier. Tout sentiment purement égoïste, toute tendance trop personnelle ne peut point cadrer avec les dispositions communes. Par les conversations familières, par les discussions de club ou de réunion publique, par la presse périodique, par le livre, les idées communes pénètrent dans la conscience, prennent chaque jour plus de force, assiègent la personnalité égoïste et, si elles ne l'obligent pas à capituler entièrement, la refoulent et la contraignent à se dissimuler. Le moi collectif se substitue au moi individuel et parle en maître.

Telle est, en bref, la nature psychologique du parti de la

réforme, parti sans lequel les actes de violence ne seraient qu'un feu de paille sans conséquence.

Mais, à leur tour, ces dispositions psychologiques tiennent à la composition du parti lui-même. Les exigences de notre méthode régressive nous conduisent donc à étudier le parti avec les différents éléments dont il est formé. Car, c'est dans ces éléments que nous pourrons découvrir les raisons ultimes du mouvement révolutionnaire.

Page 1