CHAPITRE V
Uoccamm peut être considérée, chez les révoltés, comme la goutte d'eau qui fait déborder le vaie. Reste à savoir comment le vase s'est rempli, et de quelles idées et de quels sentiments.
C'est ici qu'il importe de montrer la part très importante qui vient du dehors, c'est-à-dire, de l'atmosphère sociale qui enveloppe les individus et les empêche de végéter dans l'isolement. Si les conspirateurs n'étaient pas les interprètes d'un parti, si l'émeute ne correspondait pas à un état d'esprit répandu dans d'autres parties de la société, l'effervescence serait vite calmée : les conspirateurs seraient punis et l'émeute réprimée n'aurait pas de suite. Tout rentrerait aussitôt dans l'ordre.
Pour que le désordre ait des chances de se propager et d'amener une transformation sociale, il faut que les idées et les sentiments des insurgés ne leur soient pas exclusivement propres, mais qu'ils s'étendent, d'une façon plus ou moins obscure, à tout un ensemble de personnes, qui constituent ainsi le parti révolutionnaire.
C'est ce parti — dont l'action reste souvent mal connue des contemporains — qui est le véritable inspirateur des résolutions énergiques et qui, plus tard, fournira à l'avant-
-3a ESSAI SLR LES nÉVOLUÏlO.NS
garde de la révolution ses ressources, ses réserves de force et ses éléments de succès.
Sous cette dénomination « parti révolutionnaire n, il ne faut pas toujours entendre un groupement de personnes qui miseraient à un but déterminé et qui concerteraient leurs efforts pour arriver à ce but. Cette entente et cette marcbc ostensible n'existent que sous les régimes libéraux, qui ont, pour système politique, l'habitude de tolérer les attaques d'une opposition ouverte. Mais, alors même que cet accord •explicite n'existe pas, les actes, tout inconscients qu'ils sont, peuvent converger vers un résultat commun.
Suivant notre méthode régressive, nous partirons des manifestations les plus apparentes de ce parti, c'est-à-dire de ses idées, pour remonter aux conditions qui les ont déterminées. Car les idées, telles qu'elles s'expriment dans la littérature, dans la morale, dans le droit et dans la religion, ne sont pas des créations purement fantaisistes, sans rapport avec la réalité sociale où elles se sont produites.il n'y a pas, pour elles, plus de génération spontanée que pour les bactéries.
Le temps où l'on considérait le beau comme un absolu, «comme un idéal aux formes immuables, comme un archétype éternel et divin, ce temps n'est plus.
Cette métaphysique du beau a eu le sort des autres métaphysiques, où Ton ne tenait pas assez compte de la collaboration des facultés humaines et, par suite, de la déformation ►qu'elles font subir aux réalités objectives. La relativité a dû pénétrer aussi dans l'art, et avec elle, ont pu s'expliquer les •contradictions et les incessantes variations du goût.
L'œuvre littéraire doit plaire. Or, pour plaire, il faut qu'elle soit en harmonie avec les goûts du lecteur ou du spectateur. Le poète croit se livrer à sa fantaisie personnelle, ^'est son rêve propre qu'il pense enfermer dans le rythme
du vers ; en réalité, si son œuvre est vraiment vivante, c'est le rêve de tous ses admirateurs qu'il a su rendre sensible. Inconsciemment, il a ramassé les rayons qui émanent des plus humbles, il les a réfractés comme une lentille convergente et les a fait briller en un foyer resplendissant de lumière. La gloire n'est guère autre chose que la projeclion de cette lumière empruntée. Et la preuve, c'est que les oeuvres qui, à certaines époques, ont suscité les plus fortes admirations, tombent dans l'oubli, ou ne provoquent guère qu'une estime de commande. Le mot de Pascal est vrai pour la beauté comme pour la vérité: ^^ beauté en deçà des Pyrénées, pourrait-on dire, laideur au delà » ; et on pourrait continuer, en appliquant à l'art ce qu'il dit du droit : <( la beauté littéraire a ses époques... »
Si la beauté est ainsi relative et dépend des dispositions du public, la littérature sera bien l'expression de la société, et une expression variée et changeante, suivant les aspects multiples et changeants de la société elle-même. Que la société soit, ainsi qu'il arrive aux. approches d'une révolution, divisée en partis encore dissimulés et obscurs, et la littérature, comme un réactif sensible, révélera le mécontentement et le désir d'une transformation. En apparence, ce ne sont que des querelles d'écoles, ou ne seraient engagés que des amours-propres irritables et ambitieux. En réalité, ce sont de nouvelles aspirations qui se font jour; c'est le nouveau qui lutte contre l'ancien et qui, d'abord, le dépouille de son antique prestige.
La littérature et les arts ont des ressources très variées pour attaquer sans en avoir l'air. Sous les gouvernements despotiques, où la censure s'exerce avec le plus de rigueur, les auteurs recourent à l'allégorie et aux fables. C'est le procédé employé par l'esclave Esope et par La Fontaine, qui, sous le couvert des animaux, trouvent le moyen de fustiger l'orgueil, la colère, l'injustice des rois ; les habiletés courti- Bauer 3
sanesques des grands ; rindifférence égoïste des moines retires dans leur fromage de Hollande ; la cupidité des juges ; les insolences et les cruautés des hommes de guerre. La bouffonnerie est aussi un excellent moyen de faire passer des critiques qu'il serait imprudent d'adresser directement. Car, suivant le conseil de Rabelais passé maître en bouffonneries savantes, les lecteurs savent a sucer la substantifique moelle » et en faire leur profit. Les allusions, partout où elles se trouvent, font des blessures dangereuses, grâce à la pénétration du public qui entend les choses à demi-mot et se fait une fête de découvrir la malice sous le voile innocent qui la recouvre. Au théâtre, les allusions sont d'autant plus facilement saisies que par un geste, un jeu de physionomie, un clignement de paupière, une intonation, un détail de costume, l'acteur, complice de l'écrivain, met en lumière le trait qui va dans tous les esprits éveiller la malice, provoquer le rire ou allumer la haine. Ainsi Voltaire savait contre u l'infâme » faire flèche de tout bois. Son Mahomet n'est qu'une occasion d'attaquer tous les fondateurs de religion. Il en fait une satire en action de la fourberie, du fanatisme, de la cruauté qui, suivant lui, ont présidé à la conduite de tous les clergés. C'est une traduction à opérer. Et le public, qui partage les préventions de l'auteur contre les Jésuites et les Jansénistes, ne manque pas de la faire.
Les écrivains n'ont pas toujours besoin de prendre ces précautions. A mesure que le parti hostile devient plus puissant, les allusions peuvent devenir plus transparentes, ou même l'allusion fait place à l'attaque ouverte. La comédie, plus hardie dans ses critiques, jette le ridicule sinon sur le pouvoir lui-même, du moins sur les classes qui l'entourent et le défendent. Même sous Louis XIV, les marquis n'échappent pas au ridicule dont les saupoudre finement le bourgeois Molière. Mais, à la veille de la Révolution, le fils de l'horloger Caron, Beaumarchais, lance
contre la noblesse ses épigrammes acérées, et, aux applaudissements du public, il la dépouille de son antique prestige, en montrant que les nobles n'ont d'autre mérite que celui de « s'être donné la peine de naître ». D'ailleurs les satires directes et violentes n'ont jamais fait défaut, malgré la surveillance du pouvoir. Elles pénètrent dans tout pays, et elles y circulent d'autant plus facilement qu'il y a plus de personnes intéressées à les connaître et à les répandre.
Certes, les moyens peuvent différer suivant les temps et les pays, mais le but est toujours le même. Pour plaire à un parti, il faut, dans la peinture des mœurs réelles ou fictives, ne point choquer ses goùls, mais suivre ses inclinations et ses tendances. Les règles les plus savantes de la rhétorique et de la poétique viendront échouer contre les préventions d'un public dont l'auteur contrarie les préférences avouées ou même secrètes. Au contraire, les succès les plus étranges s'expliquent quand on ne considère plus l'œuvre abstraction faite du public auquel elle était destinée. Elle est maintenant une lave refroidie. Si autrefois elle a fait jaillir des étincelles d'enthousiasme ou allumé le feu de la colère, c'est qu'elle-même avait été échauffée par les souffles ardents de l'amour et de la haine.
S'il en est ainsi, on voit comment les goûts du public agissent sur les auteurs et comment, par une réciprocité d'influence, les ouvrages littéraires et artistiques fortifient les goûts du public auquel ils s'adressent. L'écrivain a réussi. C'est qu'il a su, d'une façon plus ou moins ouverte ou voilée, provoquer des sentiments de sympathie, de pitié ou d'admiration pour les personnes, les choses et les événements qui intéressent le parti ; c'est qu'il est parvenu à jeter le discrédit et le ridicule sur les adversaires et à fournir à la haine une occasion de se manifester. Il a échoué. C'est qu'il a trompé l'attente du public, en parlant d'un objet étranger aux préoccupations du jour. Ce n'est pas seulement à l'in-
différence qu'il s'expose, mais aux huées, aux injures, aux tempêles furibondes, lorsque, par maladresse, il heurte directement les sentiments intimes de son auditoire ou de ses lecteurs.
Un auteur n'écrit point pour lui seul. Il se console avec peine d'un échec en se promettant pour l'avenir une réhabilitation très problématique. Au contraire, le succès l'encourage, et il poursuit sa voie avec d'autant plus de facilité qu'il y a déjà recueilli plus d'éloges. A son tour, le public prend une conscience plus nettedeses vrais sentiments. Il les sentait murmurer sourdement en lui. Maintenant que la poésie leur a prêté le prestige du verbe, maintenant qu'ils sont enfermés dans une formule incisive, associés à la musique d'une chanson, concrétisés dans un type, illustrés par le dessin, rendus, en un mot, sous quelque forme artistique, il les sent plus vivants, plus impérieux, plus expansifs,plus capables de rompre les barrières légales ou traditionnelles qu'on leur oppose.
De là, la part d'influence qu'on a toujours accordée à la littérature et aux arts dans la formation des mouvements révolutionnaires, et cela, avec justesse. Mais ce ne sont encore là que des escarmouches, et la véritable bataille a lieu sur le terrain de la morale, du droit et de la religion.
Un des signes précurseurs des changements sociaux est la transmutation des valeurs en morale. Pour le parti qui aspire à un bouleversement politique, le bien se transforme en mal; l'ancien idéal méconnu, méprisé, bafoué fait place à un nouveau qui est la contre-partie du premier. Plus la révolution qui menace doit être profonde, plus ce renversement du bien est étendu et complet.
Cette incertitude dans les principes peut troubler le métaphysicien qui croit à l'inébranlable fixité des idées, ou le théologien qui pense pouvoir être en communication avec l'absolu. Elle s'accorde, au contraire, avec ce postulat essen-
LA ferme>-tatio:ï
tiel de la science : Variante causa, variatur effeclas. Une partie de la société ne se trouve plus dans les mêmes conditions, elle ne reçoit plus la même éducation, et ne se développe plus dans le même milieu. Donc, elle prendra une nature différente, aura d'autres aspirations et manifestera des conceptions nouvelles.
D'ailleurs, que cela contrarie ou favorise des systèmes religieux et philosophiques, il n'importe pas à la science qui vise, avant tout, à l'exactitude. Or, pas de doute possible sur ces mutations du bien. L'histoire, impartialement observée, nous montre de fréquentes oppositions d'idéal, les métamorphoses des vertus en vices et les avatars de maximes longtemps proscrites.
Entre le paganisme et le christianisme, l'antithèse est absolue. Tout ce que le premier élève, Tautre l'abaisse ; les biens du paganisme n'inspirent au chrétien que dédain, mépris, haine. Les Hellènes ont une sorte de culte pour la beauté des formes, l'harmonie des attitudes, la grâce des figures, la vigueur et la souplesse des muscles : le lyrisme de Pindare n'est pas de trop pour célébrer, comme il convient, les succès de la force et de l'adresse dans les jeux olympiques ; les artistes taillent, avec amour, le corps humain dans les marbres de Paros, et dieux et déesses sont exposés, sans voile, à la contemplation admirative des fidèles. Il n'est pas jusqu'à la vieillesse qui ne soit sensible à la beauté : en voyant Hélène, les vieillards d'Ilion, assis aux portes de Scée, admirent sa grâce et sont portés à excuser les maux dont elle a été la cause.
Pour le chrétien, le corps est une poussière sans valeur, ou plutôt, c'est une fange qu'on ne saurait cacher sous trop de voiles. La beauté est l'amorce de la volupté : la femme pieuse coupera ses cheveux, baissera ses paupières, fermera sa bouche au sourire, s'ingéniera à être laide. La chair est la racine du péché : il faut la traiter en ennemie, Témacier par le
jeûne, la déchirer par le cilice, dompter ses révoltes en la flagellant ou en la roulant au milieu des ronces, comme saint Jérôme.
Les payens se laissaient aller à tous les charmes de la vie, et, pourvu que les grossièretés et les excès fussent évités, ils ne répudiaient aucune forme du plaisir. Ils laissaient à Diogène, à Timon et à quelques autres excentriques de cette espèce, leurs manteaux troués, leurs barbes incultes, l'orgueil de leur écuelle de bois, la saleté de leur tonneau ; et, parfumés, la tête couronnée de roses, ils allaient dans des banquets — que la philosophie souriante d'un Platon ne dédaignait pas de célébrer — parler de l'amour, entendre des joueurs de flûte et regarder des danseuses de Thessalie. Les Romains poussaient encore plus loin que les Grecs l'amour du plaisir, et comme ils avaient une sensibilité moins affinée, ils n'évitaient pas les grossièretés et les excès.
Et voilà que des idées toutes nouvelles se mettent à circuler et à prévaloir. 11 ne s'agit pas seulement de modérer le plaisir^ de regarder la richesse comme une chose indifférente, et de supporter avec impassibilité les maux de la vie. Le plaisir, c'est le mal. Plus de jeux, plus de divertissements, plus de fêtes ; des réunions dans les catacombes, au milieu des sépulcres ; des agapes, où l'on s'entretient de la fm du monde et où l'on célèbre, comme souverain bien, la pauvreté, la maladie, la souffrance, la mort : a Bienheureux sont ceux qui pleurent 1 »
Les rapports de famille sont également altérés. Le mariage était recommandé par les mœurs et même prescrit par les lois. Chez les chrétiens, il n'est plus que toléré ; le célibat est un honneur, la virginité de la femme, exaltée. Dans le paganisme, la famille fortement organisée était restée longtemps unie sous la domination du pater familias. Par l'introduction des idées chrétiennes, cette autorité^ du père est méconnue, quand elle se trouve en opposition avec les
convictions religieuses : les enfants suivent souvent les inspirations secrètes de la mère, qui les reçoit elle-même d'un directeur étranger. Rien ne semble échapper à ces oppositions ; l'un des partis proscrit ce que l'autre recommande et pratique. Les femmes romaines, suivant le mot de Juvénal, comptaient les années non par les consuls, mais parle nom de leurs maris ; les chrétiens interdisent le divorce et proclament l'indissolubilité du mariage.
Ces antinomies morales pourraient se prolonger davantage. On verrait que, partout, l'ancien idéal est renversé, en faveur d'un nouveau qui transforme les qualités en défauts et réciproquement. Rhétorique, éloquence, talent de bien dire, science de la nature, tout cela n'est qu'un amusement d'oisifs, de solennelles puérilités ; le silence, la solitude, le repliement sur soi valent mieux. Les arts sont plus qu'inutiles, ils sont dangereux. Platon, empreint déjà de mysticisme, chassait les poètes de sa République, mais il les couronnait de fleurs, avant de les renvoyer. Maintenant, les acteurs sont de vils histrions ; les théâtres, des lieux de perdition; les cirques, des écoles de barbarie et de cruauté. La force physique, le courage dans les combats, l'habileté dans la guerre ne valent pas la douceur, la patience, le pardon des injures. Pas d'orgueil, mais l'humilité ; car les grands seront abattus et les faibles, relevés et triomphants.
L'opposition dans les idées morales n'est pas un trait exclusivement propre à l'avènement du christianisme. Elle se représente, à d'autres époques, comme un indice infaillible de quelque grand bouleversement social. Les idées traditionnelles du bien et du mal, quelles qu'elles soient, sont alors en butte aux critiques, aux railleries, aux attaques du parti novateur.
Avant Constantin, c'était l'idéal chrétien qui avait à lutter contre les croyances du paganisme. Depuis cette époque, il s'affirme, se répand et s'impose à tous les pays d'Europe ; il
ESSAI SUR LES nE\OLLTIO>'S
domine pendant tout le moyen âge, assez fort pour comprimer les tcndant^es adverses avant qu'elles n'aient développé tous leurs effets. Mais, à la Renaissance, l'opposition se manifeste et grandit. Alors on voit les conceptions morales qui avaient façonné les consciences pendant des siècles perdre, chaque jour, de leur empire. Cette morale payenne qui semblait condamnée sans retour, reprend vie et autorité. C'est elle qu'Erasme, interprète des sentiments de l'époque, défend dans son Eloge de la Folie.
Et voilà que, de nouveau, on se prend à aimer la jeunesse, la santé, la force ; de nouveau, la beauté triomphe avec tous les ornements qui servent à la reliausser : l'art ne veut plus de peaux jaunies, ni de figures émaciées ; mais la Vierge elle-même devient, sous le pinceau des Raphaël, une beauté rayonnante de grâce. De nouveau, reparaissent les fêtes, les jeux, les divertissements, le théâtre, les banquets, les danses, où les femmes de la Cour mettent orgueilleusement à nu leurs épaules et leur poitrine. Le célibat ne passe plus pour un état supérieur. Mais de tous côtés pleuvent les plaisanteries sur les moines qui, ou bien n'observent pas la règle et donnent l'exemple de la gourmandise et de la luxure, ou sont rebutants par leur crasse et par un ascétisme déraisonnable. Après la Réforme de Luther, ce célibat contre nature sera proscrit comme essentiellement immoral. La scolastique avait dépouillé le langage de toutes ses parures et l'avait réduit à la sèche notation des idées. Par réaction, les humanistes rejettent tout ce fatras et, plutôt que de s'aventurer dans les fourrés épineux du latin scolastique, ils s'emparent du parler vulgaire, l'assouplissent, l'enrichissent et, les yeux fixés sur les modèles de l'antiquité, cherchent à en faire un instrument plein d'utihté et de charme. De nouveau, des littérateurs, encouragés par les goûts du public, vont sacrifier aux grâces du style et essayer de faire revivre l'harmonie des vers. Aux prédications de la chaire, s'opposeront les
enseignements du théâtre. Ce qui provoquera les applaudissements des spectateurs, ce ne seront ni la douceur, ni l'humilité, ni le pardon des injures, mais la fierté, la violence, l'honneur pointilleux, les bravades et les duels. Les prêtres ne s'y sont pas trompés. Et, si le théâtre a pris d'aussi grands développements, ce n'est pas faute de l'avoir frappé d'anathèmes.
Inutile d'entrer dans de plus longs détails pour établir l'existence, aux approches d'une révolution, de ces contradictions morales. Elles ne sont pas toujours aussi étendues et aussi profondes, mais on peut être sûr qu'elles existent. Pour s'en rendre compte, il suffit de songer aux Cavalieis et aux Têtes-rondes, aux philosophes encyclopédistes et aux défenseurs de la religion, ou même aux Jésuites et aux Jansénistes. Dans tous ces cas, on pourra saisir les divergences dans les notions morales, parfois de véritables antithèses, dans le genre de celle-ci : « La propriété est le plus sacré des droits )), aphorisme auquel Proudhon répond par : u La propriété, c'est le vol I »
Si quelque chose semble, par nature, devoir échapper aux luttes de parti et, suivant le mot de Lucrèce, « habiter les temples sereins », c'est la vérité. Car le vrai, c'est le réel, et le réel, indépendant des désirs de l'homme, se développe suivant des lois immuables. Il semble donc qu'il doive participer à l'immutabilité des lois de la nature et fournir, au milieu des opinions flottantes, un terrain solide où les hommes pourront se mettre d'accord.
Et cependant, ici encore, le heurt des idées se produit, et les affirmations contradictoires s'entre-choquent souvent avec violence. Le mot de Pascal « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » n'est pas suffisant. C'est dans l'intérieur même des frontières d'un Etat que, sur les vérités les plus fondamentales, le conflit éclate et qu'il révèle la divi-
sion et la lutte prochaine des partis. Les oppositions de croyances vont jusqu'aux contradictions formelles, ainsi que le prouve l'histoire des controverses religieuses, philosophiques et scientifiques.
Les prêtres, qu'ils soient de simples pères de famille ou qu'ils appartiennent à un clergé, se disent les interprètes de la divinité : ils affirment et commandent de croire en son nom. C'est le règne de la théologie (i).
Dans les temps calmes, lorsque les institutions religieuses sont florissantes sous la protection de l'Etat, l'opposition se cache ; elle se déguise sous les dehors de l'orthodoxie, ou elle reste isolée et étroitement circonscrite. On lance l'anathème contre les rares brouillons qui ont le tort de dire trop haut et trop tôt des choses raisonnables ; on les force à proclamer, à genoux, l'erreur de croire au mouvement de la terre ; on fait boire la ciguë aux Socrates qui ont l'audace de ne pas croire à toutes les fables du paganisme ; on brûle, de temps en temps, en grande pompe, quelques hérétiques pour apprendre, à ceux qui seraient tentés de les imiter, que la sagesse consiste à se contenter de la science officielle. Et puis, ces exécutions faites, tout rentre dans l'ordre traditionnel.
Il n'en est plus de même aux époques voisines des révolutions. L'agitation des esprits ne peut être contrainte, mais l'opposition se donne plus ou moins librement carrière. On voit alors les deux partis adopter et défendre des principes radicalement contraires, principes qui, en se développant suivant leurs conséquences logiques, engendrent des divergences secondaires sur tous les points de la science de la nature ou de l'homme.
I. Aug. Comte l'appelait rétat Ihéologique, comme si une société ne devait le traverser qu'une fois. Mais l'observation historique montre que les croyances théologiques sont sujettes à retour, même dans les sociétés où elles ont subi l'éclipsé la plus complète.
Pour les partisans de la religion, la nature n'est pas un pur mécanisme, où domineraient des forces sourdes, aveugles, fatales. Elle est réglée par des activités intelligentes et libres; par des êtres capables d'entrer en communication avec les liommes, de s'intéresser à leur conduite, de se réjouir de leurs hommages, de s'irriter de leur indifférence ou de leur hostilité, de se laisser fléchir par des prières et adoucir par des sacrifices, ou bien d'interrompre le cours ordinaire des choses pour châtier les coupables, surtout les impies. L'esprit circule à travers le monde, dont il est le souverain législateur et maître. S'il lui plaît d'agir, le plus souvent, suivant des règles uniformes et constantes, il n'est pas l'esclave de cette régularité. Mais, comme il a établi la loi, il peut s'en affranchir, au nom des intérêts supérieurs de la justice. Les anomalies, les prodiges, les miracles ne sont donc pas des impossibilités, mais ils entrent, comme éléments essentiels, dans l'organisation du monde, un monde vraiment moral.
D'ailleurs, les miracles ne sont pas seulement les postulats nécessaires de la morale; ce sont des réalités appuyées sur des témoignages incontestables et qui, cependant, ne peuvent être expliquées que par une intervention expresse de la divinité. Achille, irrité contre Agamemnon, se lève dans l'Assemblée des Grecs, prêt à le frapper. Il s'arrête brusquement. Pourquoi? C'est Minerve qui l'a saisi par derrière à la chevelure, Minerve dont il a senti le souffle et vu le visage terrifiant. — Les Hébreux, qui étaient parvenus à quitter heureusement le sol de l'Egypte, rapportaient leur délivrance à l'intervention expresse de Jéhovah, qui avait dressé les eaux de la mer en une muraille rigide et avait livré aux fugitifs un passage à pied sec au milieu de la mer Rouge, tandis qu'il engloutissait dans les flots les cavaliers du Pharaon. — Chez les Romains, les dieux passaient pour donner, dans toutes les circonstances graves, des signes manifes-
tes de leur volonté: le désastre de toute une flotte était, pensait-on, la juste punition du consul qui, non seulement avait méconnu les avertissements divins, mais qui avait poussé l'impiété jusqu'à jeter les poulets sacrés dans la mer. — Constantin et son armée virent dans le ciel une croix de feu, avec cette inscription: la hoc slgno vinces. Dans le christianisme le miracle est moins l'exception que la règle. Non seulement les saints obtiennent, pendant leur vie, grâce à leur piété, la faveur d'opérer des prodiges; mais cette puissance demeure attachée à leurs restes. Avec eux, la matière n'est pas pourvue de propriétés limitées et fixes, mais son essence s'enrichit de nouvelles qualités ; elle s'exalte et, toute pénétrée d'esprit, devient un instrument animé, au service de la foi sincère. Cette puissance merveilleuse se communique même aux objets que le saint a touchés, et particulièrement aux choses qui ont été les témoins de sa foi courageuse. Une des flèches qui ont percé le corps de Sébastien martyr, un lambeau de la tunique portée par Martin de Tours et, en général, toutes les choses de cette nature confèrent à leurs possesseurs une partie de l'influence que les vertus du saint lui avaient méritée dans le ciel.
Ainsi, sous quelque forme que la croyance religieuse se présente, elle reste dans le fond toujours la même. Les lois de la nature ne sont autre chose que des décrets de la divinité, décrets toujours révocables et qui comportent autant d'exceptions qu'il est nécessaire pour le gouvernement moral de l'univers et de l'homme.
L'attitude intellectuelle des adversaires de la religion établie est différente, et, dans les cas extrêmes, radicalement opposée. Tout est bouleversé, critérium du vrai, procédés logiques, résultats obtenus.
Les partisans de la religion soutiennent que la vérité se reconnaît à son origine et qu'elle doit être admise sur l'autorité des prophètes inspirés qui sont venus la révéler aux
hommes. Les opposants rejettent toute autorité extérieure et n'admettent d'autre marque de la certitude que l'évidence de la raison ; non de la raison exaltée par le secours de quelque puissance surnaturelle, mais de cette faculté de discerner le vrai du faux qui appartient à tous. Règle logique d'une grande hardiesse qui suffit à ébranler tous les dogmes métaphysiques et à chasser le mystère. Il ne s'agit pas, en «Efet, de savoir si la Trimourti est certaine pour les brahmanes de rinde, si les Parsis ne doutent pas de la lutte entre Ormuzd et Ahriman ; si les lévites hébreux étaient convaincus que Jéhovah lui-même avait remis à Moïse les tables de la loi ; si la majorité du concile de Nicée avait décrété €omme évidente l'unité de Dieu en trois personnes ; si les croyants sont persuadés des délices du paradis de Mahomet ; si le pape Léon X croyait user de son droit en vendant les indulgences ; si les Jésuites et les Jansénistes pensaient, avec la même assurance, être les interprètes exacts de l'Evangile en préconisant les uns la douceur, les autres la rigueur. Ce n'est pas l'évidence des autres qui doit régler la croyance, mais l'évidence que chacun peut obtenir par l'usage de sa propre raison. Non pas qu'il faille suivre au hasard ses fantaisies personnelles ; mais toute croyance scientifique est soumise à un ensemble de conditions logiques, et ces conditions sont réalisables par toute intelligence.
De ce principe découlent des conséquences d'une extrême gravité, conséquences qu'on trouve semblables aux époques de bouleversement social. Pour s'en assurer qu'on songe plus particulièrement aux attaques qui se sont produites au déclin du paganisme et sur la fin du xviii^ siècle en France.
D'abord, pas de mystères, dans le sens de choses qui dépassent la raison ou qui la contredisent. Lucien, qui est un Voltaire avant la lettre, ne tarit pas en railleries contre les absurdités contées dans les légendes antiques. Il ne respecte pas plus l'autorité d'Homère et d'Hésiode que les rail-
leurs du xyiii^ siècle ne respectaient la Bible ou les décisions des conciles (i).
Ensuite, pas de miracles, les miracles ne reposant que sur des traditions et des témoignages douteux, u Quoi ! dit Rousseau dans V Emile, toujours des témoignages humains! toujours des hommes qui me rapportent ce que d'autres ont rapporté I Que d'hommes entre Dieu et moi I » La raison n'admet point cette longue série d'intermédiaires. 11 répugne à la notion d'un être parfait que, voulant enseigner aux hommes des vérités importantes, cet être ait eu recours à une langue parlée par un petit peuple ; langue, d'.'î.illeurs, qui devait être bientôt pour l'immense majorité des fidèles complètement inconnue, et rester, pour un nombre très restreint d'initiés, pleine d'obscurités et d'incertitudes. Autre argument. Les miracles, conservés par la tradition, ne repo-
I. Entre une multitude d'attaques, on peut choisir comme plus particulièrement caractéristique ce passage des Salarnales : « Le Prêtre. Dismoi d'abord, s'il est vrai, comme on le prétend, que tu aies dévoré les enfants que tu as eus de Rhéa ; que celle-ci, te dérobant Jupiter, t'ait donné une pierre à avaler au lieu du petit ; que celui-ci, devenu grand, t'ait vaincu, détrôné et précipité dans le Tartare, où il t'a enchaîné avec tous ceux qui s'étaient alliés avec toi.
« Satur?«e. Si nous ne célébrions une fête dans laquelle il est permis de s'enivrer et de dire librement des injures à ses maîtres, tu apprendrais, mon brave homme, que j'ai le droit de me mettre en colère quand on me fait de pareilles questions, sans respect pour mes cheveux blancs et mon extrême vieillesse.
« Le Prêtre. Mais ce n'est pas moi, Saturne, qui ai inventé cette histoire ; Homère, Hésiode et, je ne crains pas de le dire, presque tous les hommes sans exception, ont cru tout cela de toi.
<( Saturne. Tu te figures que ce berger hâbleur (Hésiode) a rien su de positif sur mon compte. Vois un peu : est-il possible qu'un homme, pour ne pas dire un dieu, ait le courage de manger volontairement ses enfants, à moins d'être un Thyeste qui tomba sur un frère impie ? Et quand cela serait, comment ne s'apercevrait-il pas qu'il mange une pierre au lieu d'un enfant à moins d'avoir les dents insensibles ? D'autre part... je ne suis ni enchaîné, ni plongé dans le Tartare, tu le vois toimême, je crois, si tu n'es pas aveugle comme Homère. « Œuvres complètes de Lucien. Trad. Talbot, H, 4 12.
sent que sur la foi d'un petit nombre de témoins ; or, c'est là, disent les adversaires de la religion, une base bien peu solide. En effet, des observations presque universellement concordantes et des expériences très certaines montrent que les faits se passent d'une façon tout opposée aux prodiges rapportés. Il y a donc à se décider entre deux sortes de témoignages, mais de valeur très inégale : d'un côté, le témoignage unanime des hommes et les affirmations des savants familiarisés avec les méthodes les plus rigoureuses ; de l'autre côté, les assertions d'un petit nombre de témoins, sujets à l'erreur, suspects d'imposture, tout au moins d'illusionnisme, en tout cas, intéressés à répandre leurs croyances (i).
Comme conséquences de ces principes fondamentaux, les novateurs s'efforcent d'exclure de leurs explications toute influence surnaturelle. Les forces occultes sont bannies de partout et remplacées par un ensemble de conditions, exactement déterminées en nature et en grandeur. Tout devient rationnel et positif, c'est-à-dire intelligible et capable d'être connu par l'observation, soit des sens, soit de la conscience.
C'est avec cette ferme intention de découvrir partout la raison des choses que les savants parcourent les différents ordres de connaissances, encouragés dans cette poursuite du rationnel par les progrès incessants qu'ils réalisent en suivant cette voie. Les Epicuriens, qui étaient les positivistes de l'Antiquité, reléguaient les dieux dans les intermondes, et, les vouant à une éternelle oisiveté, ils s'efforçaient de tout expliquer, sans leur intervention, dans la formation du monde, dans l'activité de la nature, dans la conduite de l'homme et dans le développement des Sociétés : tout était le résultat d'atomes matériels se mouvant dans le vide, par une spontanéité inhérente à leur être.