CHAPITRE VI
Un parti d'opposition se compose de tous ceux qui sont mécontents et qui possèdent, ou croient posséder, les ressources nécessaires pour modifier la situation dont ils se plaignent. Haine des institutions actuelles, désir et espoir d'une réforme, tels sont ses traits caractéristiques.
Or, ces sentiments ne naissent pas au hasard, par la décision capricieuse d'une liberté absolue. Mais ils doivent tenir à un ensemble de conditions déterminables ; conditions qui, se retrouvant les mêmes chez des nations différentes et à des époques variées, auraient le degré de généralité et de constance propres à la causalité. S'il n'en était pas ainsi, il faudrait se contenter de décrire, en historien, les différents partis politiques, sans pouvoir espérer d'en expliquer la formation.
Les apparences sont tout d'abord contraires. Que de variétés départis, et, dans le sein d'un seul, que d'éléments divers ! Et cependant, cette confusion et ce désordre disparaissent, quand Tanalyse est assez pénétrante pour découvrir les ressemblances cachées.
Il en est ici pour les sciences sociales comme pour les sciences naturelles. Tant que les hommes se contentaient d'une vue superficielle, ils étaient surtout frappés de la
diversité infinie qui éclate dans le monde organique. Mais dès que les anatomisles, ne s'arrêtant pas à l'exlérieur, ont scruté les organes internes, ils ont remarqué de nombreuses et importantes analogies. Et, c'est grâce à ces ressemblances bien caractérisées, qu'ils sont parvenus à répartir l'infinie multiplicité des êtres vivants en un certain nombre de groupes définis, subordonnés et rattachés à un nombre encore plus restreint de classes générales.
C'est par un travail de cette nature qu'on pourra distinguer les partis, cbacun d'eux étant décomposé en ses éléments ; éléments qu'on aura chance de retrouver, à d'autres époques, d'autant plus semblables que l'analyse aura été poussée plus loin.
Mais, pour opérer ce travail d'une façon scientifique et avec chances de succès, il ne faut pas être dupe des dénominations vulgaires. Car, par défaut de précision, l'usage attribue souvent des noms différents à des groupes semblables dans le fond, ou, au contraire, il donne un nom semblable à des groupes composés de personnes réellement différentes. C'est ainsi que les partis monarchiques et religieux sont formés d'éléments différents, suivant les temps et les circonstances. Pour arriver à une classification naturelle en sociologie, il faut donc, à l'imitation des sciences biologiques, ne pas craindre de briser les cadres vulgaires ; cadres artificiels qui ne sont fondés que sur de grossières similitudes. Malgré les apparences, la chauve-souris n'est pas un oiseau, ni la baleine ou le phoque, des poissons. De même, dans nos classifications, il sera nécessaire de tenir compte du nombre et surtout de l'importance des caractères distinctifs de chaque classe.
Il ne s'agit pas ici de passer en revue les divers partis révolutionnaires et de découvrir, en chacun d^eux, les groupes homogènes qui les constituaient. Dans cette étude scien-
tifique, il suffit de poser les règles générales qui, appliqués à chaque cas particulier, serviraient à résoudre le problème d'analyse.
Tout parti d'opposition, avons-nous dit, se compose des mécontents qui désirent une rénovation. Autant il y aura de causes réellement distinctes de souffrance et de mécontentement, autant il faudra compter de groupes différents dans le parti.
La souffrance est essentiellement relative. Elle résulte du concours de deux sortes de causes, les causes externes elles dispositions internes.
Il faut d'abord tenir compte des dispositions internes.
Habitués au luxe, les Lucullus de toutes les nations ne consentent à vivre qu'à la condition de mettre à contribution le monde tout entier. Pour se désaltérer, il faut qu'un bel esclave leur verse du Falerne du temps des consuls, ou que le Champagne pétille dans le cristal de Bohême; pour satisfaire leur faim, il faut à leurs palais blasés des murènes nourries de chair humaine ; l'hiver, ils ne respirent à l'aise que sur la Côte d'Azur, et l'été leur serait insupportable, s'ils étaient privés de la brise rafraîchissante qui souffle sur les plages bretonnes. Leurs femmes ont encore des exigences plus raffinées. Depuis Sénèque, qui en faisait la remarque pour les Romaines de son temps, et même longtemps avant, elles ne peuvent se passer de suspendre à leurs oreilles des diamants ou des perles, dont le prix servirait à nourrir des milliers de malheureux ; leurs pieds ne marchent à l'aise que sur des tapis de Smyrne ; les versa soie ont été expressément créés pour fournir des tissus dignes de mouler leurs formes élégantes ; sans un hôtel à la ville, un château à la campagne, une loge à l'Opéra ; sans les équipages, les toilettes du bon faiseur; sans les fêtes de haut goût, sans les délicatesses de l'art^ sans toutes les mille superfluités du luxe, la vie pour elles ne vaudrait pas la peine d'être vécue.
A l'autre pôle, saisissant contraste. L'Hindou vit à moitié nu, il boit de l'eau, se nourrit d'un peu de riz et dort sur une natte. Sans aller jusque dans l'Inde, on a pu et on peut encore voir, dans tous les Etats civilisés d'Europe, une foule de gens, condamnés à toutes les privations, supporter cependant leur sort sans se plaindre et même sans en souffrir. L'esclave ne sent pas plus la perte de sa liberté que le chien, au cou pelé, ne s'aperçoit de son collier.
Ces différences sont dues à la puissance d'adaptation propre aux êtres vivants, puissance d'autant plus grande que les habitudes ancestrales, toujours variables, n'ont pu se fixer en instincts. Or, c'est précisément le cas de l'homme. Chez lui, les hérédités s'entre-croisent, se mêlent, se neutralisent ; les tendances les plus opposées coexistent, de sorte que les circonstances sociales exerceront la plus grande influence sur l'avortement des unes et le développement des autres.
L'enfant est essentiellement imitateur. Il prend pour modèles les exemples qu'il a le plus souvent sous les yeux, et il est amené ainsi à copier ses parents et les personnes de la même condition. Il contracte, au point de vue physique et moral, des habitudes qui se confirment avec le temps et qui arrivent à constituer son caractère, si le genre de vie, pendant la jeunesse et dans l'âge viril, s'accorde avec les impressions de l'enfance. C'est ce qui arrive, lorsque l'enfant suit la condition paternelle, et s'engage dans la même profession, ou dans des professions similaires.
Si, par son mérite ou par le hasard de quelque chance favorable, le jeune homme parvient à s'évader d'une condition inférieure pour s'élever dans la hiérarchie sociale, il imitera le nouveau milieu dans lequel il est appelé à vivre et mettra son caractère et ses mœurs en harmonie avec ce milieu. Si, par une mauvaise chance contraire, il venait à déchoir, ses prétentions subiraient une baisse correspon-
dante. Dans tous les cas, les tendances fondamentales dans chacun sont dues au genre d'activité exercée ; c'est-à-dire, à la nature des occupations régulières que les nécessités de la vie sociale et de l'organisation du travail imposent à tous ; en un mot, à la profession. Car c'est elle qui, parla continuité de son influence, imprime dans les dispositions physiques et mentales les modifications les plus profondes et les plus fixes.
S'il en est ainsi — et l'observation historique, d'accord avec les lois psychologiques prouve la réalité de ces types professionnels — toutes les souffrances qui ne tiennent pas à des causes proprement individuelles naissent des obstacles qui, pour les membres d'un groupe, empêchent V activité professionnelle d atteindre sa fin, ou plutôt ses fins variées.
C'est la profession qui fait vivre, soit qu'elle fournisse les salaires à peine suffisants pour subvenir aux nécessités les plus pressantes, soit qu'elle répande, avec largesse, les ressources capables d'alimenter le plus grand luxe. C'est elle aussi qui permet de satisfaire aux habitudes de plaisirs qui sont propres à la classe de travailleurs dont on fait partie ; plaisirs purement personnels, et plaisirs altruistes, qui s'exercent surtout dans les limites de la famille. C'est encore à elle que se rattachent les formes diverses que prennent le sentiment d'honneur, le désir d'indépendance et l'amour du pouvoir.
Aussi, tout ce qui contribuera à rendre la profession plus pénible et moins lucrative, tout ce qui la diminuera en lui enlevant de son prestige et de son influence, deviendra une source incessante de peines. L'aiguillon de la douleur excitera l'esprit à rechercher les causes du mal ; cette connaissance provoquera Tirritation ; et la haine, à son tour, poussera l'activité mentale et physique à supprimer l'obstacle au bien habituel. D'ailleurs, comme tous les membres du groupe se trouvent dans des situations et des dispositions analogues, tous éprouveront le même sort et, animés des
mêmes sentiments, ils réuniront leurs énergies et leurs ressources pour détruire le mal commun.
L'histoire fournit en abondance des exemples capables de fournir une base solide à cette induction.
Les patriciens romains et, en général, toutes les aristocraties ont conservé jalousement leurs privilèges ; la pression des circonstances, seule, les a amenés à céder aux empiétements de la plèbe et de la bourgeoisie. Quand ils le pouvaient, c'était par des répressions sanglantes qu'ils rabattaient les prétentions des bourgeois voulant s'immiscer dans les affaires publiques (i). — Les sénateurs, les lords membres de la Chambre des pairs, les députés des Chambres législatives, les conseillers d'Etat, tous ceux qui participent à la confection des lois, luttent, souvent entre eux, au sujet de questions qui ne les touchent pas directement. Leur désaccord cesse, dès que leur autorité ou leurs prérogatives de législateurs sont mises en péril. — Les juges des tribunaux et des parlements ont toujours montré un remarquable esprit de corps. Toute atteinte portée à l'un de leurs membres est vivement ressentie par les autres. Les parlements eux-mêmes se solidarisent, lorsque Tun d'eux est frappé, fût-ce par la puissance royale, source première pourtant de leur propre autorité (2). — Le clergé, à toutes les époques et dans les pays les plus divers, a montré la plus grande énergie dans la défense de ses privilèges, et dans la revendication de ses pouvoirs spirituels
1. Au temps d'Etienne Marcel, la Jacquerie, favorable à l'amoindrissement de la noblesse, est écrasée par les seigneurs, au cri de : « Mort aux vilains 1 » Le prévôt des marchands est lui-même mis à mort, et les prérogatives de la noblesse sont rétablies.
2. L'arrestation du président Blancménil et des conseillers Broussel et Gharton, donne le signal de la Fronde ; à la veille de la Révolution, le Parlement de Paris ne veut point abandonner son droit d'enregistrement, il résiste à Meaupeou, et tous les parlements de province s'associent à sa résistance.
ANALYSE DU PARTI REVOLUTIONNAIRE -yS
OU même temporels. Les membres du clergé se transmettent des biens qui servent, non seulement au culte, mais à leur entretien personnel et parfois aux dépenses d'une vie luxueuse. Souvent aussi, ils jouissent d'une juridiction spéciale : au moyen âge, les clercs pouvaient ainsi se soustraire au droit commun, et même, grâce à la connivence des officialités, la simple tonsure suffisait. D'ailleurs leur lutte contre les autres pouvoirs a été d'autant plus efficace que la hiérarchie est mieux réglée à tous ses degrés et mieux respectée. Dans les périodes prospères du catholicisme, toutes les forces sont réunies dans la main du pape qui peut ainsi lutter contre les rois et les empereurs les plus puissants. Grégoire VII oblige Henri IV d'Allemagne à la soumission de Canossa. Combien la lutte devient encore plus vive, lorsqu'il s'agit de défendre la fonction sacerdotale elle-même, menacée de destruction! C'est l'être tout entier qui est en péril, non seulement physique et avec l'ensemble des tendances qui se rapportent aux corps, mais l'être moral avec la complexité d'idées et de sentiments que l'éducation tournée vers un but presque unique, la fréquentation assidue d'un milieu favorable, la méditation personnelle, la pratique régulière du culte, ont imprimés au plus profond de la conscience. Bien plus, c'est l'être éternel, avec la succession infinie de ses états heureux ou malheureux, selon le parti qu'il va prendre. Il n'est donc pas étonnant que la résistance soit en proportion de la grandeur et de la multiplicité des intérêts qui sont menacés. — Des remarques semblables s'appliquent aux intellectuels ; à tous ceux qui se livrent aux travaux de l'esprit, non par simple dilettantisme, mais qui font de l'élude ou de l'enseignement l'objet habituel de leurs occupations, et la source où s'alimentent leur vie matérielle, les plaisirs inhérents aux créations scientifiques et esthétiques, et enfin l'autorité sociale, attachée aux manifestations du génie ou du simple talent. Voilà pourquoi les artistes, les écrivains.
les savants, les philosophes forment des groupes divisés par d'ardentes rivalités, quand il s'agit de savoir à qui appartiendra la prépondérance ; mais qu'ils se réunissent tous contre les barbares qui voudraient leur suppression commune. Les journalistes, frappés dans leur existence même de journalistes par une des ordonnances de CharlesX, protestèrent énergiquement : ils refusèrent d'obéir et recommandèrent ouvertement la révolte. — Les troupes qui, par une longue pratique de la guerre, sont devenues impropres à d'autres occupations, supportent mal d'être licenciées. Témoin ces Grandes Compagnies qu'on ne pouvait point dissoudre, et dont du Guesclin ne parvint à débarrasser la France qu'en les envoyant se faire exterminer au delà des frontières.
On pourrait ainsi continuer de passer en revue les diverses professions, et l'on verrait se reproduire la même succession de faits. Que les paysans, accablés par les exigences du fisc, par la dureté des seigneurs ou par les malheurs de la guerre, ne puissent plus vivre du travail de la terre, alors ils s'indignent, se révoltent et, dans de sanglantes jacqueries^ luttent contre l'Etat, massacrent leurs oppresseurs et, pris d'une rage de destruction, brûlent les châteaux et saccagent les villes. — La bourgeoisie, composée surtout de commerçants et de patrons d'industrie, s'unit dans des ghildes, des hanses, des corporations, pour mieux protéger ses droits. Au moyen âge, les bourgeois achètent des chartes de leurs seigneurs, ou ils les conquièrent parla force et fondent des communes libres. A toutes les époques, ils se montrent surtout sensibles à ce qui touche leurs intérêts professionnels, le commerce et l'industrie. — Aux prétentions des patrons, les ouvriers, soucieux avant tout d'accroître leurs salaires, opposent des prétentions opposées. Ils se défendent par les statuts secrets du compagnonnage, recourent aux grèves accompagnées de menaces ou même de violences, et, dans des cas nombreux, se soulèvent ne reculant pas devant des
émeutes sanglantes. — Enfin, il n'est pas jusqu'aux mendiants et- aux vagabonds professionnels qui n'aiment pas à être troublés dans leurs habitudes de paresse et de parasitisme. La plèbe romaine ou byzantine était prête aux émeutes, dès que les arrivages de blé se faisaient attendre. Et depuis, les dispositions des clients de l'Assistance publique n'ont guère changé.
Trouble apporté dans la fonction sociale, quelle qu'elle soit, telle nous paraît être l'origine de ces grands courants d'idées et de passions qui servent à former les partis et qui les soulèvent contre l'autorité établie.