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LES CAUSES DU MECONTENTEMENT DANS CHAQUE GROUPE

Cependant, pour arriver à une explication plus précise, il faut pousser l'analyse régressive plus loin. Il faut montrer comment et pourquoi, dans une même catégorie professionnelle, tous n'apportent point la même vivacité dans leurs revendications, ou même pourquoi quelques-uns non seulement restent neutres, mais se joignent au parti de la résistance^

Deux sortes de raisons, avons-nous dit, expliquent la souffrance, le mécontentement et la haine active : raisons internes qui tiennent à l'ensemble des tendances, idées et habitudes, nées principalement de la profession; causes extérieures qui agissent du dehors et viennent s'opposer à la satisfaction des tendances essentielles. Tout ce qui contribue à accroître ou à diminuer l'influence de ces raisons, sert par là même à accroître ou à diminuer le zèle rénovateur. Voyons, à Taide de ces principes, quand et comment des scissions viendront à se produire dans une classe.

Au sujet des dispositions internes, il faut signaler surtout l'influence de l'âge, de l'état civil, du succès et de la fortune,

qui est la mesure ordinaire de la réussite dans une profession.

Les jeunes gens sont plus amateurs de nouveautés, plus ardents, plus audacieux. Ils se laissent plus facilement séduire aux promesses des transformations futures ; ils ferment les yeux sur les obstacles et les difficultés, les difficultés qui naissent surtout des autres hommes, qu'ils ne savent pas être soumis pour la plupart au joug de l'égoïsme étroit et de la pesante routine. Conscients de leurs facultés neuves et propres à des adaptations nouvelles, ils projettent au dehors leurs tendances réformatrices, et, trompés par ce mirage, ils s'imaginent que les transformations sociales s'opèrent en un instant, comme par un coup de baguette magique. Bienfaisantes ou nuisibles, ces illusions les portent à Faction, et cela, avec d'autant plus de vivacité que d'autres causes, venant s'y joindre, concourent au même résultat.

Les jeunes gens sont souvent célibataires. Par suite, les responsabilités domestiques ne les obligent pas à plus de prudence. Pour soi, on peut affronter les plus grand risques, et, en bon joueur, accepter courageusement les mauvaises chances que la lutte tient peut-être en réserve. Si on est marié, et qu'on ne veuille point traiter sa femme en esclave, il faut tenir compte de ses avis, de ses souffrances, de ses plaintes. Or^ la femme, par les exigences de sa nature et des conditions sociales, est souvent conservatrice. Mère, nourrice, chargée dans les ménages pauvres des soins domestiques, elle est l'ennemie des troubles qui rendent la vie plus difficile. Aussi, elle s'efforce de les éviter avant qu'ils éclatent. Mais lorsque la révolte s'est déchaînée avec tous les maux qu'elle entraîne à sa suite, elle devient furieuse, descend dans la rue et mêle ses revendications à celles des hommes. Dans les grèves, l'élément féminin est loin de rester toujours étranger aux violences qui s'y commettent. Pendant la Révolution française, ce .sont aussi des femmes du peuple qui, pressées par la famine, marchent sur Versailles et^ dans les

journées d'octobre 1789, parviennent à ramener à Paris u le boulanger, la boulangère et le petit mitron n (i). On aurait donc tort de parler de 1 homme comme s'il était seul, ce qui n'arrive que dans le célibat. Mais il y a lieu de tenir compte de l'influence de la femme ; influence qui, pour être parfois occulte, n'en est pas moins très réelle. Ainsi, le membre d'une catégorie sociale n'est pas le plus souvent un individu. C'est un couple, auquel doivent même être joints des enfants, dont les intérêts ne restent pas étrangers aux parents.

L'enfant, c'est l'avenir, c'est la porte ouverte à des ambitions que les parents n'ont pu satisfaire et qu'ils cherchent à réaliser, en lui et par lui, de toute la force de leur affection. Les parents travaillent, économisent, sont disposés aux plus lourds sacrifices, afin de mieux atteindre leur but. Or, tant qu'il ne s'agit que d'obstacles naturels à surmonter, les malchanceux ne peuvent accuser qu'eux-mêmes de leur insuccès. Mais, s'ils sont arrêtés par les barrières artificielles des lois^ ils s'irritent contre des institutions injustes et s'efforcent de les détruire. Ainsi, la bourgeoisie, lorsqu'elle est en possession de la richesse mais qu'elle est privée de pouvoir politique, aspire à ce pouvoir et elle exerce une poussée violente contre la porte qui défend à ses fils l'accès des fonctions publiques.

Cependant, en dehors de ces cause? de différence, les mêmes dispositions internes ne sont pas uniformément répandues, soit dans ces groupes vagues désignés sous le nom de

I . Cette remarque sur le mariage ne suffit certes pas à montrer le rôle considérable que joue la femme dans la production des événements. Pour apprécier cette influence avec quelque exactitude, il serait nécessaire, non de tracer le caractère de la femme, comme si ce caractère était unique, mais d'étudier les formes multiples qu'il peut prendre, suivant les différentes conditions sociales où la femme se trouve placée. Car, ce sont ces conditions qui, semblables à la profession chez l'homme, marquent d'une empreinte commune chacune des catégories féminines.

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bourgeoisie, soit même dans ces classes plus homogènes que déterminent les occupations professionnelles. En effet, si tous les individus qui entrent dans la composition de ces classes présentent ordinairement entre eux plus de ressemblance qu'avec tout autre groupe, la ressemblance ne va pas jusqu'à l'identité. L'empreinte est la même, mais elle s'accuse avec plus ou moins de relief. L'éducation, le milieu et l'habitude tracent aux facultés leur direction, mais ils n'effacent pas les différences natives des natures individuelles ; par suite, ils n'empêchent pas les supériorités de se produire dans l'exercice des professions, oii les aptitudes diverses peuvent se donner une carrière étendue.

L'électricité se porte vers les pointes, et elle a une tension d'autant plus forte que la pointe est plus saillante. De même, la tendance qui ouvre le champ aux ambitions d'une classe se manifeste, à un plus haut degré, chez ses membres éminents. Tous les commerçants visent bien à la richesse, tous les orateurs à l'éloquence, tous les poètes à la gloire. Mais, dans cette cohue de gens qui courent à un même but, beaucoup tombent en route, et, si quelques rares heureux atteignent le sommet de leur rêve, un plus grand nombre se tiennent à mi-côte, pendant qu'une foule encore plus nombreuse reste au bas de la montagne. Or, dans cette ascension vers les hauteurs^ plus on est élevé, plus on veut monter. Les cimes attirent encore mieux que les abîmes, du moins ces esprits généreux qui ne reculent devant aucun effort pour ouvrir, à eux et à leurs frères déshérités, les vastes et lumineux horizons. Pour parler sans figure, il y a, dans chaque catégorie professionnelle, malgré la communauté de nature, des différences de degrés ; il y a des rangs qui distinguent les supérieurs des inférieurs ; une sorte de hiérarchie qui, pour n'être pas officielle et consacrée par l'autorité religieuse ou garantie par les lois, n'en est pas moins réelle et doit, par suite, entrer en ligne de compte dans l'appréciation des Bauer 6

changements sociaux. Dans chaque groupe, ce sont ces personnes éminentes qui jouissent de la plus grande autorité et qui, étant l'expression la plus haute des revendications communes, deviennent les chefs tacitement reconnus du mouvement réformiste.

Voilà les principales raisons internés qui mettent de la diversité dans les classes professionnelles, et qui empêchent leurs membres d'agir d'une façon complètement uniforme. Restent à signaler les raisons externes qui sont peut-être plus importantes et qui, du moins, ont l'avantage de pouvoir être déterminées avec plus de précision.

De toutes les causes extérieures, celles qui sont le plus capables de produire des divergences sont les distinctions artificielles que l'Etat a établies par ses lois et qu'il maintient parla puissance publique dont il dispose. L'Etat, qui aspire souvent au rôle de Providence, ne cherche pas à réduire son action au minimum ; mais il se plaît à intervenir dans le travail social, et son intervention n'est pas toujours heureuse. Par ses dispositions législatives, il crée des catégories juridiques (i) dans le sein d'une même classe sociale, en se fondant sur des caractères étrangers à la fonction elle-même et sans influence véritable sur la valeur des personnes, favorisées d'un privilège ou frappées d'une interdiction.

Tels sont les avantages ou les inconvénients attachés arbitrairement à la naissance, an territoire, à ]3i fortune, à la religion, pour ne citer que les principales causes de distinction.

La loi reflète les idées et les sentiments d'une classe dominante, bande guerrière que la victoire a établie en maîtresse sur un territoire occupé par la population vaincue ; riches commerçants que la fortune a élevés au-dessus de leurs con-

I . Nous proposons de substituer cette expression à celle de « classes sociales » qui est équivoque et que nous réservons pour désigner les groupements professionnels, la profession étant plus capable de fonder des classifications naturelles.

citoyens et mis au pouvoir ; colons d'une race ou, du moins, d'une civilisation plus avancée qui ont assujetti des peuplés inférieurs et les ont plies à l'esclavage ; prêtres supposés les interprètes ouïes agents delà divinité et qui, grâce à cette puissance mystique, ont imposé leur autorité à la foule des fidèles... Or, quels que soient les maîtres de la puissance publique ils s'efforcent de maintenir leur supériorité et de la perpétuer dans leurs descendants. Ils forment des castes supérieures ou des aristocraties fermées. Toutes les institutions qu'ils créent sont disposées de façon à rendre durable leur prépondérance actuelle, et cela, sans qu'ils aient besoin de renouveler les efforts qui avaient assuré leurs succès et montré leur supériorité.

Disons, dès maintenant, sauf à y insister plus tard en son lieu, que ces mesures de protection renferment des germes de décadence. Pendant longtemps, toutefois, ces lois deviennent pour les inférieurs une geôle qui emprisonne leur activité et la renferme dans une carrière étroite. Mais, pour les grands, elles sont une citadelle qui sert à protéger leur puissance contre leurs propres faiblesses. Aussi, partout où les patriciens, les nobles, les magnats, les boyards, les membres de toutes les aristocraties se plaisent à exercer leur activité, partout ils obtiennent l'avantage sur leurs concurrents. Quand la richesse vient surtout de la culture de la terre, ils s'emparent des parties les plus fertiles, et moyennant quelques faibles concessions de terrain, ils obligent les anciens possesseurs du sol, devenus serfs, à travailler leurs domaines par des corvées de trois ou quatre jours par semaine. S'ils partagent le territoire de leur seigneurie eii lots attribués aux paysans, ils conservent cependant un droit éminent de propriété, qui se manifeste dans le paiement des redevances, connues, pendant la féodalité, sous le nom de censives. D'ailleurs, pour que les familles seigneuriales soient, le moins possible, exposées à la déchéance

qui suivrait leur appauvrissement, le législateur prend les dispositions les plus propres à maintenir le domaine dans les mêmes mains. A la mort du seigneur, l'héritage ne se divise pas en parts égales entre les enfants. Mais la propriété foncière, avec les différents droits qui y sont attachés, passe intégralement à l'aîné, chargé ainsi de perpétuer la dignité et la puissance de la famille.

De ces dispositions, il résulte que d'autres travaillent, et qu'eux récoltent. Tant que ces avantages sont la récompense d'autres services, la situation paraît tolérable. Mais, lorsque ces services viennent à manquer et que les charges subsistent, l'injustice se montre sous son vrai jour, et provoque le mécontentement et la haine. Les victimes sont portées naturellement à grossir le parti de la réforme.

C'est d'une façon analogue que se résout la question économique dans les autres formes d'aristocratie, et c'est aux mêmes résultats qu'aboutissent les privilèges : augmenter le nombre des mécontents.

Les prêtres des diverses religions, même de celles qui recommandent le plus la pauvreté, trouvent le moyen d'accumuler de grandes richesses mobiUères et territoriales ; richesses intangibles, sacrées, qui se transmettent d^ns les familles sacerdotales, ou qui, dans le cas où le célibat est pratiqué, passent à leurs successeurs, leurs fils spirituels, non moins désireux d'accroître l'héritage de l'Eglise. Leurs biens deviennent des biens de mainmorte, et, pour être bien sûrs que ces biens ne rentreront pas dans la communauté, ils décrètent leur propre incapacité à aliéner ce qu'une fois ils ont reçu.

Dans les colonies qu'on appelle du nom si expressif et si juste de colonies d'exploitation, les procédés d'accaparement de la richesse ne prennent même pas la peine de se déguiser sous les apparences de l'utilité mutuelle. Les maîtres recourent ouvertement il l'expropriation générale du sol, des mines

et des forêts ; au pillage des richesses mobilières ; à Tasservissement des indigènes ; au travail meurtrier que les Espagnols ont imposé, par exemple, aux Indiens dans les mines du Mexique. Est-il étonnant que ceux qui sont ainsi traités deviennent des ennemis toujours prêts à la révolte?

Les commerçants, quand ils ont été au pouvoir, ainsi que cela eut lieu dans les communes du moyen âge, s'efforcèrent aussi dans leurs chartes de maintenir leurs privilèges. — Enfin, il n'est pas jusqu'aux corporations d'arts et métiers, où la tendance à établir et à conserver des privilèges n'apparût avec éclat, toutes les fois que les intéressés avaient le droit de rédiger des statuts et de les faire respecter, grâce à l'appui de l'autorité pubUque(i). Mais que de colères soulèvent toutes ces violations de l'égalité!

Le territoire, où les hasards de la naissance ont fait naître un individu, sert aussi à établir des distinctions qui ne sont point fondées sur la nature même des êtres ; c'est-à-dire, sur le mérite réel et la valeur sociale des membres appartenant aux catégories créées par ces distinctions. Cela est évident à l'égard des nations diverses, dont la personnalité morale est, pour chacune d'elles, étroitement unie à un territoire déterminé. Mais, même dans un groupe national unique, il existe souvent des diversités qui naissent du pays d'origine ou du domicile. A notre époque, les situations sont, à ce point de vue, plus uniformisées. Et cependant, même en France, où les distinctions fondées sur le lieu de naissance sont le plus effacées, elles ne sont pas complètement abolies, sinon en droit, du moins en fait. La lutte dans les grandes villes est plus âpre et les vaincus de la vie y tombent dans une misère et une abjection plus profonde. Mais, si les infirmités et les laideurs se montrent sous des traits plus

I. La lecture de VEdit du roi portant suppression des Jurandes est, à ce sujet particulièrement intéressante. Voir Levasseur, les Classes ouvrières, II, 867.

accentués et plus repoussants, les qualités trouvent un terrain plus favorable où elles peuvent se révéler, grandir et manifester leur influence. Paris, en particulier, est un centre privilégié oii toutes les professions jouissent d'une sorte de coefficient de puissance, qui leur attribue une supériorité incontestable sur les professions identiques exercées en province.

S'il en est ainsi sans aucune intervention législative, que dire des inégalités qui résultent des dispositions expresses de la loi ? Dans l'antiquité, partout où domine le régime de la cité, les droits politiques ne s'étendent pas au delà de l'enceinte urbaine, Athènes et Sparte ont beau reculer les limites de leur domination, les pouvoirs n'en restent pas moins concentrés à Athènes et à Sparte. C'est sur le Pnyx que se réunit l'assemblée populaire des citoyens nés à Athènes ou dans les bourgs de l'Attique ; et à Lacédémone, c'est une aristocratie rigoureusement fermée qui décide des affaires intéressant tout le Péloponèse. — A Rome, le seul fait de naître dans l'enceinte des sept collines donne, aux hommes libres, les grands avantages politiques et sociaux attachés au titre de citoyen romain. La formule, civis romanus sain, inspire au loin le respect. Gicéron ne craint pas d'élever cette qualité au-dessus des titres pompeux dont se parent les rois étrangers : le sceptre royal doit aussi le céder à la toge romaine. D'un autre côté, la politique de Rome était de diviser pour régner. De là, cette diversité de régimes qu'elle instituait dans l'étendue de l'empire et qui faisaient celte bigarrure de cités et de provinces, voisines parfois les unes des autres, mais pourvues, chacune, d'un droit spécial.

Des différences, inhérentes au sol, mais indépendantes du mérite personnel, apparaissaient à tous ceux qui en étaient victimes comme de véritables atteintes à la justice, comme des survivances arbitraires du droit de la force, comme des

traces de la conquête qu'il fallait effacer. C'est sous une pression continue, parce qu'elle venait d'une cause persistante, que les obstacles à l'uniformité du droit romain furent levés tour à tour. Mais ils le furent, grâce aux revendications énergiques et aux révoltes des peuples lésés. Latins, Italiens pénètrent successivement dans la cité, et enfin les droits de citoyen romain sont étendus à tous les habitants de l'Empire.

Le moyen âge est l'époque par excellence de la diversité. Communes, villes libres, seigneuries, évêchés, domaine royal adoptent des institutions différentes ; de sorte que les mêmes professions, suivant qu'elles sont exercées ici ou là, jouissent d'avantages, ou sont soumises à des charges plus onéreuses qu'ailleurs. Ces différences en entraînaient naturellement de correspondantes dans la conduite, toutes les fois que l'opposition était assez grande pour que le bien des uns devînt le mal des autres. C'est ainsi que les bourgeois •des communes ou des villes libres, soit en France et dans les Flandres, soit en Allemagne et en Italie, très fiers de leurs richesses et de leurs franchises achetées ou conquises par la force, entrèrent souvent en lutte avec les seigneurs ou même les rois, refusant d'admettre une domination que les bourgeois des autres villes supportaient sans révolte.

Un des exemples les plus caractéristiques de territoires frappés d'une sorte d'anathème est fourni par l'Irlande. A partir de la conquête, au xip siècle, la race entière est frappée de déchéance. Quelles que soient la qualité et la situation des malheureux habitants de ce pays, elles subissent, par le fait seul de la nationalité, une énorme dépréciation. La loi anglaise n'est point faite pour les Irlandais que protège mal le droit breton. Plus tard et, comme pour rendre impossible la fusion des deux races, Lionel, duc de Clarence, promulgue le Statut de Kilkenny qui creuse, entre les deux nationalités, un fossé infranchissable ; et cela,

longtemps avant que la différence de la religion ne vînt encore augmenter l'intervalle (i).

L'Etat ne borne point son action aux affaires civiles et politiques, mais il l'étend aux choses de l'esprit, et particulièrement aux questions religieuses.

D'ordinaire, il ne pratique pas l'indifférence à cet égard^ et, même quand il professe la neutralité, sa conduite réelle n'est pas pleinement daccord avec ses déclarations. Le plus souvent, il manifeste ouvertement ses préférences en faveur d'une confession religieuse ; il met le poids de son autorité au service de ce qu'on a appelé justement la religion d'Etat. Que ce soit lui ou des chefs religieux indépendants qui établissent le dogme et règlent le culte, c'est lui qui, par la puissance publique dont il dispose, protège l'autorité religieuse contre la violence des opposants, et impose à tous le respect des cérémonies consacrées par la tradition.

Mais sa protection et sa faveur ne s'arrêtent pas là. Les représentants, offi(;ielsou non, de la religion tiennent souvent une place éminente dans l'Etat. Ils usent alors de leur influence en faveur de leurs croyances. C'est par eux que s'introduisent dans la législation des dispositions qui favorisent l'extension du culte, qui découragent la propagande contraire, et qui même édictent les peines les plus rigoureuses contre les sectes opposées. Les concordats, les édits, les lois religieuses de toute sorte établissent des catégories de personnes, déterminées uniquement par la nature des croyances professées. Par là encore l'unité du groupe professionnel se trouve brisée.

En dehors des lois proprement dites, l'Etat a d'autres

I. Dans cet acte célèbre, il était, on effet, défendu sous peine de mort aux Anglais « de contracter mariage avec des Irlandais, d'élever ou d'en- « tretenir chez eux des Irlandais, de trafiquer, de converser même avec « eux ». Excellent moyen de perpétuer les haines et de rendre un peuple toujours prêt à la révolte.

moyens non moins efficaces de manifester ses préférences ou son hostilité. Il est le grand dispensateur des places lucratives et honorifiques, des dons, des faveurs, de la puissance, de la gloire, du moins officielle. Or, quand même il n'y aurait pas d'interdiction légale à l'égard des dissidents, l'Etat a toujours la facilité de leur montrer un mauvais vouloir efîectif, en leur refusant toute part à cette manne bienfaisante. L'opposition religieuse donne à tous les suspects un brevet d'incapacité, et cela, partout où l'Etat étend le cercle, si large, de son influence. Dans toutes lesclasses sociales, les ambitions les plus légitimes sont découragées chez tous ceux qui sont en dehors de l'église officielle. Ils sont exclus, eux et leurs enfants, de toutes les fonctions publiques, et, même dans l'exercice de leurs professions,, ils risquent de se heurter à des obstacles inconnus de ceux qui professent l'orthodoxie.

Est-il étonnant, d'après cela, que ceux qui sont particulièrement molestés par l'Etat se trouvent au premier rang des mécontents? C'est aussi une conséquence nécessaire que leur mécontentement redouble quand l'Etat redouble de sévérité à leur égard; quand il supprime d'antiques garanties et lance contre eux des édits de persécution. Ils forment alors le noyau de la résistance, et, c'est autour d'eux que viennent se grouper d'autres éléments, plus ou moins indifférents sur la question proprement religieuse, mais qui ont d'autres revendications à faire valoir.

Yoilà les grandes catégories juridiques, créées par les institutions législatives ou les décisions du pouvoir exécutif. C'est d'après un principe semblable qu'on expliquerait les autres groupements artificiels, toute la différence provenant du nombre des adhérents et de la grandeur des intérêts mis en jeu.

Ainsi, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, l'Etat a souvent réparti les citoyens dans des classes distin-

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guées par la fortune, en attribuant à chacune des charges et des droits divers. Or, l'esprit de rénovation se manifeste surtout chez ceux qui ont, dans chaque profession, le plus à pâtir des dispositions légales. Les gros censitaires, propriétaires fonciers ou riches industriels, trouvaient sans doute excellentes les restrictions apportées au droit de suffrage, mais ceux qui étaient exclus n'étaient pas de cet avis : ce fut une des raisons qui les disposèrent à renverser le gouvernement de Louis-Phihppe. Dans sa législation commerciale et industrielle, que TEtat prenne des mesures qui favorisent une branche aux dépens d'une autre, aussitôt une division se produit : les favorisés approuvent, les autres se plaignent et protestent. Par exemple, certaines catégories d'industriels sont libres-échangistes, lorsqu'ils sont supérieurs à leurs concurrents étrangers et qu'ils espèrent, par la suppression des tarifs douaniers, étendre le cercle de leurs affaires. D'autres réclament énergiquement la protection, dans la crainte d'être victimes de la concurrence étrangère. En dehors des affinités naturelles qui unissent les membres d'une même profession, il y a donc lieu, pour exphquer les mouvements sociaux, de tenir compte des courants secondaires créés artificiellement par l'Etat.

Mais qu'il s'agisse de courants principaux ou de courants secondaires, la cause essentielle réside invariablement dans les intérêts professionnels. Car, c'est toujours là le point central où tout vient aboutir.

En résumé, l'être social est, dans chaque individu, façonné surtout par le genre d'occupations : fonction gouvernementale, profession libérale ou indépendante, simple métier C'est la profession qui satisfait aux nécessités de la vie; c'est elle qui détermine les relations habituelles; qui règle les goûts, les mœurs, le genre de divertissements ; qui préside aux choix dans le mariage ; qui ouvre la porte aux ambitions personnelles, ou, du moins, aux ambitions que les pères

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nourrissent pour leurs enfants ; c'est elle, en un mot, qui contribue le plus à former tout un ensemble bien cohérent d'idées, de tendances et d'habitudes. Or, tout ce qui contrarie ces tendances est un mal, et l'individu qui en souffre devient un mécontent, prêt à supprimer l'obstacle, dès que l'espoir de le faire avec des chances de succès vient à naître. Au contraire, celui qui se trouve plutôt favorisé par l'état de choses actuel redoute un changement, et s'efforce de le conjurer. Le premier entre dans le parti novateur ; le second reste attaché à une constitution qui le favorise : il est dans les rangs des conservateurs.

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