I. Hist. de la Rév. d'Angleterre, l
nages divers s'agitent dans l'âme du czar actuel et inclinent, tour à tour, dans les directions les plus opposées, la faible volonté de l'autocrate de toutes les Russies ! .
La force d'un Etat est dans la cohésion de ses membres. Mais elle est aussi dans la grandeur des ressources dont il dispose ; grandeur; du reste, relative, qui doit toujours être proportionnée aux dépenses que nécessitent le maintien de l'ordre à l'intérieur et les soins de la défense à l'égard de l'étranger. Or, l'Etat peut ressembler aux particuliers imprévoyants, qui, cédant aux fantaisies du moment, dissipent leurs richesses en amusements, en fêtes, en prodigalités fastueuses et qui lésinent sur les dépenses vraiment utiles. Les dépenses que ne justifie point l'utilité publique provoquent le mécontentement et, d'un autre côté, enlèvent à l'Etat les moyens de lutter avec efficacité contre les désordres naissants. De là deux causes de faiblesse qui s'ajoutent l'une à l'autre.
Ce n'est pas tout ; et, pour être exact, il faut y joindre encore l'irritation des sujets contre tout gouvernement qui, par suite du gaspillage de ses ressources, n'a pas su défendre les intérêts du pays, ni sauvegarder l'amour-propre national. La splendeur des fêtes et le faste des réjouissances ne paraissent légitimes qu'à la condition de ne pas leur sacrifier les choses essentielles.
Les révolutions d'Angleterre et de France pourraient encore fournir des exemples à l'appui de ces propositions. (( Charles 1" eût cru s'abaisser en réduisant ses dépenses au niveau de son revenu... Mais communément les flottes manquaient aux convois de commerce, les agrès aux vaisseaux, la solde aux matelots. » (i). L'échec de l'expédition envoyée au secours de La Rochelle avait blessé l'amour-propre anglais Mais, ajoute Guizot (2), « des pertes d'une autre nature aigri-
I. Guizot. Hist. de la Rév. d'Angleterre, I, i85-i86. 3. Hist. de la Rév. d'Angleterre, I, i5o.
Io4 ESSVI SUR LES REVOLUTIONS
rent encore les esprits ; la marine ennemie inquiéta et ralentit le commerce anglais ; les bâtiments demeuraient dans les ports ; les matelots oisifs s'entretenaient des revers de la flotte royale et des causes de leur propre inaction. De jour en jour, la petite noblesse, la bourgeoisie, le peuple s'unissaient plus étroitement dans un même courroux. » — Quant à la Révolution française, une de ses causes les plus manifestes fut la détresse financière de l'Etat. Autour de la ruche royale bourdonnait une foule de frelons avides qui dévoraient la substance de l'Etat. Aussi, malgré tous les expédients et les habiletés, le déficit se creusait, et le gouvernement se trouvait bientôt acculé à la banqueroute, qu'il essayait de conjurer, après la comédie inutile des Notables, par la convocation des élats généraux, prélude d'un nouvel et prochain état de choses.
Enfin, si l'on veut pénétrer jusqu'à la racine de la faiblesse de l'Etat, il faut examiner le personnel qui a le dépôt de l'autorité publique, et voir comment il est impropre à remplir les fonctions qu'il exerce. Le principe qui se dégage de l'ensemble des faits historiques est le suivant : Le mal est d'accorder les avantages de la fonction à ceux qui en sont indignes ; d'accorder des privilèges et les bénéfices du pouvoir à ceux qui sont incapables de rendre, en retour, des services équivalents.
Dans les monarchies, où les pouvoirs les plus étendus sont concentrés dans les mains du roi, l'Etat manque de solidité, toutes les fois que le roi n'est pas à la hauteur de sa tâche. De là, les énormes écarts qui se remarquent dans ces formes de gouvernement, suivant les hasards des circonstances qui placent, sur le trône, tantôt des rois fainéants, des enfants, des imbéciles et des fous ; tantôt des princes énergiques, éclairés, apercevant de loin un but réalisable et y tendant, à travers les difficultés, d'un effort inlassable.
LEÏAT I05
L'intelligence, dont il s'agit ici, et qui s'appelle génie, lorsqu'elle est portée au plus haut point, consiste à comprendre son époque. « Connais-toi toi-même », disait Socrate, dans ses préceptes pour diriger la conduite personnelle. Connais la nation que tu es appelé à gouverner, pourrait-on dire au chef d'Etat ; connais ses aspirations plus ou moins conscientes, connais ses ressources et ses moyens d'action. Ta grandeur n'est qu'une grandeur empruntée, ta force, la résultante de toutes les forces individuelles qui ne peuvent être utilisées que dans leur direction naturelle. En dehors, il n'y a que projets chimériques, entreprises vouées à l'avortement, tentatives d'autant plus dangereuses pour leur auteur qu'elles sont dirigées par une activité plus brouillonne et plus persévérante dans ses égarements.
Ce n'est certes pas le courage et les quaHtés militaires qui manquaient à Charles 1er ; mais il s'est cru assez fort pour enrayer la Réforme, la ramener en arrière et retourner jusqu'au papisme, professé par la reine, mais détesté par la majorité du peuple anglais et surtout par les Ecossais. Il a renversé de ses propres mains cette autorité royale à laquelle la nation était si profondément attachée. — Louis XVI était rempli de bonnes intentions, mais son intelligence épaisse, plus faite pour comprendre le mécanisme d'une serrure que pour se débrouiller dans le jeu si complexe de la vie sociale, était incapable d'apercevoir nettement le but auquel tendaient les forces du pays, de s'y attacher d'une prise solide, de briser tous les fils par lesquels les intrigants de la cour cherchaient à garotter l'activité intelligente de Turgot et des autres novateurs. — Charles X, infatué d'aristocratisme, croit que, avec ses ordonnances, il aura raison de l'esprit révolutionnaire ; Louis-Philippe ne voit rien en dehors de la bourgeoisie et refuse d'admettre d'autre puissance que celle de l'argent ; Napoléon h^ méprise l'idée et ne voit dans l'homme qu'un instrument propre à donner les blessures ou
la mort ; Napoléon III, héritier de ces traditions mais non du génie, fatigue la France de ses entreprises guerrières mal concertées. Tous succombent pour n'avoir pas su approprier leur gouvernement aux véritables besoins de leur pays. Remarquons, en outre, que, pendant les minorités, les régences en France et ailleurs ont été souvent agitées de troubles. La contradiction entre le principe et la réalité éclate à tous les yeux ; devant le sceptre qui n'est plus qu'un hochet, les partis hostiles et ambitieux relèvent la tête et se lancent dans l'action ; telle la Fronde. Le pouvoir suprême, conféré par l'élection, semblerait devoir échapper à ces causes de faiblesse. En principe, rien de mieux, puisque les sujets eux-mêmes, intéressés dans leur choix, sont appelés à désigner le plus digne. En réalité, les suffrages sont loin de toujours porter sur les plus méritants. En Pologne, les candidats qui avaient le plus de chance de succès étaient ceux qui faisaient le plus de concessions à la noblesse. — La dignité impériale en Allemagne était, à chaque élection, un sujet de trafic où les princes, marchandant leur voix, cherchaient à se tailler le plus d'indépendance, au détriment de la puissance impériale, réduite de plus en plus à l'état de simulacre. — La papauté, donnée aussi à l'élection, a été souvent attribuée à des vieillards cacochymes qui avaient surtout le mérite de laisser la porte ouverte à la réalisation de prochaines espérances.
Voilà une indication rapide de ce qui se passe au sommet du pouvoir, lorsque la fonction suprême est en des mains maladroites. Mais il en est de même, toute proportion gardée, à tous les degrés de l'échelle. De quelque façon que les places soient attribuées, qu'elles le soient par le choix libre des supérieurs, ou à la suite de concoure, ou par un contrat de vente, le titulaire remplira mal àon office, s'il n'a pas les qualités appropriées à sa fonction, ou s'il ne s'efforce pas de les acquérir.
C'est ici qu'apparaît le vice des aristocraties où la naissance tient lieu de talent. Ainsi, sous Tancien régime, les places éminentes dans le clergé et dans l'année étaient réservées à la noblesse, et non à ceux qui avaient les vocations religieuses les plus marquées, ou les talents militaires les plus éprouvés. « En 1789, sur dix-huit archevêques et cent vingt-et-un évêques, on ne compte que trois noms roturiers... Les évêchés qu'on abandonnait à des roturiers de mérite étaient en général, pauvrement dotés... On les appelait évêchés crottés ou évêchés de laquais. ))(i).Ces grands seigneurs vivaient en grands seigneurs, très peu soucieux d'abriter sous leur mitre les vertus chrétiennes qui auraient inspiré au peuple le respect de la religion (3). Le préjugé nobiliaire reprit une nouvelle vigueur, à la veille de la Révolution. Le règlement de 1781, rendu sous Je ministère du comte de Ségur, exigeait pour le grade d'officier, quatre générations de noblesse. Il provoqua un grand nombre de défections militaires, entre autres celles « de Jourdan, Kléber et Joubert qui abandonnent l'armée française pour le service à l'étranger ou pour les carrières civiles ».
La vénalité des offices présente de grands inconvénients. Dans les moments de détresse financière, l'Etat est tenté de multiplier les charges vénales, non pas dans la* pensée qu'elles répondent à un véritable besoin, mais simplement pour se créer des ressources et sortir d'embarras. L'avenir est ainsi sacrifié au présent. Les fonctionnaires inutiles n'entendent point faire le sacrifice de leurs avances, mais ils s'ingénient à vivre le plus largement possible autour de leur fonction, et cela, aux dépens de la tranquillité et de la bourse du public.