RAPPORTS INTERNATIONAUX
contre des résistances dans les pouvoirs civils, elle ne craint pas de les briser par la force, surtout quand elle est commandée par des chefs ambitieux et hardis. Tels César, Auguste, Napoléon, pour ne citer que les exemples les plus illustres.
Si des guerres heureuses peuvent compromettre la solidité d'un Etat, c'est bien pis quand elles aboutissent à des défaites. L'orgueil national souffre de l'humiliation reçue, et c'est sur l'État que porte la responsabilité de la défaite. Par suite, ce sont les institutions que l'on accuse ou, du moins, le personnel dirigeant, et le parti des mécontents gagne en force, pendant que la puissance publique, affaiblie par la guerre, offre moins de résistance.
D'ailleurs, les autres causes d'irritation, signalées plus haut, se reproduisent ici, et avec une intensité accrue. Le commerce, l'industrie, l'agriculture, en un mot, toutes les sources de la richesse sont atteintes. Elles le sont, non seulement par la perturbation produite pendant la guerre même, avec ses réquisitions forcées, ses pillages, ses incendies, ses dévastations ; avec ses pertes d'hommes, la diminution du travail, l'interruption des échanges, la destruction des voies de communication, la ruine des ports, des usines, du matériel producteur. Elles le sont aussi par les traités onéreux et les conditions draconniennes imposées par le vainqueur. La nation s'appauvrit, et les charges augmentent : deux causes qui concourent pour aigrir les sentiments et activer les > idées de révolte.
Napoléon 1er a épuisé la France par des guerres incessantes. Il n'est plus soutenu que mollement, et, malgré l'habileté déployée pendant la campagne de France, il succombe. Il se relève un instant ;mais, après avoir provoqué une flambée d'enthousiasme, il tombe de nouveau, abandonné delà majorité du peuple qui répudie son génie malfaisant. — La puissance de Napoléon III s''effondre sous le poids de causes
analogues. L'armée, sur laquelle s'appuyait l'empire, est vaincue; des émeutes éclatent aussitôt dans les grandes villes, la déchéance de l'empire est proclamée, et un nouveau gouvernement est installé à Paris (i).
Les guerres peuvent avoir une connexion encore plus étroite avec les transformations sociales, tentées ou réalisées dans un pays. L'histoire fournit de nombreux exemples de partis politiques ou religieux qui ont fait appel à une intervention étrangère.
La politique de la Rome ancienne consistait à semer la division chez les peuples dont le Sénat convoitait le territoire. Au bout de peu de temps, l'un des deux partis, encouragé secrètement par les agents romains, réclamait l'assistance armée des légions. L'ancien gouvernement était détruit, mais sans que le nouveau, miné par des pratiques semblables, parvînt à s'établir solidement. Alors, après une période d'anarchie, Rome, sous prétexte de rétablir l'ordre, imposait à tous sa domination. Telle fut, comme on sait, l'histoire de la Grèce. Les cités grecques cherchent à se soustraire à la puissance macédonienne. Les Romains interviennent. Après la défaite des Macédoniens aux collines de Cynocéphales, les principaux peuples de la Grèce, affranchis de toute garnison et de tout impôt, croient pouvoir vivre suivant leurs lois. Mais cette comédie de liberté dure peu : elle se termine par le sac de Corinthe. — Les petites républiques d'Italie, partagées en guelfes et en gibelins, présentent le même spectacle. Elles font continuellement appel à l'étranger, et les gouvernements se succèdent, variés dans la forme, mais tous participant à la même instabilité. Dans les guerres religieuses, les partis, menacés dans leur existence, n'hésitent pas à réclamer le secours de leurs core-
I . Il est superflu de signaler, à ce sujet, les troubles survenus en Russie après la guerre désastreuse de Mandchourie, tant les grèves, les émeutes, les désordres de toute nature sont présents à toutes les mémoires.
RAPPORTS INTERNATIONAUX I l3
ligionnaires étrangers. La Ligue demande l'appui de l'Espagne catholique ; les protestants français s'entendent avec l'Angleterre qui favorise la résistance de La Rochelle ; à leur tour, les Anglais, menacés dans leur liberté et leur religion par Jacques II, appellent Guillaume d'Orange, qui, avec sa flotte et son armée, accomplit la révolution de 1688.
|ja guerre, avec les conséquences variées qu'elle entraîne, est un agent de transformation bien visible. Il en est d'autres, qui procèdent également des rapports internationaux et qui, pour être plus subtils, n'en sont ni moins réels, ni moins efficaces. Ce sont les idées.
Les idées ont une force expansive et, pour ainsi dire, ra}'onnante telle que toute la vigilance des gouvernements ne parvient pas à les arrêter. Ce sont des lumières qui ne se laissent pas facilement mettre sous le boisseau. Chose €urieuse, leur éclat et leur séduction s'accroissent de tout ce qui semblerait devoir les éteindre et les déprécier. Les colères du pouvoir, avec les persécutions qui les accompagnent, sont un merveilleux moyen pour augmenter leur force de pénétration et de diffusion. Les murailles de Chine ne sont jamais assez élevées, ni les douanes assez sévèrement gardées pour empêcher le passage des idées scientifiques, religieuses, philosophiques qui portent en elles le germe de rénovations futures. Le livre et l'écrit peuvent encore être arrêtés. Mais on n'a pas encore trouvé le moyen d'explorer tous les coins d'une cervelle humaine, et de savoir si le voyageur ne porte pas, comme le philosophe Bias échappé du naufrage, toute sa. sagesse en lui-même. Ce voyageur qui porte dans sa tête un nouveau monde social, c'est Bouddha, c'est Socrate ou Platon, c'est Jésus, et surtout saint Paul qui va partout, semant la bonne nouvelle et qui, par une propagande cachée mais d'autant plus efficace, prépare les voies à une des plus grandes transformations sociales du vieux monde. — Plus tard, ce sont les Grecs, chassés de Byzance par la conquête tur- Bauer 8
Il4 ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS
que, qui arrivent en Italie avec les manuscrits de l'antiquité et qui deviennent ainsi les premiers ouvriers de la Renaissance. — Puis ce sont les novateurs religieux, Jean Huss, Luther, Zwingle, Calvin, dont les idées franchissent les frontières des Etats et vont, à travers l'Europe, bouleverser les anciennes institutions. La philosophie et la science entrent, à leur tour, en action, et leur puissance est si grande que les gouvernements ne songent même pas à en arrêter les progrès. Les communications sont si rapides, les échanges si fréquents que ces idées n'ont plus de patrie et que, devenues presque universelles, elles vont jusqu'en Extrême-Orient réveiller les peuples et les faire sortir d'une immobilité plusieurs fois séculaire.
Les actes parlent encore plus haut que les mots et les idées. Tant que les théories n'ont pas été mises à l'épreuve de la pratique, elles peuvent passer pour chimériques et n'avoir pas la force de décidera l'action les gens prudents ou timorés. Dès qu'une réforme politique n'est plus à l'état de rêve, mais qu'elle est deyenue quelque part une réalité, la réussite encourage les espérances des partisans de cette réforme et provoque des imitations partout où elles paraissent praticables.
Ces phénomènes d'imitation ont été trop bien étudiés par G. Tarde, pour qu'il soit nécessaire de s'y appesantir. D'ailleurs, les exemples historiques sont, sur ce point, en si grand nombre qu'il est impossible de contester la réalité de la tendance que les sociétés ont à se copier. Dans l'antiquité, pendant une longue période, c'est le régime de la Cité qui domine ; et on voit en Grèce, en Italie, et sur une grande partie du littoral méditerranéen, une foule de cités indépendantes, constituées en républiques, régies par des institutions libres. — L'Empire romain n'a point, pendant son existence, provoqué d'imitations, puisque l'essence de l'empire est de ne point supporter dérivai. Mais-
RAPPORTS INTERNATIONAUX Il5
le souvenir de sa grandeur a longtemps agi sur les esprits et, quand les circonstances paraissent favorables, il a poussé les monarques et leurs conseillers à refaire une société sur son modèle. L'Empire grec était une copie de TEmpire romain, comme le Saint-Empire s'en prétendait l'héritier. Non seulement Napoléon 1er a été hanté du même rêve, ce qui est évident, mais des traces de cette influence romaine se retrouvent ailleurs, moins apparentes, quoique non moins réelles. Ce sont, en effet, les prérogatives de l'empereur romain que, dès la fin du xin^ siècle, les légistes réclament pour les rois et qui feront d'eux des monarques absolus.
Avant celte époque, c'était le règne de la féodalité qui s'était, pendant plusieurs siècles, étendu sur toute l'Europe. Sans doute, l'imitation n'était pas la seule cause qui lui avait donné une pareille extension. Mais, en dehors des conditions sociales qui favorisaient son établissement, il est incontestable que la noblesse formait une sorte de fédération internationale et que, par des influences réciproques, elle arrivait à maintenir, en face de la royauté, son indépendance partielle et ses privilèges importants.
Même spectacle dans les temps modernes. La Réforme, née surtout en Allemagne, imprime une forte secousse aux autres nations. L'Angleterre donne le premier exemple de liberté politique, et la leçon n'est point perdue. Quand on voit tout un peuple user avec sagesse de ses droits, et la liberté ne point produire les cataclysmes sociaux prédits par des prophètes intéressés, d'autres peuples tendent, à leur tour, à la conquête de ces droits. Les Etats-Unis s'affranchissent et la Révolution française se prépare.
Et enfin, de nos jours où il est plus facile de discerner les véritables influences, tout observateur peut constater des phénomènes de cette sorte. L'imitation ne se fait pas sentir seulement dans le domaine politique, mais dans toute l'éten^ due de la vie sociale. Une tentative, une réforme suscite
partout des tentatives et des réformes de même nature. Suffrage universel, grèves, unions de métiers, socialisme, armements... tout devient matière à exportation.
Cette puissance imitatrice n'est donc point contestable. La seule remarque qu'on pourrait faire à ce sujet pour donner plus de précision à la loi d'imitation, c'est que V Imitation ne se produit pas de société à société, mais plutôt d'an groupe social à un autre groupe analogue. Des hommes qui ont les mêmes intérêts, les mêmes idées, les mêmes aspirations sont facilement portés à avoir la même conduite, surtout quand le succès, réalisé quelque part, donne Tespoir d'un pareil succès. Imitation, voilà donc un des ressorts qui mettent en mouvement les rois, les nobles, les bourgeois, le clergé, l'armée, les intellectuels, les paysans, les ouvriers, et qui donnent à une époque une certaine uniformité de vues et de tendances.
L'imitation semble avoir sa contre-partie dans le contraste volontaire. Mais ce caprice dans la conduite n'est qu'une apparence.
Si certaines sociétés se piquent de rester étrangères au mouvement qui entraîne les autres, c'est qu'elles ont une structure différente. Les catégories sociales n'ont pas la même importance dans les cas comparés, et, en particulier, l'Etat ne prend pas son point d'appui dans les mêmes classes dominantes. Ainsi, Sparte et Athènes cherchaient moins à atténuer qu'à accentuer leurs différences. Mais cette opposition était la conséquence naturelle de la diversité des constitutions ; diversité qui tenait, d'un côté, à la puissance des classes commerçantes et industrielles à Athènes et, de l'autre, à la prépondérance de l'aristocratie militaire à Sparte. Cette exception ne fait donc que confirmer, une fois déplus, notre règle fondamentale, qui est de comparer entre elles, non les sociétés considérées dans leur ensemble, mais les classes de même nature.
R\PPORTS I\TER?f.VTIOX\UX I I -7
C'est de ces classes que sortent naturellement soit les éléments révolutionnaires, soit les éléments conservateurs. De même que, sous l'influence d'un mouvement rapide, le fluide négatif se sépare du fluide positif dans un corps électrisé ; de même, dans une société, les mécontents, par une affinité qui n'a rien de mystérieux, se coalisent contre l'Etat et ses partisans, et les repoussent. Parti révolutionnaire, parti gouvernemental, telles sont les deux forces qui ont à lutter entre elles pour savoir à qui appartiendra la direction des affaires. D'ailleurs, chacun de ces partis est constitué par un noyau central autour duquel viennent se grouper les autres forces ; et ce noyau central n'est autre qu'une classe prépondérante, celle qui, poussée par la crainte ou l'espoir, a le plus d'intérêt soit à conserver, soit à renverser l'ordre de choses établi. Dans les nébuleuses en voie de condensation, des particules matérielles plus denses et plus lumineuses s'agglomèrent au centre, pendant que des anneaux, futurs sateUites, s'enroulent autour de ce foyer plus actif de lumière, de chaleur, de vie. De même cette classe plusactive et plus puissante attire à elle des classes diverses qui apprennent à graviter autour d'elle, et toutes, réunies dans un concours harmonique, vont former un monde nouveau.
C'est l'étude de cette formation qui fera l'objet de notre seconde partie.