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CHAPITRE PREMIER

De quelque société qu'il s'agisse, l'équilibre entre ses différentes parties est instable. Les institutions ont beau viser à l'éternité, elles sont soumises à d'incessants changements, soit que les gouvernants croient à l'utilité de les corriger, soit que la force des choses vienne briser des cadres trop peu flexibles. A chaque moment, il y a, pour ainsi dire, des germes de nouvelle société qui tendent à se développer. Mais, comme dans les espèces vivantes, où la nature multiplie les germes dont un petit nombre seul parvient à la vie, beaucoup de ces embryons de sociétés meurent avant d'avoir rencontré les conditions favorables à leur évolution. D'autres atteignent un degré plus ou moins élevé de développement, mais disparaissent à leur tour, détruits par des forces hostiles. Seuls, quelques-uns de ces germes grandissent, se fortifient et arrivent au point de dominer l'Etat. La révolution, alors, est accomplie, et elle va, avec ou sans les éléments anciens, refaire une constitution nouvelle.

L'objet de cette seconde partie est de reconstituer ces processus révolutionnaires.

Pour cela, la marche qui semble la mieux appropriée est la marche progressive. Dans la recherche des causes, à moins de commettre une pétition de principe en supposant

ce qui était en question, il fallait partir de la manifestation révolutionnaire, c'est-à-dire de l'efiet qui, seul, était une donnée positive ; puis, tâcher d'en découvrir les conditions, et de conditions en conditions, remonter, par un enchaînement étroit de causes, jusqu'aux influences les plus éloignées et les plus secrètes. Ici, cette régression n'est plus de mise. Puisque les causes sont connues, il suffira, pour expliquer les progrès révolutionnaires, de montrer comment ces causes, latentes et restreintes jusqu'au moment de la révolte, agissent ouvertement et gagnent en intensité comme en étendue. Le point de départ sera le même que dans la première partie : la résistance ouverte on la violence contre les pouvoirs publics. Mais ce n'est plus en arrière qu'on regardera, c'est en avant. Tout à l'heure, on trouvait, par l'analyse, les différents facteurs qui concourent à la formation d'un eflet. Maintenant, on montrera comment une cause initiale suscite la mise en jeu de toute une série de causes qui aboutissent à ce résultat important qu'on appelle une révolution. Après l'analyse, ce sera donc un essai de synthèse, ce terme étant pris, semble- t-il, dans sa vraie signification, puisqu'il s'agit de la réunion des divers éléments nécessaires à la production du fait social, objet de la recherche.

Cette marche progressive se fera en trois étapes. La première comprendra les influences variées qui favorisent les premiers progrès de la révolte *, la deuxième, les luttes de diverse nature que les deux partis en présence ont à soutenir ; enfin la troisième, les combats à main armée qui décident, en dernier ressort, de l'issue du conflit et déterminent soit l'échec, soit le succès de la tentative révolutionnaire.

Les actes de résistance ou de violence dirigés contre les pouvoirs publics sont innombrables, mais bien peu ont abouti à des conséquences importantes. Que de réformateurs en idée qui n'ont rien réformé ! Que de tentatives, plus ou

moins conscientes, ont avorté et dont l'histoire n'a pas même enregistré l'insignifiance ! Semblables aux petites vagues qui agitent un instant la surface de l'eau et dont la trace fugitive disparaît bientôt, ces actes ont troublé superficiellement la société, mais Tordre aussitôt rétabli a effacé jusqu'au souvenir de la tentative.

D'autres actes, en apparence aussi peu importants que les premiers, ont été suivis d'effets considérables : la boule de neige s'est faite avalanche et a renversé tous les obstacles. Pourquoi cette destinée diverse d'actes semblables I Ce n'est pas que, suivant une formule inexacte, les petites causes aient produit de grands effets, car les effets sont toujours proportionnés à l'intensité des causes mises en action. C'est plutôt que l'acte est tombé dans un milieu approprié, oii il n'a guère eu pour fonction que de dégager les réserves de forces latentes, toutes prêtes à manifester leur énergie ; tel le mécanicien qui n'a qu'un petit mouvement à faire pour mettre en jeu la vapeur capable de déplacer un cuirassé. Dans les choses de la mécanique, le savant ne regarde pas seulement le geste du mécanicien, mais il songe aux forces énormes qui sont accumulées dans les chaudières. De même dans les choses sociales. Il faut rompre avec fhabitude de considérer surtout les actions des personnages en relief et de négliger les forces anonymes, sans lesquelles le geste, tout en restant le même, serait impuissant. L'histoire perd ainsi en intérêt dramatique. Mais ce qu'elle perd de ce côté, elle le gagne en science et en exactitude.

Ici, le geste c'est l'acte révolutionnaire, dû parfois à l'initiative d'un seul individu. Voyons dans quel cas il est capable d'éveiller des forces sociales favorables et de provoquer leur concours.

Mécontent de la lourdeur des impôts et désireux surtout de créer des embarras au gouvernement, un individu refuse, à l'imitation de Hampden, de payer ses contributions. Les

agents fiscaux opèrent une saisie ; ils s'emparent d'objets mobiliers et les vendent jusqu'à concurrence de la somme à recouvrer. Ainsi furent vendus, sous l'Empire, la vache du citoyen Gambon, et, sous la République, les fauteuils de M. Drumont. Les journaux parlent pendant quelques jours de ce petit incident, puis c'est fini. D'autres encore plus audacieux se retranchent dans une maison qu'ils transforment en petite forteresse. Mais le siège qu'ils soutiennent dans le Fort-Chabrol ne sert guère qu'à égayer les revues de fin d'année. Hampden avait réussi ; ils échouent. Pourquoi ? Leurs résistances ont été vaines parce que, mauvais interprèles des sentiments du public, ces réfractaires a la loi espéraient avoir de nombreux imitateurs, et qu'ils sont restés isolés.

De même pour les révoltes religieuses. A côté des hérésiarques célèbres dont l'histoire ecclésiastique a dû enregistrer les succès, il y en a beaucoup qui ont échoué. Ce n'est pas la hardiesse des opinions qui leur manquait, ni le courage de les défendre, puisqu'ils ne reculaient pas même devant les flammes du bûcher. Tout leur tort était de venir à une époque qui n'était point mûre pour leurs idées. La collaboration du public leur manquait, ou n'était pas assez efficace: trop inégaux dans la lutte, ils succombaient sous le poids d'un pouvoir supérieur. Tel ce malheureux LoUard, qui ne reconnaissait ni les intercessions des saints, ni les cérémonies de l'Eglise, ni l'utilité des sacrements, et qui, arrêté par l'Inquisition, fut brûlé à Cologne.

Wiclef, dans sa lutte contre la papauté, avait obtenu plus de succès, parce que, défenseur des prérogatives royales, il avait eu l'appui du roi Edouard IlL Et cependant, la royauté n'était pas encore assez forte pour triompher de la puissance du clergé : Wiclef fut condamné par le concile de Londres et obligé de se retirer à Lincoln. — Jean Huss produisit un mouvement plus important, parce que ses nou-

veautés religieuses et ses attaques contre le clergé officiel avaient trouvé en Bohême un terrain plus favorable. — Enfin, Luther renouvelle ces tentatives de réforme religieuse et, cette fois, le petit centre d'agitation qu'il avait créé à Wittemberg s'étend au loin, et remue l'Allemagne ou plutôt l'Europe tout entière. Il réussit là où les autres avaient échoué. Faut-il admettre que le succès est dû à la supériorité de son intelligence et de son courage ?

Certes, la part du génie et du caractère dans la production des événements est réelle. Dans la marche des révolutions, il y a lieu souvent de constater l'influence de l'orateur qui avive les sentiments du public, rend le malaise plus sensible et surexcite le désir du changement ; du politique avisé qui dirige l'action de son parti avec habileté, prudence, et, quand il le faut avec fermeté et courage ; du chef militaire qui inspire confiance à ses troupes, qui sait utiliser toutes les forces disponibles et qui, par une tactique habile, triomphe des forces adverses. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'en science sociale pas plus qu'en mécanique, il n'y a pas de véritable création de force. Et la preuve, c'est que les .grands agitateurs de masses humaines deviennent de simples individualités, de pauvres unités sociales, quand elles ne sont plus en communauté d'idées et de sentiments avec les foules autrefois dociles, maintenant réfractaires. Le geste est le même ; mais le mécanisme est faussé, et le geste reste sans effet. Témoin Luther lui-même qui, hostile à la Guerre des paysans comme aux excès anabaptistes, ne peut cependant arrêter la tempête qu'il a déchaînée malgré lui.

Les remarques précédentes s'appliquent aux actes de violence qui sont deux fois individuels ; d'abord, parce qu'ils émanent d'individus, et ensuite, parce qu'ils sont dirigés contre des individus. Tels sont les attentats dont sont victimes les personnages éminents en qui se concentre une grande partie des pouvoirs publics.

Ces actes semblent avoir, par eux-mêmes, une grande portée sociale et contribuer, dans une large mesure, aux transformations politiques. C'est ainsi que le meurtre d'un chef d'Etat produit souvent une perturbation dans la société. La direction imprimée aux affaires publiques change brusquement, et la société, avant de reprendre son état d'équilibre (quand elle parvient à le reprendre), traverse une crise plus ou moins grave et d'une issue douteuse. Par exemple, l'assassinat de Henri III ouvre à l'improviste la succession au trône de France, provoque les compétitions des Guise et du Béarnais et donne naissance aux troubles civils qui agitent les premières années du règne de Henri IV.

En réalité, ce n'est pas le poignard de Jacques Clément qui, à lui seul, a produit toute cette agitation révolutionnaire. Il n'est qu'un élément de la cause, ou plutôt, il n'est que l'occasion, la petite circonstance additionnelle qui a permis aux forces hostiles d'entrer plus directement en conflit. La véritable cause résidait dans les deux partis, catholique et protestant, ces deux partis ressemblant à deux fluides contraires à l'état de forte tension qui font jaillir l'étincelle, dès qu'on les rapproche.

Cependant la circonstance additionnelle, nécessaire à la production de l'effet, si faible qu'elle soit par rapport au reste, n'en est pas moins toujours partie intégrante de la cause. C'est donc une erreur de parler d'une « force des choses n qui accomplirait son œuvre, en dehors de l'action des fortes personnalités. La conception d'une évolution fatale de l'humanité n'est vraie qu'en apparence, mais elle s'évanouit dès qu'on la meta l'épreuve de faits précis et que, ne se contentant point d'expliquer le passé, on s'aventure à prédire l'avenir. Si le complot formé contre Bonaparte par Cadoudal et Pichegru avait réussi, peut-on penser sérieusement que, Bonaparte disparu, un autre général, aussi ambitieux et aussi habile, aurait pris sa place et aurait déchaîné sur l'Eu-

rope cette série de guerres qui l'ont si profondément bouleversée ?

Mais les partisans d'une évolution sociale aboutissant fatalement à une fin déterminée insistent et disent : les transformations politiques et sociales ne se seraient opérées ni aussi vite, ni par ces moyens : mais elles se seraient réalisées. Par exemple, les tendances démocratiques de notre époque étaient inévitables. Napoléon n'a eu pour rôle que d'en précipiter la venue.

Ce sont là des assertions très contestables. Il n'est pas prouvé que la courbe suivie par l'humanité ou par une nation particulière, soit tracée à l'avance. On sait qu'un grain de blé traverse des phases déterminées, depuis sa germination jusqu'à la production d'un épi contenant d'autres grains semblables au grain générateur. Mais cette connaissance résulte des expériences répétées des milliers de fois, expériences complètement inapplicables à l'humanité considérée dans son ensemble ; expériences très peu concordantes quand il s'agit des nations particulières. En supposant même que les assertions énoncées plus haut fussent exactes, le temps nécessaire à la production d'un résultat ne serait pas une quantité négligeable, ni la diversité des moyens une chose sans intérêt, La science sociale aurait à en tenir compte, et surtout la politique, qui a moins à s'occuper d'un avenir éloigné que de nécessités urgentes. Le malheur est que le rôle des personnalités éminentes, tout réel qu'il soit, échappe aux déterminations de la science dans son état actuel ; mais ce n'est pas une raison pour contester ces influences. Nier une difficulté n'est pas la résoudre.

Cet aveu fait, il ne faut pas tomber dans l'exagération contraire, et méconnaître la part très importante qui revient aux collectivités dans la production des faits sociaux. Car ces collectivités constituent des réserves de forces sans lesquelles l'action purement individuelle, renfermée dans des limites

très étroites, n'exercerait sur la société qu'une action infinitésimale. Ainsi les fortes personnalités ne sont ni rien, ni tout. Les grands mouvements sociaux ne s'expliquent pas entièrement par la poussée des groupes, où les particularités individuelles se neutralisent mutuellement pour ne laisser paraître que les caractères communs. Mais il faut accorder une place aux supériorités d'intelligence et de caractère ; au génie qui organise, et même à ces forces destructives qui, abattant la tète de l'Etat, jettent le trouble dans la société et permettent au parti adverse de tenter une nouvelle organisation.

C'est là une considération d'une grande importance pour la pratique. Si l'activité intelligente entre, comme un facteur essentiel, dans les processus sociaux, les sociétés peuvent échapper aux fatalités du sol, du climat, de la race et, en général, à toutes les fatalités d'ordre purement matériel. Il suffira pour cela que, dans l'organisation sociale, le législateur, pénétré de ces vérités, favorise l'éclosion des supériorités morales et leur permette d'exercer en liberté leur influence bienfaisante. Mais ce n'est là qu'une brève indication dont les développements appartiennent à la politique pratique. Pour le moment, l'essentiel est de se rappeler que l'individu ne peut rien sans la collaboration d'un parti disposé à entrer en action.

L'acte révolutionnaire, au début, n'est pas toujours individuel, ou accompli par un petit nombre de conspirateurs. Il peut consister en émeutes urbaines, en rébellions de provinces, ou en révoltes militaires.

Ces insurrections ont des fortunes très diverses suivant les cas, et ressemblent en ceci aux actes de violence individuels. Parfois, elles ne produisent qu'une effervescence passagère, et l'ordre, un instant troublé, est rétabli sans qu'il reste de traces apparentes du passé. Dans d'autres cas, le désordre, loin de disparaître, ne fait que grandir et s'éten-

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dre jusqu'à ce que, à travers différentes péripéties» le parti révolutionnaire parvienne à renverser la constitution et à établir un nouvel ordre de choses.

Le succès dépend de deux conditions : i» la grandeur de l'insurrection ; 2° la force de résistance qu'on lui oppose. Notre marche progressive nous conduit donc à examiner les influences diverses qui peuvent favoriser la naissance e^ le développement des formes de révoltes énoncées plus haut.

Une émeute consiste essentiellement dans une brusque explosion de mécontentement populaire. Elle éclate le plus souvent dans les grands centres urbains. C'est là, en effet, dans ces grandes agglomérations qu'elle rencontre le terrain le plus favorable : des misérables qui vivent de métiers interlopes, de mendicité ou d'assistance publique ; des vagabonds sans domicile qui errent dans les grandes ville^-à la recherche d'un gîte et d'un morceau de pain; des délinquants et des criminels qui, après avoir purgé leur peine, viennent cacher leur honte au milieu des foules anonymes, pleins de rancune et de désir de vengeance (i). A cela, il faut ajouter les malheureux qui vivent au jour le jour et que les chômages, multipliés dans les temps de trouble, poussent dans cette armée de l'émeute ; les oisifs qui cherchent dans de violentes émotions un excitant à leur curiosité blasée ; les jeunes gens des écoles, toujours prêts aux manifestations bruyantes et qui, semblables au vin généreux, bouillonnent

I. D'après Macé, il y a 5o.ooo individus à Paris, qui ne savent pas le matin ni de quoi ils vivront dans la journée, ni où ils reposeront leur tête le soir. Selon James Greenvvood, 100.000 enfants se perdent dans les rues de Londres. Ch. Malato évalue le nombre des indigents à Londres à Soo.ooo ou ^oo.ooo. En 1880, il y eut à Vienne, plus de 90.000 personnes sans domicile. A Rome et à Naples, la situation n'est pas moins inquiétante. A Berlin, la situation est épouvantable également. A Moscou le nombre des miséreux s'élève à plus de 100.000. {Les Causes économiques de la Criminalité, par Joseph Van Kan, p. 98.)

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d'enthousiasme pour toutes les nouveautés ; les bandes d'enfants inconscientes du danger et d'autant plus tapageuses ; et enfin les fpmmes qui, de leurs sourires ou de leurs cris, énervent la répression et désarment la colère. Les rassemblements y sont très faciles. Des bandes circulent dans les rues portant des drapeaux ou d'autres emblèmes connus, chantant des chants interdits, gesticulant leur colère, poussant des clameurs de haine et de révolte ; les métiers sont abandonnés, les boutiques se ferment, les occupations ordinaires sont suspendues ; le flot se grossit non seulement de tous les mécontents, mais aussi de simples curieux qui, par un phénomène de contagion morale — bien établi par l'éminent et regretté G. Tarde — vont bientôt participer aux passions exaltées de la foule.

L'attaque a d'autant plus de chance de réussite qu'elle éclate avec une violence plus soudaine. La résistance n'a pas eu le temps d'être préparée et les défenseurs de l'ordre en trop petit nombre sont noyés dans le flot des insurgés. Cependant, ce n'est pas tant la puissance matérielle qui leur manque que la confiance. Devant cette explosion de colère qui semble universelle, les troupes — à moins qu'elles ne soient composées d'étrangers à la solde de l'Etat — doutent de la justice de la répression et agissent avec mollesse, quand elles ne pactisent pas ouvertement avec l'émeute. Les chefs eux-mêmes sont déconcertés et, incertains de l'issue de la lutte, se ménagent, par une conduite conciliante, les moyens d'échapper aux vengeances des vainqueurs.

Les chances de succès s'accroissent encore quand l'émeute se produit dans la capitale, là où se trouve le siège du gouvernement, La capitale est l'expression éminente de la nation. Elle renferme les représentants les plus autorisés de toutes les classes sociales, soit qu'ils accomplissent une fonction publique, soit qu'ils exercent une profession indépendante. Par suite, il devient plus facile de frapper l'Etat à la

lête. En outre, grâce au prestige des habitants qui passent pour plus capables d'apprécier sainement les actes du gouvernement et qui, de plus, ont l'autorité du succès, les actes insurrectionnels, avec les changements qu'ils ont produits, reçoivent plus facilement la sanction de l'opinion générale.

De nombreux exemples historiques, empruntés aux temps et aux pays les plus variés, montrent les changements politiques survenus à la suite des séditions populaires, les capitales ayant d'ailleurs une prépondérance d'autant plus marquée que, par rapport au reste du pays, elles ont une population plus nombreuse et des ressources plus importantes.

A.insi, dans l'ancien régime des cités, tout se décide au centre. A Athènes et dans les autres cités de la Grèce, Témeute est toujours menaçante, et d'autant plus dangereuse •que les mécontents ne se font point scrupule d'entretenir •des relations avec les exilés et les étrangers. — Rome fut le théâtre de nombreuses émeutes, tentées le plus souvent par la plèbe. C'est par ces émeutes successives que l'aristocratie fut dépouillée de ses privilèges et que l'égalité démocratique finit par s'établir. Car, quand Rome avait parlé, les provinces suivaient le plus ordinairement. — En Italie, mêmes révolutions fréquentes dans ces petites républiques qui s'étaient formées après la chute de l'Empire et la dislocation des royautés barbares. Le parti des mécontents, à la moindre occasion favorable, se rassemble dans les rues, envahit le palais du duc, ou même du pape quand l'insurrection éclate il Rome, massacre les défenseurs, tue le chef de l'Etat, exile ses partisans, et rétablit à leur place un autre personnel dirigeant.

Dans les Etats modernes, qui sont fortement centralisés, les capitales ont pris une grande extension, et elles exercent, sur le reste du pays, une puissante influence. Aussi tous les

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troubles qui s'y produisent ont parlout un grand retentissement et provoquent, dans les autres centres urbains, des mouvements analogues. La tendance imitatrice est, du reste, d'autant plus marquée que l'émeute a réussi, ou que, du moins, elle a des chances de se renouveler avec succès.

Voilà pourquoi les insurrections parisiennes ont joué un rôle aussi important dans l'histoire de France. Paris tient pour la Ligue, et Henri IV, perdant en partie le bénéfice de ses victoires, est obligé de se soumettre aux conditions des ligueurs et de dire en maugréant : a Paris vaut bien une messe ! » — En 1789, la première impulsion est donnée par Paris qui, grâce à l'insurrection victorieuse du i/; juillet, démolit, avec la Bastille, le prestige de l'autorité royale. — Paris, en i8i4, ouvre ses portes aux Alliés, et Napoléon n'a plus qu'à abdiquer, persuadé que la France règle sa conduite sur la capitale. — En i83o, éclatent les journées de Juillet, et trois jours suffisent pour que la royauté, vaincue à Paris, parte pour l'exil, tant la voix de Paris paraît bien être celle de toute la France. — Môme phénomène social en i848 ; la République est proclamée à Paris, et elle est acceptée sans résistance sérieuse dans tous les départements,, comme elle le sera plus tard, en septembre 1870, à la chute du second Empire.

Cette prépondérance de la capitale n'est point particulière à la France, mais elle se montre aussi dans les autres Etats,, et cela d'autant mieux que la centralisation et l'unité. nationales sont plus complètement réalisées. Dans la première révolution d'Angleterre, le peuple de Londres s'agite et, par ses attroupements et ses cris, force le roi à quitter sa capitale qui devient le centre de la résistance. — En 1688,. Jacques II s'enfuit de Londres, et ses partisans, dispersés dans le royaume, ne tentent même pas la lutte...

Quand les provinces conservent leur physionomie distincte, et quelque degré d'indépendance, l'exemple de la

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capitale a moins de chance d'être suivi. Chacune, dans sa conduite, se conforme à ses intérêts, à ses idées et à ses traditions, ou, pour parler avec plus d'exactitude, aux intérêts et aux idées des classes dominantes. Car, c'est de ce point de vue qu'il est permis d'expliquer les diversités territoriales que l'histoire signale souvent dans le classement des partis, lorsqu'une crise révolutionnaire vient à éclater dans un pays. Ainsi, en France, la Bretagne tient pour l'ancien régime, comme, en Angleterre, l'Irlande reste fidèlement attachée à la dynastie des Stuarts. Et réciproquement, le calme peut exister au centre, quand les provinces éloignées s'agitent et se révoltent.

Comme c'est là une origine fréquente de révolution — du moins partielle — voyons ce qui favorise la révolte dans les provinces et dans les colonies, qui peuvent être considérées comme des provinces encore plus excentriques.

La première raison est une raison géographique : la dislance avec les difficultés de communication que souvent elle entraîne. La puissance de l'Etat est concentrée dans la capitale. Or, si une province est éloignée, le gouvernement direct devient presque impossible. Les renseignements fournis par les administrateurs, alors qu'ils ne sont pas faussés à dessein, risquent toujours d'être mal interprétés, de sorte que les ordres sont mal appropriés à la situation réelle. D'ailleurs, cet échange de vues et la transmission des ordres entraînent nécessairement des lenteurs. Une mesure rapide aurait pu arrêter le mal qui, sans cela, a le temps de se développer. Lorsque la décision est prise, il est souvent trop tard. La révolte a pu, grâce à ces lenteurs, se propager et réunir les ressources nécessaires pour tenir en échec les forces chargées de la répression. Les succès du début excitent les espérances et engagent les hésitants à entrer dans le mouvement révolutionnaire, alors que l'Etat n'a pas encore mis en action toutes les forces dont il dispose.

C'est là l'histoire de la plupart des possessions lointaines, surtout aux époques où la puissance publique ne possédait pas les moyens de communication que la civilisation moderne a créés. Il se passe ici quelque chose de semblable aux phénomènes physiques qui se réalisent, suivant une loi invariable, dans toutes les parties du cosmos. Toute portion de matière agit sur une autre en raison directe de sa masse et en raison inverse du carré de la distance. De même, un Etat semble avoir une force expansive limitée, et, à mesure qu'on s'éloigne du centre, son action perd de son énergie ; le lien social se relâche, la contrée trop éloignée se détache et, entraînée vers un autre centre, va former un nouveau groupement. L'Espagne fournit l'exemple le plus frappant de cette dislocation d'un empire si grand que u le soleil ne s'y couchait pas )). Elle s'épuise en efforts pour retenir dans l'orbite de sa domination les territoires les plus divers et les plus étendus. Mais son rêve de monarchie universelle n'est qu'un rêve. L'Allemagne lui échappe, les Pays-Bas s'affranchissent, le Portugal devient indépendant, les colonies s'émancipent une à une ; et, pour avoir voulu trop embrasser, l'Espagne s'appauvrit, se resserre et devient une puissance de deuxième ou de troisième ordre.

La distance ne serait pas la seule influence géographique qui favorise l'éclosion d'un mouvement insurrectionnel. Il faudrait y ajouter les incompatibilités de nature qui tiennent à la diversité des climats et aux différences dans la constitution du sol.

Suivant Montesquieu, le climat a une action formatrice sur le tempérament, sur le caractère et, par suite, sur la conduite. Aussi, des hommes vivant sous des latitudes différentes seraient en opposition naturelle de telle sorte que, par exemple, la constitution appropriée aux habitants du Nord ne conviendrait pas à des méridionaux. Les derniers seraient faits pour le despotisme, tandis que les premiers montre-

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raient une indépendance difficilement pliable au pouvoir absolu d'un seul.

Malgré l'autorité de Montesquieu et de géographes comtemporains, il ne semble pas qu'il y ait une connexion aussi étroite entre la température et les dispositions à la liberté ou à la servitude. Cette prétendue loi n'est même pas exacte dans les limites d'une observation historique restreinte. Le climat de l'Asie Mineure et de tout le littoral méditerranéen n'a pas sensiblement varié, et cependant que de constitutions différentes se sont succédé, depuis ces cités grecques si pleines d'élan et d'initiative jusqu'à cette domination musulmane si oppressive ! Que la rigueur du climat ne soit pas associée au désir d'indépendance politique, il suffit, pour le prouver, de citer la Russie qui conserve un gouvernement autocratique, malgré l'exemple des peuples voisins. Quant au despotisme fatidique des peuples de l'Orient, il ne faudrait pas trop se hâter de le déclarer éternel, si l'on ne veut pas recevoir bientôt un démenti éclatant des faits eux-mêmes. Le Lazare social, en Chine et ailleurs, n'est peutêtre qu'en léthargie et, tiré de son long sommeil par les secousses des « diables d'Occident », il commence à se réveiller, prêt à manifester sa vie par des transformations politiques. L'évolution rapide du Japon fournit une garantie suffisante de cette conjecture.

Des remarques de même nature pourraient être faites au sujet du sol et des productions de la terre. Les influences nées de la constitution géologique et du régime alimentaire sont trop vagues pour que, dans l'état actuel des connaissances, on puisse édifier sur elles une théorie solide des tempéraments et des caractères.

Supposons pourtant l'existence de cette relation, il n'en résulterait aucune application pour une société considérée dans son ensemble. Que de différences, en effet, dans les productions d'un territoire étendu, et surtout dans le genre

d'alimentation propre au diverses classes de la société ! Le paysan bourguignon vit de lard et de choux, pendant que le riche met à contribution l'univers entier pour mieux satisfaire son goût blasé. D'ailleurs, les communications multipliées facilitent les échanges de produits ; le café, plante des tropiques, paraît aujourd'hui sur les plus modestes tables européennes, pendant que nos alcools vont, dans toutes les latitudes, verser leurs excitations malsaines.

Une raison beaucoup plus décisive pour fomenter le soulèvement d'une province, d'une colonie ou d'un pays autrefois indépendant, c'est la diversité de race ou de nationalité.

Les ethnographes font les plus grands efforts pour fixer les traits physiques et moraux propres aux races. Mais, si l'on fait exception pour les différences dans la couleur de la peau, les distinctions plus ou moins savantes qu'ils essaient d'établir passent inaperçues aux yeux du vulgaire, et restent sans action sur les événements étudiés ici. Les dolichos blonds, au crâne allongé et aux yeux bleus, ne sont point conscients d'une dissemblance de nature avec les brachys, à tête ronde, aux cheveux bruns et aux yeux noirs. Ils vivent mêlés ensemble, ne montrant, à Tégard des uns et des autres, ni répugnance, ni dédain. Dans aucun cas, l'histoire, qui doit nous servir de critérium décisif, ne fournit d'exemple d'un soulèvement qui aurait eu pour cause des différences ethniques aussi peu caractérisées.

Au contraire la défiance mutuelle et une hostilité toujours prêteàse traduire par des actes, séparent des populations distinguées par la couleur de la peau et par d'autres traits physiques bien prononcés. Ces populations peuvent être amenées, par les hasards de la politique et de la vie sociale, à vivre côte à côte; mais, semblables à de l'huile et de l'eau renfermées dans un même vase, elles ne se mêlent point complètement. Cela apparaît avec netteté, alors même qu'aux

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différences de nature ne tiennent pas s'en ajouter d'autres artificielles, les différences créées par les institutions politiques, religieuses et économiques. L'égalité a beau être proclamée dans la loi, les mœurs ne l'admettent pas; l'antagonisme subsiste,^ et, à la première occasion favorable, les haines, longtemps contenues par la crainte, éclatent avec d'autant plus de fureur que les oppositions de race étaient plus prononcées.

C'est ce qui arriva en particulier à Saint-Domingue. La secousse, produite en France par la Révolution, eut son contre- coup dans la colonie. Les noirs se soulevèrent, et, peu satisfaits de la liberté que leur avait accordée Santhonax, le commissaire de la République, ils commirent des atrocités contre les blancs, leurs anciens maîtres. — A notre époque, les lynchages répétés qui se pratiquent aux Etats- Unis dans les provinces du Sud indiquent, entre les nègres et les blancs, une haine qui se manifesterait sans doute par une guerre civile, si le pouvoir fédéral plus fort ne maintenait point l'ordre par la contrainte.

Dans le cas oii les dissemblances physiques entre peuples sont peu accusées, le ferment le plus actif de la haine et de la révolte consiste moins dans les répugnances des sens que dans les oppositions d'idées ; idées qui, dans le fond, peuvent être des préjugés sans fondement, mais qui, n'en ayant pas moins une énorme puissance sur les passions et les intérêts, doivent entrer largement en ligne de compte. Ainsi que le problème des races et des nationalités soit susceptible, ou non, de recevoir une solution scientifique, il n'importe pour les besoins de la recherche actuelle, qui vise, non à formuler un idéal capable de diriger la conduite des sociétés, mais à établir les réalités qui ont agi sur les événements sociaux.

Or, ces réalités sont très souvent des idées fausses, des erreurs grossières, des sophismes d'intérêt, des illusions

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d'amour-propre, des rêveries peut-être généreuses mais à coup sûr chimériques, des visions hallucinatoires, des fantômes, que l'esprit enfante, qu'il projette inconsciemment hors de lui et qu'il prend pour des choses réelles. La plus grande erreur sociale serait peut-être de croire que l'homme use, en toute occasion, de sa raison ratiocinante et qu'il emploie son jugement à se représenter avec exactitude les êtres et les faits. Point du tout. Le contraire serait plutôt le vrai. Enchaîner ses raisons d'une façon logique exige un effort d'attention, dont bien peu sont capables. Ceux qui le pourraient s'en détournent, préférant rester attachés à des préventions qu'une logique trop rigoureuse risquerait de détruire. Suivant le mot de Montaigne, « l'homme se plaît à se piper lui-même )> . Ce n'est pas lui qui se conforme à la réalité, c'est la réalité qu'il plie et tord pour la rendre conforme à ses désirs. « L'intelligence, miroir qui reflète les choses )) est non seulement une métaphore usée, elle n'a même pas le mérite d'être juste. Bacon avait bien raison de comparer l'esprit à la caverne de Platon, toute peuplée d'idoles et de fantômes.

C'est à ces idoles, à ces simulacres, à ces fantômes que les idées de race et de nationalité doivent la plus grande part de leur puissance. L'erreur originelle consiste à croire que tous les hommes qui sont désignés par le même mot possèdent des caractères communs et se distinguent des autres groupes par des différences précises. L'expérience et l'observation de chaque jour ont beau donner d'éclatants démentis à cette croyance, l'erreur subsiste attachée à l'esprit par les liens d'une traditionnelle association. Les Français, les Anglais, les Allemands, les Italiens... passent pour former autant de groupes homogènes, dont tous les membres sont conformes à un type commun et, pour ainsi dire, marqués à la même empreinte. Chacun de ces peuples se juge différent, et, par une pente naturelle, s'attribue la supériorité

LES DÉBUTS iSq

sur son voisin qui la revendique à son tour. De là et par le seul fait d'une dénomination différente, des rivalités, des haines et des luttes.

La croyance en une communauté de nature chez les divers membres d'une société constitue le fondement le plus solide de la nationalité. Cependant l'idée, pour avoir toute sa force, ne s'attache pas seulement à l'identité du nom. Elle a d'autant plus de consistance et d'efficacité que les points communs seront plus nombreux et plus importants. L'homogénéité d'un peuple est d'autant mieux sentie que tous parlent une même langue, ont des mœurs semblables et des traditions sinon communes, du moins compatibles entre elles.

La langue est le plus sûr moyen d'éveiller, chez ceux qui l'entendent, un écho sympathique. Au contraire, un accent étranger est déjà une dissonance. Les mots, déformés par une prononciation vicieuse, rompent les associations naturelles et, par une sorte d'ironie invincible, provoquent des sentiments opposés à ceux qu'ils évoquent d'ordinaire. C'est l'émotion qu'on voudrait produire, et c'est le rire involontaire qui éclate. C'est pis encore, quand la diversité de langue est assez grande pour rompre toute communication. Les moi restent alors complètement étrangers les uns aux autres, et, par une pente naturelle, l'indifférence se transforme souvent en hostilité.

Pour des raisons analogues, des mœurs semblables attirent, tandis que des coutumes choquent, quand elles sont incompatibles avec nos façons propres de sentir, de penser et d'agir.

Quant aux traditions historiques, elles plongent parfois dans un passé lointain et mystérieux. Elles se transmettent par les contes et les légendes populaires ; elles se conservent dans d'anciens chants et poèmes, ou dans de vieilles chroniques; elles persistent dans le langage, sous forme delocu-

4^0 ESSAI SLR LES IlÉVOLUTIONS

lions proverbiales, d'autant plus efficaces que leur action est plus obscure, mais aussi plus incessante. Elles entrent ainsi, comme un des éléments les plus importants dans la formation de cette grande personnalité morale qui semble prolonger son existence à travers les générations suc- ■cessives.

Si la nationalité se constitue de cette façon, c'est par un mirage, semblable à celui des réalistes du moyen âge, qu'on lui attribuerait une existence véritable, et séparée des esprits individuels qui, seuls, sont capables de la concevoir. Quant aux produits de la nationalité, c'est à tort qu'on les rapporterait à une sorte de conscience collective, placée en dehors des individus. Une nation n'est jamais formée que d'êtres individuels et distincts, mais d'êtres qui ont en commun des coutumes, des traditions, des façons de parler et de penser, et surtout la croyance qu'ils se rattachent aux mêmes ancêtres et sont unis par les liens du sang.

D'ailleurs, suivant la remarque faite plus haut, que cette •croyance à une même origine soit vraie ou fausse, il n'importe. Elle ne reste pas inactive, mais, comme toutes les idées qui ont leur racine dans la sensibilité, elle inîlue sur la conduite. De là ces poussées violentes qui ont amené des groupes ethniques — supposés de même race, grâce à la similitude du nom — à se réunir ensemble et à briser les liens qui les attachaient à d'autres groupes, jugés différents •et de nature incompatible, parce qu'ils étaient désignés sous ■d^autres noms. Les révolutions, produites par l'idée de nationalité, ont été fréquentes de tout temps.

Les Hellènes, malgré les nombreuses migrations de peuples qui s'étaient succédé sur le littoral de l'Asie Mineure €t dans la Grèce, se considéraient comme congénères, et flétrissaient les autres peuples du nom de barbares. Telle est l'idée qui, placée au-dessus des intérêts particuliers, servit de trait d'union aux différentes cités et les arma contre la

(lominalion perse. — Plus lard, celle même Grèce, grâce à la persislancc de sa langue et au souvenir de ses lointaines traditions, se souleva contre Je despotisme turc. A la suite de l'insurrection de 1821, que l'idée nationale avait surtout provoquée, elle parvint à intéresser les Philhellènes européens et, par leur appui, à reconquérir son indépendance. — Cette idée de nationalité distincte a été l'âme de la résistance inlassable que l'Irlande, depuis des siècles, oppose à la domination anglaise. — C'est encore cette idée qui travaillait les diverses provinces de l'Italie, suscitait de côté et d'autre d'incessantes révoltes et qui, après plusieurs tentati- • ves infructueuses, finit par triompher, en réunissant, dans un même Etat, des tronçons longtemps séparés mais qui, par de secrètes tendances, aspiraient à se rejoindre. — Mêmestendances sourdes et qui ne demandent aussi qu a se manifester à la première occasion favorable, chez ces peuples dont la nationalité a été supprimée par la force brutale de la guerre, ou par la ruse des diplomaties. Ainsi, le souvenir de leur indépendance vit toujours dans l'esprit des Polonais; et, si la force des trois pays intéressés au partage n'était plus capable d'en arrêter les manifestations, il ne semble pas douteux que le mot Pologne, avec tout son cortège d'idées et de sentiments, montrerait toute sa puissance révolutionnaire : l'ordre (russe) ne régnerait plus à Varsovie.

Parmi les idées les plus capables de réunir les hommes dans un effort commun, il faut citer Vidée religieuse, le partage des mêmes croyances, traditions, cérémonies et habitudes rituelles ; que, du reste, cette foi soit ancienne et se trouve dans la nécessité de résister aux empiétements d'un culte nouveau, ou qu'elle soit récente et, par sa nouveauté même, montre plus d'enthousiasme et de prosélytisme.

Le sentiment religieux est un de ceux qui pénètrent leplus profondément dans l'âme humaine et y jettent les

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ramifications les plus étendues. Il met son empreinte propre sur les mœurs sociales, il touche à tous les actes importants de la vie et, parfois môme, il s'insinue dans les actions quotidiennes, ne laissant rien en dehors de ses prises. Avec une pareille étendue et une telle intensité, il n'est pas étonnant qu'il se transforme aisément en passion ; une passion des plus irritables qui prend les plus légères atteintes pour des attentats, et qui ne recule pas devant les plus extrêmes violences pour défendre un bien jugé supérieur à tous les autres. Car ce bien a beau être surnaturel, mystique, il n'en exerce pas moins une séduction dominante chez tous ceux qui ont foi dans sa réalité.

D'ailleurs, ce qui fait la force de la religion, c'est qu'elle n'agit pas seulement par attirance, mais aussi par contrainte. Toute religion impose des devoirs et, pour imprimer plus profondément l'obligation dans les consciences, elle menace des plus graves châtiments les violateurs de la loi divine. Dès l'enfance, les esprits sont façonnés à cette obéissance. Les règles sont prescrites par les parents et par des hommes d'une plus grande autorité encore : des hommes que les parents eux-mêmes vénèrent et qui passent pour les interprètes de la divinité elle-même. A force d'entendre ces Ordres, l'enfant oublie leur origine et les considère comme la voix mystérieuse qui vient de l'infini, et d'autant plus redoutable et digne de respect.

Cette voix, devenue intérieure, ne se tait pas ; et, quand les lois civiles paraissent incompatibles avec les prescriptions religieuses, elle fait de la résistance un devoir.

Tant que l'individu est seul ou n'est uni qu'à un groupe restreint, la résistance est vaine. Mais, si beaucoup participent aux mêmes croyances et aux mêmes sentiments, toutes ces voix intérieures se réveillent mutuellement, s'excitent et rendent le devoir plus impérieux. Le plus souvent, la collectivité n'agit pas d'une façon désordonnée, mais

elle suit l'impulsion de ses guides ordinaires, ou, si ses chefs naturels lui font défaut, elle s'en donne d'autres qui, par le langage, savent mieux: traduire ses aspirations et qui, par leurs actes, montrent le plus de caractère et le plus d'habileté dans la lutte.

L^idée religieuse a, du reste, d'autant plus de force qu'elle s'associe mieux a d'autres tendances qui pousseraient également à la rébellion, tendances provoquées, par exemple, par la communauté de langue, de race ou de nationalité. Mais seule, et dépourvue de ces appuis étrangers, la religion a souvent joué dans les révolutions un rôle capital et, dans certains cas, tellement prépondérant que les historiens les ont appelées des révolutions religieuses

Dans quel cas précis la religion entre-t-elle comme un élément favorable à l'extension de la résistance ? — Lorsque le signal de la révolte a été donné, les sectateurs d'une religion prendront part au mouvement insurrectionnel, si, par le fait seul de leurs croyances religieuses, ils ont à souffrir des lois et de l'action gouvernementale. Leur tendance à participer à la rébellion sera, d'ailleurs, d'autant plus grande que leurs convictions sont plus solides et que, d'autre part, les vexations sont plus fortes. Les revendications de l'Irlande, appuyées sur la violence, dans toutes les occasions où la force pouvait avoir quelque chance de succès, fournissent un exemple frappant de la puissance du sentiment religieux. — Dans les deux révolutions d'Angleterre, l'idée religieuse a tenu aussi une grande place. Un mois après la condamnation d'Hampden, l'Ecosse se soulève à la suite d'un changement dans la liturgie : les presbytériens, menacés dans leur culte, s'unissent entre eux et forment une vaste association, dont le lien est le pacte connu sous le nom de covenant. C'est ce pacte, solennellement juré par tous, qui arme l'Ecosse contre l'Angleterre et qui décide Charles I".ià convoquer le Parlenient dont il avait eu la prétention de

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vouloir se passer. — Quant à la seconde révolution d'Angleterre, elle fut dirigée surtout contre le u papisme », qui était une menace contre l'Eglise anglicane et contre les sectes indépendantes. — Dans des temps plus récents, l'insurrection belge a eu pour principale cause le catholicisme intransigeant des évoques, qui ne voulaient pas d'une tolérance égale pour les cultes, se refusant à approuver « ce principe funeste entièrement opposé à l'esprit de la religion catholique, {( que toutes les religions sont également bonnes » (i). Les idées proprement politiques peuvent aussi peser d'un grand poids dans les déterminations des partisans de réformes. Elles consistent en des conceptions générales qui, grâce à cette généralité, intéressent de grandes catégories de personnes. Appuyées sur les principes prétendus du droit et de la justice, elles s'opposent aux dispositions législatives en vigueur et tendent ainsi à renverser les anciennes classifications politiques.

La noblesse se considère comme d'une essence supérieure et veut s'attribuer, dans l'Etat, un rôle en rapport avec la supériorité que lui confère la naissance. De là les efforts qu'elle a toujours faits pour maintenir sa prééminence sur la bourgeoisie et sur le peuple des laboureurs et des arti sans. De là aussi les rébellions fréquentes qu'elle a dirigées contre les pouvoirs publics, toutes les fois que sa puissance et ses intérêts paraissaient menacés. La monarchie française, qui a été, depuis saint Louis, un long effort pour réduire les prétentions de la noblesse, a eu souvent à supporter les assauts de sa turbulence inquiète et de son amour-propre irritable. Témoin la Ligue du bien public sous Louis XI, la Guerre folle pendant la minorité de Charles YIIl, les exigences des grands seigneurs sous le règne de Marie de Médicis, la Journée des dupes, tentative avortée contre Richelieu dont la noblesse redoutait l'autorité naissante, puis la Fronde I. Lavisse et Rambaud. Hist. générale, X, 348.

LES DÉBUTS l45

SOUS la régence d'Anne d'Autriche... Mais, c'est en Pologne que l'idée aristocratique a le plus exercé sa puissance révolutionnaire. La noblesse polonaise, faisait de l'insurrection un moyen ordinaire et, pour ainsi dire, une forme légale de résistance contre la volonté de plus en plus amoindrie de la royauté qu elle voulait bien entourer de respect, mais qu'elle dépouillait de toute autorité effective. Il n'y a pas de régicide dans toute l'histoire de la Pologne. Mais a quoi bon cette mesure extrême contre un simulacre de roi, c un monarque en peinture » ?

La richesse est une puissance ; mais, pour ceux qui la possèdent, elle constitue, en outre, un droit, le droit de prendre part aux affaires publiques, ou, tout au moins, d'exercer un contrôle sur les impôts et sur les dépenses de l'Etat. Voilà pourquoi la bourgeoisie commerçante, industrielle et financière s'est souvent unie dans des revendications communes, et, à la faveur des troubles qu'elle a suscités, est souvent parvenue à obtenir des droits politiques, garantis par des chartes ou par des dispositions législatives.

Au moyen âge, ce sont les bourgeois des villes qui dirigent le mouvement communal. Grâce à leur fortune, ils achètent de leurs seigneurs, quand ils le peuvent,^ des chartes d'affranchissement. Mais, si l'appât des écus d'or n'agit pas avec assez d'efficacité, les bourgeois, poussés à la révolte par la conscience de leur mérite à administrer leurs propres affaires comme par Hndignité de leurs maîtres à les gouverner, ne craignent pas de recourir à la force pour arriver à l'indépendance. Ces tentatives d'indépendance n'ayant pas obtenu partout le succès qu'ils en attendaient, les bourgeois usent d'habileté pour pénétrer peu à peu dans les conseils des gouvernements, et pour diminuer d'une façon progressive l'influence de l'aristocratie. Puis, dès que l'occasion paraît favorable^ ils délaissent les moyens d'habileté patiente^ et, par des coups de force, tentent de conquérir les droits Bauer lo

l46 ESSAI SUR LES REVOLUTIONS

politiques qui doivent appartenir à la richesse, à la science juridique et à l'habileté dans les affaires (i).

L'idée essentiellement révolutionnaire, celle qui, en fait, a été le ferment le plus actif des soulèvements populaires et des transformations sociales les plus complètes, c'est l'idée démocratique. C'est l'idée que les petits, les faibles, les déshérités, les parias de la société sont aussi des hommes ; qu'ils ne sont pas de simples instruments animés, comme le disait A^ristote des esclaves; des outils perfectionnés qu'il faudrait, suivant le conseil du vieux Caton, vendre avec les vieilles ferrailles, quand ils sont usés ; une matière exploitable et corvéable à merci ; mais qu'ils sont des égaux, et par la nature qui distribue les qualités du corps et de l'esprit sans s'occuper des vaines et artificielles distinctions sociales, et par les services rendus, puisqu'ils sont chargés des besognes les plus pénibles, mais aussi les plus indispensables. Ils sont aussi des égaux par les qualités du caractère et par les habitudes de travail et d'économie. Si parfois ils imitent les vices des classes riches, sans y mettre les mêmes raffinements de luxe, la faute en revient souvent aux défectuosités de l'organisation sociale. Car, c'est elle qui, de parti pris, néglige l'éducation des classes inférieures, quand elle ne les corrompt point par système politique, ainsi que cela se pratiquait à Sparte, oii l'ivresse des Ilotes était une institution nationale. Ils devraient pouvoir être aussi des égaux par la culture intellectuelle et participer aux jouissances de l'esprit, si la société était régie par les principes de la vraie justice.

Voilà les idées qui s'agitent obscurément dans les consciences individuelles, qui sont murmurées à mi-voix dans des formules inhabiles et qui, venant à pénétrer dans des

I. Dans les républiques anciennes et modernes, la lutte a souvent existé entre les riches et les pauvres ou. comme on disait à Florence entre les Gras et les Maigres.

esprits supérieurs y suscitent les paroles persuasives et les appels retentissants. Le génie des poètes, des philosophes et des artistes fait l'office d'un miroir convexe : il rassemble les petites lumières éparses et les concentre en un foyer de lumière et de chaleur. L'idée, devenue ainsi toute lumineuse et ardente, est d'autant mieux acceptée par la foule, qui reconnaît ses propres conceptions, mais agrandies et revêtues de plus de charme et de puissance.

Ces idées ont une très grande force pour soulever les masses populaires et les faire agir dans une action commune. Car, si l'homme est un être naturellement fait pour vivre en société, cela tient à sa faculté de discerner, sous les dissemblances individuelles, les caractères communs qui le rattachent à un groupe social distinct. Il n'est pas un organisme dominé par des instincts purement personnels, sans quoi il ne verrait rien au delà du cercle très étroit de son égoïsme. Mais il possède la raison, et, par elle, augmentant le champ de sa vision intellectuelle, il perçoit chez les autres des tendances extra-personnelles semblables aux siennes, et il devient ainsi capable de s'associer avec eux dans une action concertée, où tous ensemble réuniront leurs efforts pour atteindre un but utile à tous.

Ici, le but est bien apparent avec les avantages de toute nature qu'il promet. Toute la difficulté consiste dans les moyens de l'atteindre. Dans certains cas, les obstacles sont si nombreux et paraissent si insurmontables que l'idée flotte seulement dans les esprits à l'état de rêve, ou sous forme de simples velléités qui se traduisent par un souhait stérile. Mais, dans l'hypothèse où nous nous sommes placé, les circonstances paraissent favorables. L'effervescence a commencé. Non seulement les sentiments de révolte se sont manifestés d'une façon plus ou moins obscure dans des écrits, mais ils se sont traduits par des actes. L'exemple a été donné ; des émeutes se sont produites, émeutes grossies

l48 ESSA.I SUR LES RÉVOLUTIOINS

par les rumeurs populaires et déjà tout embellies par la beauté des sacrifices et par l'espoir des succès futurs. Il n'est pas étonnant alors que l'agitation s'étende et que, par une communication morale dont l'histoire présente de nombreux exemples, l'incendie révolutionnaire s'allume sur tous les points où se trouvent les matières sociales les mieux disposées à prendre feu.

Telles sont les différentes formes que les révolutions peuvent prendre à leurs débuts et qui serviraient à les caractériser.

Mais, comme il s'agit ici d'une étude de philosophie sociale, on peut viser à un plus haut degré de généralisation, pourvu que l'on ne perde point contact avec les réalités historiques. Alors, ces variétés diverses, en se dépouillant de particularités qui ne sont pas essentielles, viennent se fondre en une forme typique qui a lavantage de l'unité et qui conserve les traits caractéristiques de toute révolution en voie de développement.

Quelle est donc, en général, la condition absolument essentielle des progrès de la rébellion, celle qui agit dans tous les cas et décide les collectivités à braver les périls d'une résistance, ou même d'une attaque ouverte P Cette condition, de nature psychologique, consiste dans les dispositions propres aux différents groupes sociaux, groupes définis par la profession et par le milieu historique dans lequel ils ont été appelés à se développer. Nous l'avons déjà dit et démontré au Livre I^r, mais c'est là une loi si essentielle qu'il y a lieu d'insister de nouveau et de rappeler que chacun de ces groupes possède bien un certain nombre de traits communs, quels que soient le pays et l'époque envisagés. L'homme, à la naissance, n'est ni une table rase, ni une argile indifférente à toutes les formes. Il est un faisceau de tendances soit de la sensibilité, soit de l'intelligence ; mais de tendances vagues qui ne prendront une direction déter-

minée que par l'exercice habituel de l'activité. Aussi, dans chaque profession, il y a des idées et des tendances qui naissent naturellement du genre d'occupation ; par suite, elles deviennent dominantes dans l'esprit et servent à caractériser tous les membres du groupe. Cependant, cette fixité de caractère n'est pas absolue, et il faut tenir compte aussi des influences qui s'exercent du dehors et dont les plus importantes sont dues aux actions et réactions des autres groupes sociaux. C'est cet ensemble d'influences, variables suivant les époques, que nous désignons sous l'expression de milieu historique (i).

Dans les époques calmes, une sorte d'équilibre tend à s'établir entre toutes les classes sociales qui, habituées ou contraintes à vivre ensemble, s'harmonisent entre elles, comme les organes d'un être vivant. Mais, dans les époques troublées, la coordination sociale est moins stable. Les changements qui se réalisent dans une classe ont, en vertu d'un principe semblable à celui des corrélations organiques, leur répercussion dans les autres. De là, des ruptures d'équilibre qui, produisant des modifications rapides et profondes, amènent chaque classe à agir ou à réagir suivant ses tendances fondamentales, mais aussi d'après les circonstances créées par la situation nouvelle. L'homme social ne subit pas une métamorphose, mais, sous le coup des événements, il manifeste ses tendances auparavant cachées par des actes en rapport avec ses aspirations, ses idées et ses ressources.

Or, les aspirations qui ont chance d'être réalisées ne sont pas les tendances purement individuelles, mais celles qui sont communes à la plupart des membres d'un groupe et qui intéressent ainsi la collectivité. Il se forme ainsi un esprit de classe dont la naissance et l'action ne présentent rien de plus mystérieux que l'unité de conscience dans

1. C'est quelque chose d'analogue à ce que Taine appelait le moment. (V. Hist. de la Littérature anglaise, XXIX.)

l5o ESSAI SUR LES REVOLUTIONS

les êtres individuels. Dans chaque personne, l'accord entre les pensées et entre les sentinrients ne s'opère pas de luimême. Il est le résultat d'une lutte où les sentiments dominants l'emportent sur les autres et tendent à leur destruction ; où les contradictions de pensées cessent par le triomphe de celles qui paraissent soit plus vraies, soit plus utiles à la réalisation du but désiré. De même, dans une classe sociale. Les sentiments égoïstes ou communs à un petit nombre de membres sont refoulés par les sentiments qui ont plus de force, force due au nombre et aussi à l'activité des membres qui les éprouvent et les manifestent avec énergie. Les idées s entre-choquent aussi et une sélection s'opère entre elles. Elles tendent à former un système lié dans ses parties, où les visées particulières n'ont point de place, lorsqu'elles se trouvent en opposition avec les principes directeurs de la conscience collective.

Cette conscience collective n'a point, du reste, de réalité substantielle. Mais elle n'est que l'ensemble des esprits particuliers qui ont des pensées et des tendances communes et qui, dans une partie de leur conduite, mettent au second plan leurs dispositions individuelles. Bien qu'elle ne soit qu'une abstraction, elle n'en exerce pas moins une puissante action sur chaque membre individuel qui, sentant son impuissance devant cette grande force morale, n'ose pas s'élever contre elle, alors même qu'il sentirait en lui des divergences de vues, ou le froissement passager de quelque intérêt personnel. L'égoïsme pur est refoulé, et ce sont les avantages de la classe considérée dans son ensemble qui agissent sur les volontés et les portent à concourir dans des efforts concertés. A l'homme individuel, renfermé dans le cercle étroit des occupations relatives à la vie, se substitue l'homme social, avec l'idée du rôle que le groupe auquel il appartient peut être appelé à jouer dans la société, à la faveur des circonstances actuelles.

LES DÉBUTS l5l

C'est une sorte d'idéal qui agit par attirance et aussi par contrainte.

L'homme oublie sa condition présente, et, grâce aux prestiges de l'imagination, il projette son existence dans Ta venir. Il la voit toute parée de la dignité, de la puissance et du bonheur que les interprètes autorisés du groupe rêvent pour lui dans un avenir prochain. La confiance accroît la confiance. A force d'entendre les mêmes affirmations, la foi en leur réalité se consoHde et, alors même que toutes ces croyances ne seraient que des chimères enfantées par des imaginations surexcitées, elles passent pour exprimer des réalités toutes proches et déjà saisissables.

Et si ce sont des biens réels, n'est-ce pas un devoir de faire les sacrifices nécessaires pour les atteindre ? C'est alors que la contrainte de classe s'exerce. Au nom d'intérêts supérieurs, parce qu'ils sont généraux, on exige des particuliers qu'ils courent le risque de compromettre ou même de perdre leurs biens propres : fortune, santé, et vie elle-même dans les occasions les plus importantes. Impossible de rester neutre. L'indifférence serait une faute, une sorte de trahison qui amènerait l'exclusion du coupable mis ainsi au ban de la communauté, exposé au mépris des autres et^ quelquefois même, frappé de peines réelles. Ces obligations deviennent particuHèrement impérieuses en temps de révolution où les classes en fermentation montrent plus d'activité et agissent avec plus de vigueur. D'ailleurs, elles sont d'autant mieux suivies qu'elles sont plus en harmonie avec les tendances intimes des membres du groupe.

En un mot, l'élan révolutionnaire est donné par la croyance en la possibilité d'un changement favorable aux intérêts du groupe, que ces intérêts soient d'ordre physique ou d'ordre moral.

Bien que les intérêts professionnels soient dominants, cela ne veut point dire que chaque classe reste isolée et s'efforce

l52 ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS

d'atteindre son but exclusivement par ses ressources propres. Entre les différents groupes s'opère un travail de fusion, semblable à celui qui réunissait dans une communauté d'idées, de sentiments et d'actions la majorité des membres de chaque classe. Les intérêts trop particuliers sont écartés, et, dans l'élaboration du programme commun, on ne retient que les principes fondamentaux et les directions les plus générales .

C'est ainsi que se forment les partis qui se groupent autour d'une formule, mais d'une formule assez compréhensive pour se prêter à des applications variées. Il est évident, d'ailleurs, qu'un parti aura d'autant plus de solidité que les points communs seront plus multiples, et que les principes invoqués seront susceptibles d'applications plus nombreuses, plus pratiques, plus utiles à tous les groupes secondaires réunis dans l'unité du parti.

Suivant notre méthode qui consiste à montrer que nos généralisations s'appuient toujours sur des réalités, soumettons les idées précédentes à l'épreuve des faits. Et, pour que cette épreuve soit plus décisive, empruntons nos exemples, non à ces périodes historiques pauvres en documents et qui se prêtent par là aux interprétations les plus opposées, mais aux temps modernes où les faits, connus dans le détail, ne se plient pas avec la même docilité à des théories contradictoires .

Soit la France dans le dernier quart du xviif siècle.

A.U commencement du règne de Louis XVI se remarquent de légères agitations, mais semblables à celles qui s'étaient produites dans les époques antérieures, et incapables, semble-t-il, de modifier l'état social maintenu en équilibre par une longue adaptation. Le roi possède un pouvoir que les esprits les plus hardis ne songent même pas à contester. La famille royale s'occupe un peu des affaires publiques et beaucoup de ses divertissements. — La noblesse de cour

LES DJÉBUTS l53

déploie son faste à Versailles et s'ingénie à l'entretenir par les libéralités royales. Elle possède les grandes charges de la couronne et les hauts grades dans l'armée. C'est elle aussi qui obtient les évêchés les plus riches et les bénéfices ecclésiastiques les plus lucratifs. Quant à la petite noblesse, elle reste sur ses terres et s'efforce de conserver ses privilèges réels et ses droits honorifiques. — Le clergé a des abbés de cour qui ne s'occupent guère de religion ; des grands seigneurs qui songent surtout à recueiUir les fruits temporels de leurs charges épiscopales ; des réguliers qui ne suivent pas toujours leurs règles ; des moines convaincus en assez petit nombre ; des prêtres que la portion congrue rend sérieux et appliqués à leurs devoirs. — La magistrature, ambitieuse de pouvoir, continue sa résistance à la royauté; elle fait de l'opposition pour maintenir ses prérogatives et, si elle le pouvait, pour les accroître. — La bourgeoisie des villes, et, en particulier, de Paris, est frondeuse ; elle encourage les écrivains dans leurs satires et leurs hardiesses. Mais ce qui l'occupe surtout, c'est le souci de ses affaires. Les commerçants cherchent à s^enrichir, les uns dans le transport et dans la vente des denrées coloniales, les autres dans le négoce à l'intérieur ou dans les finances. Les industriels, maîtres de forges ou grands fabricants, ont des soucis analogues. Mais les uns et les autres ne se contentent pas de bénéfices matériels. Ils visent à jouer un rôle social en rapport avec leur fortune. L'esprit de classe pousse les bourgeois à ambitionner, sinon pour eux, du moins pour leurs enfants, l'accès dans le haut clergé, dans la magistrature et même, par des alliances, dans la noblesse. La possibilité d'atteindre à ces différents buts paraît fournir un débouché suffisant à leurs visées ambitieuses. — Au-dessous viennent les petits marchands, qui aspirent à étendre leur commerce ; les petits industriels qui, entourés de quelques compagnons, travaillent eux-mêmes et amassent péniblement des écono-

l54 ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS

mies. — Plus bas encore, se trouvent les simples ouvriers, qui ambitionnent la maîtrise et qui, lorqu'ils ne peuvent l'obtenir, se résignent en espérant pour leurs enfants un sort plus heureux. — D'un autre côté les paysans travaillent obstinément à la terre, subissent les corvées, paient les impôts et font des prodiges d'économie pour acheter quelque lopin de terre, longtemps convoité. — Les villages renferment, en outre, des travailleurs agricoles qui ont de nombreux enfants et qui ne se plaignent pas trop, quand l'année est assez bonne pour qu'ils ne souffrent pas trop de la faim, eux et leur famille. — H y a bien, en dehors des classes organisées, une vague catégorie de littérateurs qui, dans leurs écrits, rêvent un état meilleur. Mais l'immense majorité de la nation semble n'avoir cure de leurs rêveries. Les directeurs officiels de l'opinion : académiciens, professeurs en Sorbonne, orateurs de la chaire, voient la société d'un œil optimiste. Ils proclament que, de temps immémorial, la société française a été constituée sous la forme actuelle et qu'elle restera ainsi, chaque classe demeurant fixée dans son état, qui semble naturel, tant il a été consacré par une longue expérience.

Mais voilà que cet état d'équilibre, qui paraissait éternel, se rompt à la suite de la secousse qu'ont imprimée à la société la prise de la Bastille et la prépondérance du tiers dans l'Assemblée nationale. De là, des modifications rapides dans les classes ; modifications avantageuses ou nuisibles, suivant que les événements eux-mêmes favorisent ou contrarient les tendances propres à chacune d'elles.

Ainsi la royauté a été mise en échec. Elle perd de son prestige, et son autorité est ouvertement méconnue. — La noblesse de cour est irritée. Mais, se sentant impuissante à se venger, elle émigré et va à l'étranger chercher des secours armés. Sous la menace d'une révolution qu'ils redoutent, les représentants de la noblesse des provinces abdiquent

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leurs privilèges. — Dans la nuit du 4 août, le clergé sacrifie aussi quelques-uns de ses droits et, en particulier, les dîmes.

Tandis que les classes privilégiées s'abaissent, les autres s'élèvent. Les représentants du tiers proclament l'égalité de tous les citoyens et même de tous les hommes, et la bourgeoisie riche se réjouit de pouvoir prétendre à toutes les fonctions de l'Etat. — Les ouvriers, qui ont eu si longtemps à se plaindre des barrières que le pouvoir opposait à leur activité professionnelle, ne veulent plus des maîtrises. — Quant aux paysans, ils sont décidés à ne pas supporter davantage les taxes et redevances féodales. Pour supprimer plus sûrement les effets, ils détruisent la cause en incendiant les châteaux avec les chartes qu'ils contiennent. "

Il se forme ainsi, dans chaque classe, un nouvel esprit en rapport avec les circonstances nouvelles ; esprit collectif qui rejette les intérêts particuliers pour ne retenir que les tendances communes ; esprit actif qui se jette avec fougue dans les voies qui lui sont ouvertes ; esprit autoritaire aussi et impérieux qui n'admet pas les hésitations en présence d'un bien que les efforts de tous doivent conquérir et conserver. Cet esprit se personnifie, du reste, dans les meneurs qui ne sont rien autre chose que les interprètes de groupes, et qui, après avoir conseillé, ordonnent, commandent, et même recourent à la force pour exécuter leurs décisions.

Puis, les classes diverses sentent leurs affinités et s'unissent entre elles, lorsqu'elles tendent à des buts concordants. Les programmes de revendications s'unissent en même temps. Ils se fondent dans un programme complexe, dominé par un principe clair, qui sert de mot de ralliement à tous les membres du parti novateur : tous les hommes sont égaux (i).

I. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Art. i .

l56 ESSAI Sun LES RÉVOLUTIONS

A ce parti s'oppose le parti des conservateurs qui ne veulent consentir qu'un minimum de réformes, avec l'espoir secret d'un retour au passé quand la tourmente sera calmée.

Plus tard, les fluctuations des partis sont réglées par les mêmes causes. La raison dominante qui décide les hommes à choisir entre les partis opposés, réside toujours dans les tendances fondamentales de la classe à laquelle chacun appartient, le parti préféré étant celui qui paraît le plus capable de satisfaire ces tendances.

Ainsi, le roi et la noblesse résisteront de plus en plus ; le clergé, menacé dans son indépendance, dans son autorité et dans ses croyances essentielles, se retirera du mouvement réformiste et en deviendra un adversaire dangereux et obstiné. Au contraire, les paysans, les bourgeois et surtout les ouvriers y resteront fidèles, afin de conserver les nouveaux droits qui favorisent leurs intérêts, leur indépendance ou leur amourpropre. Les intellectuels seront les plus enthousiastes, parce que la révolution ouvre à leur ambition des perspectives sans limites. Les avocats, les procureurs et, en général, tous les membres de la basoche ; les journalistes, les orateurs de club, tous ceux, en un mot, qui ont pour instrument la parole ou la plume, se réjouissent parce qu'ils se sentent les maîtres de demain. Une armée nouvelle va aussi se former, toute nationale, où les grades appartiendront aux plus dignes, quelle que soit l'obscurité de leur origine. Aussi, quand les autres classes seront fatiguées de poursuivre un rêve toujours fuyant, c'est l'armée qui conservera l'esprit révolutionnaire et qui s'attachera à un ordre de choses capable d'avoir donné à la carrière militaire la gloire, les honneurs, la richesse et la puissance.

Mais on objecte qu'il y a des exceptions. Ce ne sont pas toujours les intérêts de classes qui l'emportent. Souvent, par exemple, ce sont les croyances religieuses qui exercent l'influence prépondérante. Témoin les paysans de Vendée qui

LES DÉBUTS l^'J

s'insurgent contre la révolution et qui, sous la conduite de leurs prêtres réfractaires, défendent le catholicisme.

La diftîculté est plus apparente que réelle.

Les paysans vendéens, très ignorants des questions proprement religieuses, ne défendent pas des dogmes que menacerait la Constitution civile du clergé. Ce qu'ils défendent, ce sont les prêtres qui avaient l'habitude de les diriger et qui ont conservé un grand ascendant sur eux. Le ressort qui met en activité leur résistance, c'est, comme pour les autres paysans de France, Tintérêt de classe ; ce mot d'intérêt étant pris, du reste, dans sa plus large signification et comprenant tout ce qui peut contribuer à relever la profession, au point de vue matériel comme au point de vue moral. Ici, leur conviction est que ces intérêts sont intimement liés à ceux des prêtres non-jureurs et à ceux de la royauté. Le sentiment est le même que dans les autres provinces, mais l'idée diffère et lui fait prendre une autre direction.

Tout le mystère vient des affinités de classes qui ne sont point également senties et reconnues. Et le mystère s'éclaircit si on se rappelle qu'aucune classe n'est fermée aux influences des autres et que certaines d'entre elles sont dominantes (i). Or, ce sont ces dernières qui imposent aux autres la direction qui leur semble la meilleure et qui, d'ailleurs, paraît convenir non seulement à celles qui dirigent le mouvement mais encore aux classes subordonnées qui l'adoptent. En Vendée, les prêtres luttent pour leur indépendance, pour leur prestige, pour leur foi ; et les paysans les suivent per-

I. C'est ce que nous avons appelé la « loi d'harmonie » qui se formule ainsi : « Si deux ou plusieurs classes poursuivent des buts concordants, elles ont une tendance à associer leurs efforts. Elles sympathisent entre elles et prennent conscience de leur solidarité. Si cette communauté d'intérêts n'apparaît point à quelques-unes, les classes plus cultivées s' efforcent d'éclairer les autres et d'obtenir leur concours volontaire. » Classes

SOCIALES, l8o.

suadés que leurs intérêts matériels et moraux sont intimement liés à ceux du clergé et de la royauté. La preuve qu'il en est bien ainsi, c'est que les paysans ont pris les armes pour éviter le mal immédiat dont ils étaient menacés, la conscription.

Maintenant les hostilités sont ouvertes et la bataille sociale va s'engager. Les forces en présence, que l'analyse avait déjà découvertes dans le premier livre, ont été rappelées et de nouveau passées en revue. Cette répétition peut être contraire aux règles de l'esthétique, mais, comme il s'agit ici moins de beauté que de vérité, le lecteur voudra bien l'excuser en se rappelant ce précepte de Descartes : « Faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. » (i).

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