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CHAPITRE II

Dans les débuts du drame révolutionnaire, nous nous sommes attaché à montrer l'acte de violence par lequel il commençait, et surtout les diverses influences qui pouvaient étendre la rébellion.

A ce sujet, il ne faut pas perdre de vue ce point important signalé dans la première partie : tout phénomène social résulte du concours de plusieurs antécédents qui peuvent se distribuer en deux groupes, les causes actives, et les causes patientes ou résistantes. Ici, les causes actives résident dans le parti novateur qui s'efforce d'introduire un changement •dans la constitution de la société. Mais ce serait s exposer à de graves mécomptes que de les considérer seules. Car le résultat final dépend de la force de résistance que peut opposer l'ancienne constitution sociale, représentée et défendue par l'Etat. Une faible secousse peut ébranler un pouvoir sans solidité, tandis qu'une insurrection formidable peut être étouffée par une puissance publique forte, énergique, en possession de ressources considérables.

Trois cas peuvent ainsi se présenter :

1° La répression de l'Etat est faible, soit par l'insuffisance des forces disponibles, soit par crainte de les employer. Et, alors, l'insurrection vite grandissante renverse le gouverne-

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ment et établit une autre constitution. Ce triomphe rapide de la rébellion contre les pouvoirs établis s'est produit, par exemple, dans les trois révolutions successives de juillet i83o, de février i8/i8 et de septembre 1870 ;

2° La répression est prompte, énergique et pleinement victorieuse. La tentative révolutionnaire avorte, et, après une courte période d'agitation, l'activité sociale reprend son cours habituel. Tel fut le sort des divers soulèvements qui se produisirent dans différents Etats de l'Europe, à la suite de la révolution française de i8/i8. Les tendances libérales qui s'étaient fait jour, particulièrement en Allemagne, en Autriche et en Italie, furent refoulées et l'ancien état de choses fut rétabli ;

3° La prépondérance de l'un des partis sur l'autre n'est pas assez marquée pour assurer son triomphe immédiat, et la lutte se prolonge avec des péripéties diverses.

C'est le cas le plus intéressant, parce qu'il se joue dans la société un véritable drame, oii les passions s'exaltent de part et d'autre et dont Tissue reste longtemps douteuse. C'est aussi le cas le plus fécond en enseignements. En suivant ces mouvements, en apparence capricieux et désordonnés, le sociologue, qui a découvert les causes essentielles des événements sociaux, a la satisfaction de constater que l'activité des hommes en société est soumise à des lois, et qu'au nombre des conditions essentielles qui règlent cette activité, se trouve Vidée. Idée émancipa trice et bienfaisante, quand elle est en harmonie avec la réalité sociale ; idée funeste et opprimante quand elle méconnaît la situation réelle et pousse à des réformes chimériques. Echecs ou succès ne sont donc pas dus au hasard, mais ils dépendent de causes déterminées, dont la connaissance plus exacte augmenterait la justesse de Faction politique.

C'est ce cas qu'il faut maintenant examiner avec les détails en rapport avec son importance.

Quelles que soient les causes qui les aient mis en présence, deux partis divisent la société. Si l'on se place dans riiypothèse de la marche progressive de la révolution et de son succès final, le parti révolutionnaire est destiné à se développer, tandis que l'Etat, avec les forces sociales intéressées à sa conservation, sera de plus en plus dépossédé deses pouvoirs. Deux mouvements se produisent ainsi en sens contraire. Pour les bien comprendre, il faut suivre les péripéties de la lutte engagée entre l'Etat et la révolution, et la suivre sur les différents terrains où elle a l'occasion de se produire.

Chacun des partis lutte avec ses ressources, ou, plus exactement, avec les ressources des diverses classes qui le constituent. Or, les produits de l'activité propre aux divers groupes de la société impliqués dans un parti, se répartissent en un certain nombre de faits : les faits économiques, politiques, religieux, intellectuels, militaires (i). D'où autant de luttes diverses.

Lutte Économique. — L'argent est une arme puissante. Aussi, les efforts du parti révolutionnaire tendent à tarir les ressources de l'Etat, et à accroître les siennes propres. De son côté, l'Etat se débat et s'ingénie à sortir de la situation difficile où les circonstances et surtout ses fautes l'ont placé.

Semblable à un riche imprévoyant et dissipateur, souvent il a sacrifié l'avenir au présent. Pour se créer des ressources temporaires ou pour payer des services viagers, il a accordé des privilèges héréditaires ; il s'est ainsi dépouillé d'une partie de ses droits et de la puissance que lui aurait

I. Cette énumération vise seulement à être complète. Quant à l'ordre suivi, il n'est pas fixé d'après l'importance des faits. Car celte importance est relative et varie suivant les révolutions. Remarquons en particulier que, si les faits économiques ont joué un rôle considérable dans les transformations sociales, ainsi que le soutient justement le matérialisme historique, cela ne veut point dire qu'ils aient, toujours et partout, exercé une influence prépondérante.

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conférés sa richesse laissée intacte. Sous l'ancien régime, toutes les terres possédées par la noblesse et par le clergé étaient exemptes de l'impôt. Par suite, les charges étaient retombées plus lourdement sur la bourgeoisie et sur le peuple des travailleurs manuels, paysans et ouvriers.

Avec une pareille imprévoyance, la situation est déjà difficile dans les circonstances ordinaires, lorsqu'il faut seulement subvenir aux dépenses normales. Mais, que des événements viennent à se produire qui imposent un accroissement considérable de dépenses, et l'équilibre des finances, depuis longtemps menacé, finit par se rompre. Les anciens moyens d'alimenter le trésor public deviennent impuissants. L'appel au crédit reste lui-même inefficace. Les possesseurs de la richesse se défient et s'abstiennent ; ou bien, ils n'accordent leur argent qu'à des conditions onéreuses plus capables d'aggraver la situation que d'y porter remède. La situation devient de plus en plus critique, et l'Elat se trouve acculé à des décisions diverses, mais qui sont toutes pleines de difficultés ou de périls.

Le meilleur moyen de sortir de cette impasse serait assurément de modérer les dépenses, en supprimant toutes celles qui sont superflues. Par malheur, les prodigalités inutiles frappent les yeux de tous, sauf des intéressés. Comment se refuser, quand on est reine, les colliers de diamant, supprimer les fêtes luxueuses, marchander les réjouissances avec la mesquinerie d'une âme bourgeoise ? Dans une cour, le luxe ne saurait jamais se déployer avec trop d'éclat, et prêcher l'économie, ce serait vouloir porter atteinte au prestige royal. Fidèle à ces idées, Galonné multipliait les prodigalités à mesure que le déficit se creusait davantage.

L'économie étant écartée, l'Etat est placé dans cette dure alternative : ou faillir à ses engagements ; ou créer de nouvelles ressources par des moyens légaux et avec l'appui des classes tenues éloignées du pouvoir. Le premier moyen, la

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banqueroute partielle ou totale, ne peut point se pratiquer indéfiniment. Les financiers n'ont pas assez de naïveté pour croire à des promesses souvent méconnues et à des contrats violés sans scrupule. Et, comme c'est dans leur monde que fleurit surtout l'adage économique : « les affaires sont les affaires », ils ferment leur caisse à double tour, pendant que les petits rentiers laissent dormir leurs économies, en attendant des temps meilleurs. Reste, comme suprême ressource, le recours aux communes (comme en Angleterre), aux états généraux (comme en France), aux classes qui sont restées longtemps à l'écart et qui, alors, sont appelées à conjurer la banqueroute menaçante.

Mais c'est là une concession dangereuse. Les représentants des communes ou du tiers deviennent des législateurs, et, comme leur mandat législatif n'est point nettement défini, ils vont, par une tendance propre à leur nouveau caractère, s'efforcer de l'étendre et user de leur influence à l'égard des classes qu'ils représentent.

En France, cette action favorable à un changement social ne se fait pas longtemps attendre : les privilèges en matière d'impôts sont abolis dans la nuit historique du 4 août. Mais cette égalité au point de vue économique ne sera bientôt plus jugée suffisante, et, à mesure que le parti révolutionnaire va gagner en force, il élèvera plus haut ses prétentions. Renversant les rôles, ce seront les anciennes classes privilégiées qu'il frappera par des lois d'exception et qui, par un privilège à rebours, auront à supporter des charges fiscales particulières. Ainsi, quand la guerre étrangère impose à la nation d'énormes dépenses, ce sont les biens du clergé et des émigrés qui servent de gage aux assignats, et qui permettent de couvrir les énormes frais qu'entraîne l'entretien d'armées combattant sur toutes les frontières.

Inutile, d'ailleurs, d'entrer dans le détail des mesures législatives qui sont prises par les différentes assemblées. Il suf-

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fit pour les besoins d'une explication sociologique, c'est-àdire, scientifique, de faire ressortir que Vassiette de timpôt est dans une dépendance étroite avec les dispositions de la majorité, dispositions qui sont dépendantes, à leur tour, des intérêts des classes dont les représentants ont la charge. Or, qu'il s'agisse d'assemblées révolutionnaires ou de chambres législatives régulières, l'histoire nous montre l'invariabilité de cette relation : les membres de ces assemblées s'eflorcent de faire prévaloir dans la législation les lois fiscales les plus favorables aux groupes professionnels dont ils sont les interprètes. Pendant la Réforme, les biens du clergé catholique sont sécularisés, et la noblesse s'en empare. — Sous Charles 1er, quand la guerre civile éclate, le Parlement la prolonge au prix de grands sacrifices actuels, mais pour s'opposer aux progrès du papisme et pour conjurer la reprise des biens ecclésiastiques qui serait la conséquence de ces progrès. Plus tard, lorsque le parti royal est en déclin et que de nouvelles élections ont donné aux Indépendants plus de pouvoir, la Chambre des communes révoque l'ordonnance qui avait accordé, aux femmes et aux enfants des délinquants, le cinquième du revenu des séquestrés (i). — En i848, le droit au travail fut proclamé par la Constituante, composée de membres animés pour le plus grand nombre de sentiments démocratiques. — A la Chambre des députés,un débat récent sur « les bouilleurs de cru » a montré avec quelle énergie les députés des circonscriptions vinicoles défendaient les intérêts de leurs électeurs, menacés de la suppression de leur ancien privilège.

La lutte économique se poursuit sur le terrain proprement révolutionnaire, par des actes que la loi n'a pas prévus, ou même qui sont en pleine contradiction avec elle. Les agents administratifs sont de moins en moins obéis. Au

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