I. Guizot. Histoire de la Révolution d'Angleterre, II, i
LUTTE DES DEUX PARTIS l()5
commencement, les résistances étaient exceptionnelles et isolées. Elles se multiplient à mesure que les pouvoirs publics perdent de leur autorité, et enfin elles deviennent générales, lorsque les contribuables, opposés à TEtat, ont constaté son
t impuissance à sévir.
Dès 1789, les paysans français refusent de payer toute espèce d'impôt, et sur toutes les parties du territoire éclate une sorte d'anarchie oii les violences contre les agents du fisc deviennent de plus en plus fréquentes. Non seulement les populations s'affranchissent de leurs anciennes obligations, mais, sans attendre la ratification des pouvoirs publics, elles s'emparent des vivres nécessaires à leur subsistance et des armes utiles à leur défense. C'est surtout dans les agglomérations urbaines, où les troubles augmentent la misère, que cette lutte pour la vie sévit avec le plus de vivacité et parfois même de fureur. Les femmes, qui ont la charge de nourrir la famille, deviennent furieuses en voyant leurs enfants manquer des choses les plus nécessaires à la vie. Elles descendent dans la rue et, avec tout l'aveuglement, mais aussi toute la force de la passion, elles vocifèrent leur haine contre les aristocrates, les riches, les accapareurs ; elles se mêlent aux hommes, attaquent les convois de farine ou, comme les Parisiennes d'octobre 1789, vont à Versailles chercher u le boulanger et le petit mitron ».
Ces troubles ont une répercussion inévitable sur la production et sur la circulation.
Ce qui est Tâme du commerce, c'est la confiance, c'est la tranquillité et l'ordre. Or, si ces conditions viennent à manquer, les transactions régulières cessent, et les négociants ont place aux agioteurs. Le commerce devient un jeu, où se risquent seuls les audacieux qui se plaisent aux coups imprévus de la fortune. Ou plutôt, c'est une sorte de lutte, où tous les procédés sont bons, pourvu qu'ils conduisent au succès, c'est-à-dire, à l'accumulation rapide de grandes
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richesses. De là des fraudes et des spoliations plus ou moins déguisées qui augmentent la misère, et provoquent la défiance et les soupçons. Incapables de se procurer les marchandises de première nécessité, les malheureux agissent sur les pouvoirs publics et les poussent à décréter des mesures parfois maladroites, comme les lois du maximum, qui font empirer la situation plutôt qu'elles n'y portent remède.
Quand la circulation est entravée, la production se ralentit et, sur un grand nombre de points, elle cesse. De nombreux ateliers se ferment et jettent dans la rue une foule d'ouvriers condamnés ainsi au chômage forcé. Les grandes agglomérations urbaines sont surtout frappées, parce que la production n'y est pas limitée aux besoins de la population mais qu'elle s'étend sur un cercle beaucoup plus large, ouvert à l'industrie en temps ordinaire, fermé actuellement par suite des circonstances.
Une autre conséquence, c'est que tous ces ouvriers en chômage, privés de leur salaire habituel, se trouvent eux et leur famille dans une situation de plus en plus difficile, à mesure qu'elle se prolonge. Misère, souffrances, colère, plaintes, violences contre les auteurs supposés du mal, telle est la série des sentiments et des actes qui se développe chez ces malheureux troublés brusquement dans leur fonction. Il en résulte de nouvelles perturbations économiques. Quelques-uns, il est vrai, trouvent un autre genre d'occupations. Les jeunes gens, en particulier, se lancent avec ardeur dans les voies nouvelles qui leur sont ouvertes. Il arrive aussi que beaucoup cherchent l'emploi de leur activité en entrant dans les gardes civiques, dans les milices et autres troupes que le parti révolutionnaire organise pour résister à la force armée dont disposent les pouvoirs publics. Mais ce sont des forces perdues pour l'industrie et le commerce. En outre, la foule des désoeuvrés s'accumule, malgré tout, dans les centres
urbains et constitue une armée toujours prête pour l'émeute.
Aussi, pendantla Révolution, la question des subsistances devint la question capitale dans les grandes villes, etplus particulièrement à Paris. Ce problème de la vie quotidienne, ne se posait pas seulement pour les prolétaires et pour la foule des ouvriers sans ouvrage, mais encore pour les boutiquiers, les rentiers qui avaient mis en réserve quelques économies, et même pour les gens exerçant des professions libérales. De là toutes les mesures, aussi vexa toi res que vaines, qui étaient prises pour assurer la vie du parti révolutionnaire victorieux : u Tous les objets nécessaires à la vie, dit M. Espinas (i), étaient distribués selon l'ordre des arrivées, également : queue pour le pain, queue pour la viande et.les légumes secs, queue pour le charbon, queue pour le bois, queue pour le billon. Plus de beurre, de savon, plusde chandelles. Les rations de pain descendirent à trois quarterons par jour et par tête. Le pain manqua dans certaines villes... »
Les individus vulgaires et les foules agissent sous la pression delà passion et de l'instinct. Il appartient aM^personnalités en relief d'intellectualiser le sentiment, et de mettre sous l'égide des idées les tendances souvent aveugles de l'égoïsme individuel ou collectif. C'est ici qu'apparaît le rôle des guides économiques, rôle très important puisque l'intelligence, dans ce cascomme dans tous ceux où elle a lieu de s'exercer, soustrait en partie les événements sociaux à la nécessité qui préside au développement des faits purement physiques.
C'est le parti, conservateur ou révolutionnaire, qui fixe le but. Et le financier, qui nettement s'écarterait de ce but, manquerait d'autorité ou risquerait de passer pour traître. Ainsi en 1793, pendant le règne des sans-culottes, le prin-
I. La Philosophie sociale du XV IW siècle et la Révolution, p. i8i.
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cipe dominant, dont il ne faut point s'écarter si l'on ne veut pas être taxé d'aristocrate, c'est celui de l'égalité, une égalité stricte, qui fasse disparaître toutes les inégalités de la fortune et qui considère toute forme de richesse comme une marque d'incivisme. Dans son chapitre. Le Socialisme et la Révolution française, M. Espinas montre, par de nombreuses citations, le souci qu'avaient les Hébert, les Chaumette, les Saint- Jus t, les Robespierre et tant d'autres de frapper les riches au profit des prolétaires. « Que tous les sans-culottes soient payés, dit Robespierre le 8 mai à la Convention, aux dépens du Trésor public qui sera alimentépar les riches, et que cette mesure s'étende danstoute la République. » (i).
Toute la force de celui qui aspire à diriger les tendances plus ou moins obscures d'un parti vient donc de la confiance qu'on lui accorde. Mais, où il y a une part de contingence, c'est dans les conceptions économiques les plus propres à réaliser l'idéal impérieusement réclamé par le parti au pouvoir. La liberté reprend sur ce point ses droits. Puisque l'issue dépend, en partie, des combinaisons heureuses ou maladroites de l'intelligence, on aperçoit la possibilité d'échapper au pur fatalisme et de ne pas assister en spectateurs impuissants au déroulement nécessaire d'une évolution, " dont la ^coutbe serait, pour ainsi dire, tracée de toute éternité.
Cette remarque a son application naturelle dans la pratique. Ici, où il s'agit de théorie et où il faut montrer la marche réelle des événements, l'observation nous découvre l'importance des conceptions économiques. Si les projets sont absurdes, la violence mise à leur service n'aboutit pas à les faire prévaloir. Les décrets législatifs sont impuissants quand ils vont à l'encontre des lois économiques, ou quand ils sont en opposition avec les tendances fondamentales de la nature humaine. On décrète le maximum pour les denrées