‹ Essai sur les révolutionsChapitre 23 sur 44 · I. Guizot. Hist. delà Rév. d'Angleterre, I · texte numérisé non relu

I. Guizot. Hist. delà Rév. d'Angleterre, I

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Tel est le caractère des exécutions qui se sont produites à Paris, dans certaines journées historiques. De Launay est mis à mort, parce qu'il est la personnification du régime détesté des prisons d'Etat ; Flesselles, Foulon, Berthier, parce qu'ils représentent les accapareurs et les affameurs du peuple. Dans les massacres de septembre, ce sont des catégories sociales que l'on frappe plutôt que des individus, dont la conduite particulière ne peut être connue. Les Septembriseurs égorgent, en effet, les prêtres réfractaires, les nobles partisans des émigrés, les Suisses antipatriotes de profession, les défenseurs de la royauté et, à défaut de la reine, son amie et son inspiratrice, M^^ de Lamballe. En province, des exécutions de cette nature se produisent à Nîmes, à Avignon et dans beaucoup d'autres villes, où des pouvoirs réguliers n'existent pas, ou, du moins, n'ont pas la force voulue pour réprimer les émeutes populaires.

Au contraire, un parti est plein d'indulgence pour ses membres, alors même qu'ils se seraient rendus coupables des actes qu'on juge, le plus ordinairement, criminels. Il les prend sous sa protection, les défend quand ils sont accusés, et, s'ils sont mis en prison, emploie la violence pour les délivrer. Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, Marat est absous, grâce aux manifestations sympathiques du peuple qui le porte en triomphe à la Convention. — Dans les journées de Septembre, les prisonniers considérés comme patriotes étaient relâchés au cri de : Vive la Nation I...

Mais ces jugements, où l'identité des inculpés n'est pas toujours exactement connue, sont trop manifestement contraires à la justice, pour être longtemps tolérés. Aussi, dès que le parti révolutionnaire prend un peu de solidité, il essaie de donner quelque régularité à la fonction judiciaire. Il organise des tribunaux : mais des tribunaux dont les membres sont dévoués aux idées et aux principes de justice que le parti proclame. Des juges ainsi recrutés participent

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aux passions de l'époque, et, des attributs de la justice, ne gardent guère que le glaive pour frapper leurs adversaires. Tel fut le célèbre tribunal révolutionnaire établi par la Convention. Il observait les règles les plus indispensables de la procédure, poursuivait surtout les suspects de menées contre-révolutionnaires, les arrêtait, instruisait rapidement l'affaire, traduisait les inculpés en jugement et, après réquisitoire de l'accusateur public, prononçait la sentence. Mais sa justice restait encore trop expédilive et surtout trop partiale. Il en est de même d'ailleurs de tous les tribunaux exceptionnels qui, établis en temps de crise et dans un but déterminé, ont pour principal souci le désir de satisfaire aux vues du pouvoir qui les a créés.

Ce n'est que plus tard, qu'une organisation judiciaire s'établit et fonctionne régulièrement. Mais il faut pour cela que la lutte aiguë ait cessé et que la révolution ait triomphé sans conteste. Cette organisation nouvelle rentre alors dans les effets de la révolution, et, par suite, appartient à notre troisième partie.

Le Pouvoir Exécutif. — Veiller au maintien de l'ordre et à l'exécution des lois, tel est le rôle du pouvoir exécutif. Pour bien comprendre les causes qui l'empêchent d'exercer sa fonction, il faut tout d'abord connaître ce qui fait sa force en temps normal.

Exécuter les lois confère à ceux qui en sont chargés une grande puissance. En effet, les lois ne sont jamais assez précises pour ne pas laisser dans l'application une grande latitude. Voilà la porte ouverte aux abus favorables à l'extension de la puissance executive. Car, suivant les intérêts de leur autorité, les chefs d'Etat et les agents exécutifs subordonnés montrent plus de sévérité dans la répression des délits, ou, au contraire, ferment volontairement les yeux sur des illégalités manifestes. Certaines lois tombent ainsi en désuétude, pendant que d'autres conservent -toute

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leur vigueur répressive, ou même deviennent plus dures que la législation primitive ne l'avait établi et voulu.

Ces empiétements du pouvoir exécutif se produisent surtout quand le pouvoir législatif est intermittent ou trop faible. Dans l'intervalle des convocations des états généraux, la Royauté reprenait tous ses droits et écartait les dispositions restrictives que, sous la pression des circonstances, elle avait consenties. Les Parlements français avaient bien aussi, par leur droit d'enregistrement et de remontrance, quelque part de puissance législative. Mais ce n'était là qu'une ombre. Une ombre capable d'effrayer les minorités royales, mais dont avaient facilement raison les lits de justice, tenus par les rois en pleine possession de leur force.

Non seulement les gouvernants ont la faculté d'incliner les lois dans le sens de leurs préférences, mais ils disposent encore de moyens très nombreux et très efficaces pour augmenter leur pouvoir. Il ne faut pas oublier que la puissance executive a l'énorme prérogative de répartir les charges et de distribuer les exemptions, les grâces, les faveurs. Aux adversaires, tout le poids des obligations ; aux tièdes, une stricte justice ; aux amis, le trésor inépuisable des indulgences et des bénéfices dans la large acception que ce mot comporte. Est-il étonnant, après cela, que le nombre et le dévouement des partisans s'accroisse ?

En outre, une savante organisation fait que l'impulsion, partie du centre, se communique, par des voies sûres, jusqu'aux extrémités. Cette organisation est due à la hiérarchie des fonctionnaires, répartis sur toute la surface du territoire, et exécuteurs, d'ordinaire fidèles, des ordres qui émanent du chef de l'Etat. Ce sont des exécuteurs fidèles, parce que, malgré les différences de degré qui les séparent, tous les membres d'une hiérarchie ont entre eux une certaine communauté de nature, et sont animés d'un esprit semblable.

L'observation nous montre que le subordonné est bien le

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représentant du supérieur et qu'il en reflète avec beaucoup d'exactitude la physionomie morale. Il est hautain, dur, plein de morgue et de solennité gourmée, quand le gouvernement est autoritaire ; il est souriant, bénin, d'un accueil aimable et de manières courtoises, lorsque les chefs donnent l'exemple de la bienveillance. Il pousse même le désir de la ressemblance jusqu'à copier les particularités physiques du maître, sa perruque ou sa coupe de barbe.

Le trait fondamental de leur caractère, trait qui est apparent même aux degrés inférieurs de l'échelle ; c'est le goût de l'autorité qui résulte de l'exercice du pouvoir. Commander et être obéi deviennent, chez tous les dépositaires de l'autorité, des besoins qui se fortifient avec le temps et qui prennent des proportions énormes quand ils ne sont pas refrénés par les résistances légales.

Cette similitude de caractère, aux divers degrés de la hiérarchie, est une réalité que non seulement l'observation constate, mais qui est, de plus, en harmonie avec les effets bien connus de l'imitation et de la contrainte. L'inférieur a tout intérêt à plaire au supérieur. Or, il n'a pas de meilleur moyen de lui être agréable que de lui ressembler. Donc, il l'imitera, avec un désir très réel et très vif d'être une copie exacte de son modèle. D'ailleurs, si, par incapacité, négligence ou incompatibilité de nature, le subordonné restait trop dissemblable, il s'exposerait à des reproches, ou même, dans le cas où son originalité inopportune persisterait, il risquerait de perdre son emploi.

Tout concourt donc à mettre l'intelligence et l'activité des fonctionnaires au service du pouvoir central. Il en résulte une grande force, tant que le principe de subordination est sincèrement accepté et loyalement pratiqué, et que d'ailleurs les forces antagonistes n'ont pas pris trop de développement. Mais, en temps de révolution, ces deux conditions sont mal remplies. Aussi, le pouvoir exécutif, qui appartenait

exclusivement à l'Etat, tend à passer de plus en plus entre les mains du parti adverse.

D'abord, après les attaques livrées aux agents du pouvoir et qui n'ont pas été réprimées avec succès, le lien hiérarchique se relâche. Les inférieurs n'ont plus la même confiance dans leurs chefs. Ils doutent soit de leur habileté, soit de leur bon vouloir, soit de leur puissance. Et chacune de ces hypothèses aboutit à la même conclusion, c'est qu'ils n'ont plus à compter sur l'appui qui faisait leur force. Par suite, ils se sentent isolés, et, en présence d'adversaires qui deviennent plus nombreux et plus menaçants, ils prennent peur. Ils n'ont plus foi dans la solidité du gouvernement, et commencent à tourner les yeux vers le nouveau régime dont la venue s'annonce pleine de promesses pour les uns, pleine de menaces pour les défenseurs attardés du passé.

Les sentiments de crainte et d'espoir exercent leur influence habituelle sur l'intelligence. Sans avoir pleine conscience des causes de ce revirement intellectuel, les fonctionnaires se mettent à concevoir des doutes sur la légitimité même du pouvoir dont ils étaient les agents autrefois convaincus. De défenseurs, ils deviennent critiques, et, à la première occasion, adversaires, ou tout au moins fonctionnaires passifs qui laissent avec prudence passer le flot révolutionnaire, sans autre ambition que de rester inaperçus.

Les chefs, pour des raisons analogues, restreignent de plus en plus leur fonction. Ils n'ont plus confiance dans la fidélité et le zèle de leurs subalternes. Aussi, ils ne commandent pas, dans la crainte de n'être pas obéis, ou ils commandent mollement, sachant qu'ils n'ont plus les moyens d'imposer leur volonté. En outre, ils se sentent surveillés. Et, dans la crainte de se compromettre, ils tergiversent, hésitent, évitent toutes décisions qui engageraient à fond leur responsabilité. Eux aussi, ils songent à la ruine du

gouvernement et au triomphe de la révolution qui progresse. Par prudence, ils attendent les événements.

De sorte que tout concourt k séparer le faisceau des forces auparavant réunies, et à diminuer la valeur du pouvoir exécutif.

Cette faiblesse est d'autant plus grande qu'elle s'accompagne d'un progrès contraire dans le parti adverse. Le succès appelle le succès. Les violences incohérentes du début cessent pour faire place à une organisation de plus en plus régulière et solide. Les chefs du mouvement prennent chaque jour plus d'autorité auprès d'agents subordonnés, répandus dans la capitale et dans les provinces, et dont le nombre s'accroît sans cesse. Ce sont des aspirants aux nombreuses fonctions que la chute du gouvernement laisserait libres. Ils se montrent pleins de zèle pour les mériter, pleins d'ardeur dans l'espoir du succès prochain. D'où viennent-ils? Leur recrutement se fait de quelques chefs ambitieux ou mécontents qui tentent la fortune. Mais il s'opère surtout chez les agents subalternes que les nouveautés séduisent et qui ont plus à gagner qu'à perdre au changement. D'ailleurs, la lutte est tellement vive et étendue, qu'elle ne permet point de rester à l'écart. Point de milieu, il faut choisir. Ceux qui ne sont pas avec le parti révolutionnaire sont contre lui et ont tout à redouter de sa colère.

Une des forces les plus actives de la Révolution française fut le club des Jacobins, qui avait son siège à Paris et dont les ramifications s'étendaient sur toute la France. Cette société formait, à la lettre, un Etat dans l'Etat. Elle manquait de tout caractère officiel et ne disposait d'aucun pouvoir légal; et cependant, sa puissance était telle qu'elle dominait les délibérations des assemblées législatives, imposait ses vues aux ministres, surveillait les fonctionnaires, intimidait les suspects, contrecarrait les menées hostiles au développement de la révolution et, par son audace aidée d'une

savante organisation, finissait par annihiler le pouvoir régulier. — La Ligue est encore un exemple frappant d'une association, formée en dehors des lois par l'adhésion volontaire de ses membres. Cette association prend une assez grande force pour battre en brèche la puissance royale et lui imposer, en somme, ses conditions les plus importantes. Henri IV n'achète Paris et la couronne que par l'apostasie. — Le (( Govenant » écossais, les puritains et les autres sectes religieuses en Angleterre, les « Gueux » des Pays-Bas fournissent d'autres exemples du même genre, exemples dont il est inutile de poursuivre l'énumération.

La tactique, suivie dans les attaques contre le pouvoir exécutif, présente une certaine régularité. Tant que le parti est encore faible, il s^abslient, par prudence, de frapper à la tête. Ainsi, il évite d'attaquer le roi. Au contraire, il proteste de son zèle pour lui et proclame l'inviolabilité royale. Ce n'est pas le prince qui est responsable des défectuosités de l'administration, ce sont les ministres qui interprètent mal ses volontés et qui trahissent ses meilleures intentions. Donc, ils sont indignes de la confiance du roi qui doit les révoquer.

Mais le changement de quelques hommes ne suffit pas le plus souvent pour modifier l'état social. De petites concessions ne font qu'aviver les désirs et accroître la hardiesse. La responsabilité remonte des ministres à celui qui les choisit, les inspire, ou du moins, ratifie leur conduite. C'est au chef de l'Etat qu'on finit par s'attaquer, comme à la cause éminente du mal. Telle fut la marche suivie, en particulier, dans les révolutions d'Angleterre et de France. Après les supplices de SrafTord et de Laud, la mort de Charles 1er; après la déchéance des créatures du roi et l'impuissance des ministères — impuissance attribuée aux intrigues royales — l'emprisonnement de Louis XVI, son procès et sa mort.

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En résumé, la force du pouvoir exécutif vient surtout du droit que le gouvernement possède de nommer, à des fonctions honorifiques et lucratives, ses partisans les plus zélés. D'un autre côté, tout l'effort du parti hostile consiste à intimider ces fonctionnaires, à entraver leur action et, ce qui est encore préférable, à les éliminer et à les remplacer par un personnel dévoué aux nouvelles institutions. Ce renouvellement du personnel administratif est la marque la plus certaine de la marche ascendante d'une révolution. De toute nécessité, si l'esprit du personnel est différent, la pratique administrative se modifiera d'autant plus que les idées et les sentiments présenteront plus de contraste.

Lutte Religieuse. — L'histoire montre que la religion a été le plus souvent mêlée aux révolutions. Parfois même, elle a été le fait dominant et a servi à caractériser le mouvement social, dont elle avait été la cause la plus active.

Ce fait s'explique par la solidarité qui unit tous les groupes sociaux, solidarité telle que des changements importants, réalisés quelque part, ont un nécessaire contre-coup dans les autres parties du corps social. Dans une lutte qui heurte violemment les partis contraires, et cela sur les terrains les plus variés, il est impossible que la religion, ou plutôt, comme la religion n'a de réalité que dans les personnes qui la professent, il est impossible que ces personnes restent à l'écart dans une calme indifférence.

Quelle sera leur attitude en présence des événements qui tendent à une transformation sociale.^ Nul doute à cet égard. Elles seront favorables au mouvement révolutionnaire, toutes les fois que les réformes, réalisées ou tentées, seront en harmonie avec leurs croyances, aspirations et habitudes religieuses. Et leur ardeur à défendre les nouveautés sera proportionnée à l'intensité de leur foi. Dans le cas où leur vie religieuse serait menacée, elles se tourneraient, au contraire, contre les novateurs et se feraient les défenseurs de

lancien régime; défenseurs d'autant plus actifs que les changements jetteraient plus de trouble dans leur conscience, dans leur manière de vivre et dans leur être social. Il se formera ainsi, au point de vue religieux, deux partis, l'un partisan des réformes, l'autre conservateur du passé.

Pour connaître leur action sur la marche des événements, il faut, tout d'abord, connaître la composition de ces deux partis.

Les conservateurs des traditions religieuses ne sont pas toujours d^accord avec l'Etat. Mais ils se trouvent dans les rangs de l'opposition, quand l'Etat, par l'usage de sa puissance législative, judiciaire et executive, porte atteinte aux croyances, aux privilèges ou aux garanties accordées par des lois antérieures. Tel est le cas des deux révolutions accomplies en Angleterre au xvii^ siècle. Elles eurent toutes deux un caractère religieux, parce que toutes les formes du protestantisme s'unirent entre elles et avec les autres catégories de mécontents pour s'opposer aux innovations de Charles P"^ et de Jacques II, soupçonnés d'incliner vers le papisme et de menacer l'existence des Eglises constituées.

D'autre part, les novateurs religieux ne sont pas toujours opposés aux pouvoirs publics. Mais, associés à la fortune des gouvernants, ils ont à soutenir le choc de la rébellion, qui cherche à détruire, avec l'Etat, les germes d'une innovation détestée. Tel fut le cas de la Réforme en France, à la fin du règne de Henri III et surtout pendant les années qui suivirent la mort de ce roi. Les Huguenots avaient pour eux la force des armes et l'autorité attachée au successeur légitime des Valois. Mais ils avaient à lutter contre la masse du public, hostile à leurs idées et qui, formant une ligue matérielle et morale, avait fini, malgré des insuccès dans tes combats, par obtenir gain de cause.

Cette remarque préliminaire permet d'envisager les partis religieux en eux-mêmes et abstraction faite de leurs rapports

avec l'Etat, puisque, suivant les cas, ils peuvent compter sur son appui, ou, au contraire, avoir à supporter Je poids de sa puissance.

La révolution, avons-nous dit, est en marche. Gela veut dire que des troubles de diverse nature se sont produits : troubles économiques, nés des nouvelles lois fiscales, des violences populaires, des luttes armées, du désordre jeté dans le commerce et dans l'industrie; troubles politiques et civils engendrés et par une génération rapide de lois, décrets, ordonnances qui bouleversent l'ordre social, et par l'impuissance répressive des tribunaux, et par la faiblesse d'un gouvernement qui se désagrège, tandis que l'opposition grandit et se fortifie.

Si la religion n'était qu'un sentiment intérieur, renfermé dans la conscience, ne vivant que d'espérances solitaires, caché dans l'asile mystérieux des personnalités individuelles, elle conserverait, au milieu des tempêtes, la sérénité chantée par Lucrèce. Les yeux fixés sur l'idéal divin, l'homme religieux, satisfait d'entretenir au fond de son être une foi pleine de promesses éternelles, resterait étranger aux perturbations sociales, ou, du moins, s'il y participait, ce ne serait point pour des motifs religieux.

Mais cet isolement mystique n'existe pas. Les sentiments religieux ont sans doute leur racine dans la nature humaine mais ils ne s'y développent pas spontanément. Les consciences communiquent, et, avant que les tendances individuelles aient eu le temps de prendre une forme originale, elles reçoivent leur direction de l'époque et du milieu confessionnel. A leur tour, ces consciences frappées à l'empreinte commune, transmettent à d'autres les croyances reçues. Il se forme ainsi, dans un Etat, une ou plusieurs sociétés spirituelles, où tous les membres admettent un même credo et s'intéressent à sa conservation.

Cependant, tous ne le font pas avec le même zèle. Et il

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est important, pour mesurer l'influence de ces groupes religieux, d'en connaître les éléments les plus actifs.

Les croyances communes ne resteraient pas longtemps dans le même état, si elles n'étaient point fixées dans des formules rigoureusement définies, et maintenues par des cérémonies, où tous les mouvements et les moindres gestes sont réglés ayec l'exactitude la plus minutieuse. Cette science, souvent compliquée, des formules hiératiques et des cérémonies religieuses n'est pas à la portée de tous. Et cependant, ce n'est là encore que l'écorce de la religion, les signes symboliques d'une réalité cachée. Il faut pénétrer plus avant, dans ces profondeurs mystérieuses où il devient possible d'entrer en communication avec les puissances souveraines, dominatrices de la nature et de l'humanité, sources de peines infinies et de récompenses éternelles. Or, tous sont loin d'être également capables de percer ces mystères, et d'arriver à la foi solide et sûre. Beaucoup, absorbés par leurs travaux quotidiens, ne songent même pas à se poser de pareils problèmes ; une petite minorité seule s'y intéresse. Et encore, malgré le désir sincère d'arriver à la vérité, tous, dans cette minorité, ne tomberaient point d'accord s'ils jouissaient d'une pleine liberté. Témoin les hérésies des premiers temps du christianisme, hérésies si fréquentes, tant que l'autorité religieuse ne fut pas assez forte pour réprimer les fantaisies ou, si l'on veut, les interprétations individuelles.

Comment donc l'accord dans les dogmes et dans le culte s'obtient-il ? Par deux moyens, l'autorité qui provoque l'imitation et la contrainte qui Timpose. Or, ces deux moyens supposent l'existence d'une hiérarchie : d'un côté, des maîtres qui ont le prestige de la science et le pouvoir de commander ; de l'autre des fidèles qui écoutent et qui obéissent. Yoilà donc la société religieuse divisée en deux parties : l'une qui a surtout pour mission d'instruire, l'autre qui a l'obligation Bauer i3

d'accepter renseignement donné, sans avoir la liberté d'y introduire des modifications essentielles.

Par la loi de la division du travail, dont Faction se fait sentir ici comme dans les autres phénomènes sociaux, les deux parties vont se séparer de plus en plus. Les simples fidèles, conscients de leur infériorité, prendront une attitude plutôt passive au sujet des questions religieuses, et ils tourneront leur activité dans des voies diverses, suivant les nécessités de la vie sociale Au contraire, le petit nombre de ceux qui auront plus de compétence, plus de goût, plus d'ardeur en ces matières, tendront à constituer une catégorie spéciale, une élite qui se consacrera exclusivement aux études et aux pratiques religieuses.

Que cette occupation, décorée du nom de sacerdoce, soit réellement supérieure aux autres, il n'importe. L'important à signaler ici, c'est qu'elle constitue une véritable profession, soumise à des conditions matérielles, capable de donner à l'esprit et au caractère une empreinte spéciale, et imposant pour son exercice un ensemble d'actes déterminés. Les religieux les plus adonnés à la vie contemplative doivent vivre. Par suite, s'ils ne sont pas eux-mêmes producteurs de richesses, — ce qui est fréquent — il faut qu'ils tirent leur subsistance d'offrandes, de dons, de legs fournis par les fidèles qui ont recours à leurs offices. En outre, les donations et les legs les mettent en rapport avec l'Etat ; car la transmission des biens ne s'opère pas en toute liberté. Elle est soumise à des règles imposées par le pouvoir. En particulier, quand les donations ont la prétention d'être perpétuelles, il faut, pour que ce caractère anormal leur soit reconnu, la constitution d'un privilège accordé et garanti par la puissance publique. D'un autre côté, les chefs des communautés religieuses, pour rempUr leur office de guides et de directeurs, ont besoin d'une autorité qui leur permette de rectifier les croyances erronées et de corriger les actes

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contraires à des prescriptions précises. Mais quel est le domaine légitime de leur juridiction et quelle est l'étendue de leur pouvoir répressif? Voilà deux nouvelles sources de rapports avec l'Etat, Inutile, d'ailleurs, de passer en revue tous les cas où les deux pouvoirs, temporel et spirituel, entremêlent leurs fils. 11 suffit de rappeler, pour la question qui nous occupe, que les choses de la religion ne se produisent pas dans l'empyrée, mais qu'elles touchent au sol et tiennent, par mille rapports, à la société.

Or, dans les bouleversements sociaux, quels sont les individus qui, pour des raisons religieuses, vont être le plus directement atteints, soit en*bien, soit en mal ? L'histoire et la logique répondent à la fois : les professionnels de la religion, pontifes, prêtres, pasteurs, moines, tous ceux, quel que soit le nom qui les désigne, dont la fonction principale est de surveiller et de pratiquer avec exactitude les cérémonies du culte. Voilà l'élément actif du parti religieux, celui qui prendra la tête du mouvement et qui le dirigera dans le sens de ses intérêts de classe.

Gela ne veut point dire que ces chefs religieux peuvent agir d'une façon capricieuse, arbitraire, sans tenir compte des idées, des sentiments et des habitudes propres au corps des fidèles. Ils sont dans la même situation que les autres chefs de parti, à l'égard de la foule qu'ils ont la prétention de diriger. Ils peuvent beaucoup, ils ne peuvent pas tout. Leur force est empruntée. Elle est faite de toutes les forces individuelles, prêtes à l'attaque ou à la résistance, à la condition qu'on ne s'écarte pas trop du point où les portent, plus ou moins inconsciemment, leurs croyances, leurs idées, leurs désirs, leurs intérêts. A certains moments, les exhortations des prêtres et autres chefs religieux soulèvent les masses ; à d'autres, leurs appels les plus éloquents restent sans effet. Pourquoi ? c'est que, dans le premier cas, il y avait correspondance de sentiments et d'intérêts, et que, dans le

second, cet accord n'existait pas. Ces restrictions faites, il n'en reste pas moins acquis que, grâce à leur autorité, les prêtres arrivent souvent à grouper les forces individuelles, à leur donner plus de cohérence et à leur imprimer une direction plus efficace.

Mais pour qu'on n'accuse pas la théorie précédente de se renfermer dans des généralités qui pourraient paraître vagues, tâchons d'en éclairer les principes à la lumière des faits.

Soit la lutte religieuse pendant la Révolution française. Deux partis sont en présence, l'un qui cherche à conserver le plus possible du passé, l'autre qui combat le catholicisme comme un obstacle aux réformes. Or, de quels éléments se compose le parti conservateur ? En première ligne des membres du clergé, qui peuvent présenter quelques différences sur des points secondaires, mais qui, dans le fond, sont animés de sentiments semblables. Ainsi, les curés se rallient au tiers état pour la réunion des trois ordres ; ils ne font pas non plus obstacle à l'aliénation des biens du clergé, qui servent surtout au luxe des évêques et qui, aux yeux des plus honnêtes, paraissent peu compatibles avec les vertus évangéliques. Mais, plus tard, quand la Constitution civile et Tobligation du serment constitutionnel semblent porter atteinte à l'autorité du prêtre, la plupart des membres du clergé, à quelque degré de la hiérarchie qu'ils soient placés, se sentent menacés dans leur fonction même et dans les avantages de diverse nature qu'elle comporte. Et comme, d'autre part, ils ne reçoivent pas des compensations suffisantes, ils font bloc, pour ainsi dire, et offrent une résistance générale.

Cette résistance est d'autant plus efficace que les ministres du culte et les membres des congrégations forment, après l'épuration des éléments inférieurs produite par les circonstances elles-mêmes, un corps homogène oii la solidarité

n'existe pas seulement en fait, mais où elle est reconnue et sentie.

L'action peut, d'ailleurs, se concerter d'autant plus facilement que les membres, tout en étant semblables par les idées, les intérêts et les aspirations, ne sont cependant pas complètement égaux. Ils sont subordonnés les uns aux autres et soumis à une hiérarchie qui est admise sans réserve, parce qu'elle est moins l'expression faillible de la volonté des hommes qu'une institution réellement divine. Excellente condition pour obtenir la meilleure des obéissances, celle qui n'est pas seulement imposée par la crainte, mais qui vient de l'adhésion volontaire de l'esprit confiant dans la supériorité du maître. En outre, le clergé sait qu'il n'est pas isolé. Il a des auxiliaires, des défenseurs, des amis dévoués et puissants, au delà des frontières. L'histoire lui a appris que de semblables crises se sont produites et que l'Eglise, par sa patience inlassable, a pu les traverser, en reprenant plus tard les positions perdues. Car l'Eglise est une société plus étendue et plus puissante que la nation : tandis que les nations changent ou même disparaissent, elle reste, pense-t-elle, immuable avec des promesses d'éternité. Telles sont les idées qui, au milieu des situations les plus critiques, entretiennent l'espoir et encouragent la résistance. Aussi, quand le pape rejette la Constitution civile et le serment constitutionnel, les prêtres en majorité deviennent des insermentés et des réfractaires ; mais ils restent, malgré tout, les vrais interprètes de la doctrine et conservent leur autorité auprès des autres membres du parti.

Les chefs ne suffisent pas pour constituer ni une armée ni un parti. A côté de l'élite, il faut des membres plus obscurs qui soient disposés à prêter aux chefs leur concours moral et, à l'occasion, leur appui matériel et physique.

Ce qui décide à entrer dans un parti religieux, ce sont moins les convictions dogmatiques que les exigences de la

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profession. Ou plutôt, les deux choses sont le plus souvent unies et c'est la profession qui, après les préparations conimunes de l'enfance, incline l'adulte vers la foi, ou l'indifférence, ou l'hostilité. En effet, l'homme qui appartient à la catégorie sociale déterminée par la fonction n'est pas complètement son maître. Même en matière religieuse, il subit la contrainte de classe. A moins de passer pour suspect, chacun est obligé de suivre le courant général, celui qui semble le plus favorable aux intérêts actuels de la corporation. Ce mot (f intérêts » est pris, du reste, dans sa signification la plus étendue et comprend non seulement les biens matériels, mais encore l'indépendance, le pouvoir, l'autorité, les satisfactions diverses qui sont en rapport avec les goûts et les habitudes. Naturellement, cette pression de classe se fait plus sentir dans les périodes de troubles, quand le choc des partis est plus violent et que chaque groupe lutte, sinon pour l'existence, du moins pour un accroissement de \ie sociale.

Un des exemples les plus frappants de cette prédominance de la fonction sur les croyances elles-mêmes est précisément fourni parla noblesse et même par la bourgeoisie de la Révolution. Avant 1789, la noblesse, qui s'était mise à l'école de Voltaire et des encyclopédistes, était sceptique, frondeuse et, sinon hostile, du moins disposée à ne voir dans la religion qu'un simulacre d'oii la vie réelle s'était retirée. La révolution éclate. Frappés dans leurs privilèges et dans leur rôle social, les nobles, intéressés à la conservation du passé, reviennent à d'autres sentiments et deviennent les alliés fidèles du clergé. D'où vient ce revirement? Il est impossible de l'attribuer à la force de raisons purement intellectuelles. Mais, de toute évidence, il est dû à la pression des circonstances qui obligent la noblesse à abriter ses droits sous l'égide de la religion. Même évolution dans la bourgeoisie riche. Elle est voltairienne, tant qu'il

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s'agit d'affaiblir le clergé, considéré comrae un obstacle à son ambition. Mais quand son but est atteint et qu'à son tour elle se voit menacée, dans sa fortune et son influence, par les sans-culottes athées et niveleurs, elle revient en arrière et ne s'oppose plus au rétablissement du culte.

Les intérêts professionnels l'emportent donc, lorsqu'ils sont en conflit avec les idées religieuses. Cependant, il existe, objectera-t-on, d^ nombreuses exceptions à cette règle. Comment les expliquer ?

Ces exceptions sont plus apparentes que réelles. D'abord, si les intérêts professionnels ne sont engagés fortement ni dans un sens, ni dans un autre, une plus grande liberté est laissée à chacun, qui suivra ses préférences personnelles. La variété dans ce cas sera la règle. Même quand les intérêts professionnels sont en jeu, ils n'exercent pas sur tous une égale influence. Ainsi, le clergé français disposait d'immenses revenus et entretenait, pour les besoins du culte, différentes sortes de travailleurs qui avaient tout intérêt à la conservation de sa fortune et de son influence ; imprimeurs de livres pieux, fabricants d'objets de piété, fournisseurs attitrés, architectes diocésains, bedeaux, sacristains et autres employés du culte, etc. Qu'on joigne à cette catégorie les vieillards, qui, sortis de leur profession, n'y portent plus qu'un intérêt restreint ; les jeunes gens qui n'ont pas encore reçu la profonde empreinte du métier et qui, grâce à leur jeunesse, peuvent s'adapter à un autre genre de vie ; les ignorants, qui sont trompés sur leurs véritables intérêts et qui sont habitués depuis longtemps à supporter passivement le joug du clergé, comme cela s'était produit en Bretagne, en Vendée et dans quelques provinces ; surtout les femmes qui ne participent pas entièrement à la vie de leur mari et qui conservent, dans le mariage, les habitudes religieuses de leur jeunesse. On saisira alors les raisons qui empêchent chaque profession d'agir en bloc dans les qi^estions pure-

ment religieuses. Mais ces exceptions, loin d'être incompatiblesavec le principe, servent plutôt à leconfirmer. L'homme en tant que membre d'une société, vaut surtout par la fonction qu'il exerce ; et, dans le choix entre deux partis, il se rangera d'ordinaire au parti qui semble le mieux favoriser ses tendances et son rôle social.

C'est d'après le même principe que s'explique la formation du parti adverse.

Et d'abord, quels en seront les chefs ? Ceux dont l'être social recevra le plus grand accroissement de la déchéance du clergé et qui, d'ailleurs, ont des qualités intellectuelles et morales capables de balancer l'autorité des chefs religieux.

Sous la Réforme, lorsque la lutte est ouvertement engagée, les chefs du parti novateur sont non seulement les grandes individualités dont l'histoire a recueilli les noms, comme Luther, Mélanchton, Zw^ingle, Calvin... mais la foule des prêtres, moines et nonnes qui s'étaient mariés et avaient rompu avec Rome. Voilà la phalange d'élite qui, sur le terrain religieux, montrera le plus de cohésion et de force pour empêcher un retour au passé ; retour qui ferait évanouir en fumée leur influence, accrue au contraire par les progrès de la réforme religieuse. Leur attitude n'est point, du reste, le résultat d'un rêve prémédité, d'une intention formelle. Mais, comme Luther le reconnaît lui-même, ils conduisent moins les événements qu'ils ne sont portés par eux. — (( Dieu me conduit, écrivait-il, il me pousse, il m'ente lève ; je ne suis pas maître de moi-même ; je voudrais « vivre dans le repos et je suis précipité au milieu du « tumulte et des révolutions. » (i). Pendant la Révolution française, les meneurs du parti anticatholique se recrutent surtout parmi les savants, les philosophes, les écrivains qui avaient à se plaindre des sévérités de la censure ecclésiasti- I. Hist. générale, par Lavisse et Rambaud, IV, 4o3.

que, et, en général, parmi tous les intellectuels indépendants dont le rôle social devenait prépondérant à mesure que l'influence religieuse baissait.

Ici, comme plus haut, les chefs ne suffisent pas. A côté d'eux, il faut des soldats plus obscurs qui les soutiennent de leurs sympathies et de leurs secours effectifs.

De quels éléments se forma cette armée ? Elle se composa tout d'abord des catégories sociales, créées artificiellement par l'Etat et qui sont les victimes des lois religieuses antérieures. Ainsi, les protestants et les juifs furent au premier rang des ennemis du clergé, puisqu'ils avaient fortement à gagner à la ruine de son influence, et cela, dans toutes les professions qui, par le seul fait de la religion, avaient à subir une gêne et une diminution.

Les catégories professionnelles, qui montrèrent le plus d'hostilité à la religion, furent les petits marchands ; les ouvriers travaillant à leur compte, seuls ou avec un nombre très restreint d'auxiliaires salariés ; surtout les ouvriers travaillant à la solde d'un patron, ceux qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de prolétaires et qui formaient l'élément le plus considérable de ce qu'on appelait alors le peuple. Certes nous ne voulons point dire qu'il y ait eu unanimité, puisque nous avons signalé nous-même des exceptions. Mais il n'en reste pas moins établi que la grande majorité de ces groupes sociaux était acquise au parti antireligieux.

Pourquoi ? C'est qu'il n'y avait pas, chez les membres de ces groupes, des dispositions purement individuelles, nées du tempérament, du caractère et des circonstances accidentelles. Mais la profession avait créé en eux des tendances communes qui, favorisées par les influences sociales du moment, avaient entraîné la majorité à manifester son hostilité à l'égard de la religion. C'était la religion, en efibt, qu'ils rendaient responsable de leur infériorité, non pas tant comme individus que comme membres d'un groupe social,

dont les services n'étaient pas appréciés à leur juste valeur. Pour eux, le clergé catholjque, reniant les principes égalitaires du christianisme primitif, s'était constitué le défenseur des puissances, et, après un moment d'incertitude, s'était rallié à l'aristocratie. Il était lui-même la personnification de l'inégalité, par la supériorité de nature qu'il s'attribuait sur le corps des fidèles, et par la hiérarchie qu'il maintenait parmi ses propres membres ; hiérarchie aux degrés multiples qui allait depuis le petit desservant de campagne jusqu'au pape, vicaire de Jésus-Christ sur la terre et, par suite, sorte de Dieu vivant. La religion, ainsi que l'avaient enseigné les philosophes et que le proclamaient les journalistes, les pamphlétaires, les orateurs des clubs et de la Convention, la religion était l'obstacle à l'égalité et au bonheur social qui devait résulter de cette égalité pour les classes si injustement dépouillées de leurs droits.

Voilà les deux partis en présence. Comment vont-ils lutter ? Puisque les deux partis ne sont pas complètement homogènes mais composés d'éléments divers, chacun de ces éléments combattra avec les ressources propres dont il dispose.

Les chefs, se plaçant sur le terrain des idées, luttent par la parole et par la plume. Dans leurs prédications ouvertes ou secrètes, les prêtres cherchent à alarmer les consciences sur les dangers d'abandonner les anciennes pratiques, dangers qui menacent non seulement la vie présente, mais aussi et surtout la vie future. Les évêques, guidés par le pape, s'engagent dans une résistance ouverte contre les pouvoirs publics, méconnaissent les évêques constitutionnels et refusent de leur accorder l'institution canonique. Le pape, en possession d'une plus grande indépendance, condamne la Constitution civile du clergé et interdit le serment, dans les brefs du lo mars et du i3 avril 1791. Les écrivains, dévoués à la cause catholique, multiplient les attaques con-

LUTTE DES DEUX PARTIS 2o3

tre les adversaires du clergé. A mesure que la lutte devient plus ardente, le ton des pamphlets augmente de violence : c'est la passion qui parle avec toutes ses exagérations, ses faussetés, ses injustices, ses grossièretés.

Hâtons-nous d'ajouter que, dans l'autre camp, les procédés de polémique sont semblables. Les passions surexcitées s'attaquent à d'autres personnes, mais elles ne conservent ni plus de mesure, ni plus de justice. Les mots sont presque des armes ; car, ils sont moins faits pour éclairer les esprits que pour précipiter les volontés à l'action et à la vengeance. A force d'entendre répéter que les répressions énergiques sont nécessaires, cette idée s'imprime profondément dans les esprits et tend de plus en plus à se traduire en actes. Pendant la Terreur, des prêtres sont emprisonnés et quelquesuns, en nombre plus ou moins considérable, sont massacrés ou exécutés.

D'un autre côté, les excitations des pamphlétaires royalistes et les prédications exaltées des prêtres réfractaires ne restent pas inutiles : les paysans vendéens se lèvent à la voix de leurs recteurs. Si l'insurrection n'est pas déterminée exclusivement par des motifs religieux, du moins ces motifs sont les plus apparents, les autres moins avouables étant dissimulés et allant se perdre dans un égoïsme inconscient. Dans le Midi éclatent aussi des désordres, en attendant que les germes de haine et de vengeance, favorisés par la Restauration, se développent et produisent ces massacres flétris par l'histoire sous le nom de Terreur blanche.

La lutte religieuse dans la Révolution française a été prise comme exemple pour donner plus de précision à la pensée. Mais les explications précédentes s'appliquent, ma/a^w mutandls, aux diverses luttes religieuses qui ont pu se produire aux époques révolutionnaires.

Les partis adverses agissent toujours d'après les éléments qui les composent ; et ces éléments constitutifs des partis

sont formés par les groupes professionnels qui ont intérêt soit au renversement des anciennes institutions religieuses, soit à l'établissement des nouvelles. Ainsi, quels ont été les défenseurs les plus zélés du christianisme primitif? De petits commerçants, des ouvriers, des esclaves, tout ce petit peuple qui vivait dans les grandes villes et pour lequel l'aristocratie romaine n'avait jamais assez de dédain. Et ces déshérités se rattachaient au christianisme, parce qu'il exaltait l'état des pauvres au détriment des riches qui, d'après l'Evangile, étaient des sépulcres blanchis et, par leur condition même de riches, chargés de tant de crimes « qu'ils ne pouvaient pas plus entrer dans le royaume des cieux qu'un câble passer parle trou d'une aiguille » . Dix-huit siècles après, ces malheureux s'étaient retournés contre le catholicisme, puissance oppressive, qui, reniant ses principes d'égalité et de fraternité, avait consacré la domination des riches, des forts, des violents. La conduite semble tout opposée. Elle est la même dans le fond. Le ressort intime qui fait agir la volonté dans un sens déterminé, c'est U Intérêt de classe; c està-dire tout ce qui peut favoriser le développement de l'être social ; ou encore, tout ce qui relève le rôle social que chacun joue en tant que membre d'un groupe déterminé.

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