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CHAPITRE III

« La raison du plus fort est toujours la meilleure », dit La Fontaine non sans quelque ironie. Pour Joseph de Maistre et d'autres apologistes de la guerre, cette pensée doit être prise à la lettre : la raison du plus fort est la meilleure dans tous les sens. La meilleure non seulement en fait, puisqu'elle triomphe des raisons intellectuelles les plus judicieuses et les plus persuasives, elle est encore la plus excellente et la plus parfaite, parce qu'elle est la manifestation du droit et que, par une sorte d'harmonie mystique, elle s'accorde toujours avec la justice.

Il ne s'agit pas ici de discuter une théorie qui, par sa transcendance même, échappe à tout contrôle. La question à examiner est une question de fait, qui peut être résolue par une observation positive.

Or, à ce point de vue et quelle que soit la valeur morale qu'on attribue à la force, il faut reconnaître que, dans la lutte entre l'Etat et le parti révolutionnaire, le dernier mot lui appartient. Quand les hommes sont séparés par des tendances et des idées irréductibles, les discussions verbales ne sont plus qu*un cliquetis de paroles inutiles. Le seul moyen de dénouer le conflit a toujours été de recourir aux luttes armées.

Dans cette partie qui est exclusivement réservée à l'étude,

non de l'idéal, mais de la réalité, il nous reste à examiner les progrès que la révolution peut réaliser, grâce à la force.

Pour bien saisir l'action de la force, remarquons avant tout que tout phénomène social, de quelque nature qu'il soit, ne peut être bien compris qu'à la condition d'être rattaché aux agents qui le produisent. Car, si l'on examinait les faits sociaux à part, comme des réalités capables de s'engendrer les unes les autres dans une évolution nécessaire, on s'exposerait à ériger en lois des contingences essentiellement accidentelles. D'un autre côté, si, par une observation plus précise des réalités historiques, on était frappé de la succession irrégulière des phénomènes sociaux séparés par abstraction, on risquerait de les considérer comme réfractaires à la science, c'est-à-dire aux liaisons constantes et générales. Au contraire, en remontant aux causes productrices, il devient possible de délimiter avec quelque exactitude la part de succession régulière et, d'un autre côté, la part de contingence ou de hasard, si on entend par là un concours de circonstances très complexe et très rare.

Les phénomènes sociaux dont il s'agit ici sont les émeutes, les répressions armées, les guerres civiles, les guerres extérieures avec leurs différentes péripéties, victoires ou défaites. Les agents auxquels ces événements doivent êtres rapportés, sont les catégories sociales dont les membres ont pour fonction, soit permanente, soit accidentelle, de se livrer à des luttes armées.

En temps normal, le Gouvernement dispose d'une force publique suffisante pour triompher de toutes les résistances, qu'elles soient isolées et éparses, ou collectives et organisées. En temps de révolution, cette supériorité n'existe plus ou, du moins, reste douteuse. Le parti novateur ne s'est plus contenté d'agiter des idées ; mais, par des actes de violence, il a pris conscience de sa force. Il a montré son intention d'engager la lutte sur ce terrain, et, par la brusque révéla-

tion de ses ressources, il a frappé* d'intimidation le parti gouvernemental, dont la faiblesse a été, par contre, subitement dévoilée.

A mesure que la révolution progresse, le rapport entre les deux forces hostiles varie, mais dans un sens favorable au parti de l'opposition. La puissance révolutionnaire, qui était d'abord inférieure, arrive à balancer la puissance publique. Puis, cet équilibre est rompu, et le rapport primitif est renversé. L'ancien régime est réduit à la défensive et finit par succomber.

Pourquoi ?

L'explication sociologique consistera à indiquer les causes générales des succès et des revers. Elle se distingue de l'explication historique qui, s'appuyant précisément sur les lois sociologiques, s'attacherait à la solution d'un cas concret, considéré avec tout l'ensemble de ses particularités. Quant à l'histoire, elle a, ici, pour rôle de fournir des matériaux à l'induction scientifique et aussi de servir de contrôle aux lois établies.

La loi sociologique dominante, loi confirmée par une foule de faits historiques et qui atteint presque l'évidence axiomatique, est la suivante : La force d'une armée tient au nombre, aux ressources, et surtout à la qualité des belligérants.

Toutes choses égales d'ailleurs, la supériorité du nombre, lorsqu'elle est bien marquée, est un gage de succès.

Quant aux ressources, elles consistent en habillements, armes, munitions, subsistances et, en général, dans tous les objets matériels qui sont nécessaires à l'entretien d'une armée ainsi qu'à ses moyens d'attaque ou de défense. L'imperfection du matériel militaire, le manque ou la défectuosité des armes sont souvent, pour le parti révolutionnaire, une cause d'infériorité et d'insuccès.

Pour simplifier la question, supposons les choses à peu

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près égales sous ces deux derniers rapports. Il restera à examiner la qualité des belligérants, qualité qui peut, en général, être considérée comme un facteur essentiel de la force d'une armée et qui devient ici le facteur unique.

Cette étude ne sera menée d'une façon méthodique qu'à la condition d'étudier tour à tour les éléments constitutifs d'une armée : le chef suprême, les officiers subordonnés suivant une hiérarchie déterminée, et enfin les simples combattants. En outre, une armée ne se compose pas d'éléments séparés qui peuvent agir d'une façon indépendante ; sa force vient, pour la plus grande part, du concours que se prêtent tous ces éléments, quand ils sont unis entre eux par la communauté des idées, des sentiments et des volontés. Il faudra donc connaître encore l'esprit qui les anime tous.

Le chef d'une armée ne peut tout faire. S'il est mal secondé, toute son énergie, toutes ses qualités militaires, en les supposant éminentes deviennent stériles. Après Waterloo, la France épuisée ne voulait plus combattre, et Napoléon n'a même plus la puissance d'abdiquer. Ce n'est plus bientôt qu'un pauvre prisonnier, hanté de rêves de bataille, mais qui restent des rêves. Cependant, si un chef ne peut rien sans auxiliaires, il est loin d'avoir un rôle inutile. C'est lui qui tient en ses mains toutes les forces subordonnées ; lui qui peut, d'un mot, les lancer dans l'action, ou, au contraire, comprimer leur élan. Or, si cette direction, quand elle est prudente et habile, produit les plus heureux effets, dans d'autres cas, elle est nuisible, et devient une source de mécontentement et une cause de faiblesse.

Par impéritie, lâcheté ou indécision, les chefs ne savent pas utiliser les forces dont ils disposent et qui, peut-être, auraient été capables d'étouffer la révolution à ses débuts. Les subordonnés ne sont point assez aveugles pour ne point remarquer ces défauts dans le commandement supérieur.

Ils s'irritent, ils se plaignent de se voir abandonnés ou plutôt trahis et sacrifiés, quand quelques-uns des leurs tombent, comme au i4 juillet 1789, victimes de l'insurrection. Ils perdent confiance et ne montrent plus à leurs chefs le même attachement. La discipline se relâche ; le devoir d'obéissance ne s'impose plus avec la même rigueur ; des hésitations se produisent pour savoir s'il faut suivre le courant ou y résister ; le désir de pactiser avec la révolution pénètre dans l'esprit de tous ceux qui auraient plus à gagner qu'à perdre dans un changement de régime. Les plus énergiques et les plus compromis sont seuls disposés à continuer la lutte. Mais la tête manque. L'organisation de la résistance se fait mal. Les idées opposées, les ambitions rivales, les desseins contradictoires se heurtent dans une confusion essentiellement funeste. Des compétitions se produisent au sujet du commandement et engendrent des divisions, des divergences de vues, des actions mal concertées, qui sont autant de causes de faiblesse.

Ce tableau est une représentation exacte du désordre produit dans la force publique par l'incapacité de Louis XVI. Maintenant, pourquoi Louis 'XVI était-il un incapable P Pourquoi n'y avait-il pas en lui l'étoffe d'un Richelieu, ou simplement, l'énergie guerrière de Charles 1^^ ? C'est là une question qu'il n'appartient pas à la sociologie de résoudre. Le fond de chaque personnalité est constitué par un cjuid propriiim qu'une psychologie et une physiologie mieux informées pourraient peut-être pénétrer, mais qui, en tout cas, ne pourraient s'expliquer complètement par des influences sociales. A ce point de vue, il faut reconnaître dans la genèse des événements une part de contingence, non absolue sans doute, mais du moins relative à l'état de nos connaissances. Cette contingence doit être attribuée à l'intervention des personnalités soit éminentes, soit inférieures à la moyenne des intelligences et des caractères, et qui, dans les deux cas, Bauer i4

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jouent un rôle important, lorsqu'elles occupent un rang social supérieur.

Après le chef suprême viennent les chefs subordonnés ou le corps des officiers. Ils constituent l'éhte de Tarmée, parce que, d'ordinaire, ils portent au plus haut degré les qualités militaires. En effet, c'est par goût que l'ofHcier a choisi la carrière des armes ; c'est par une éducation spéciale qu'il a développé ses dispositions naturelles ; c'est par les obligations professionnelles elles-mêmes qu'il les a encore fortifiées et fixées en habitudes ; et enfin, c'est par les influences multiples, quotidiennes et concordantes de son milieu, que tout son être est façonné d'après l'idéal commun.

Cet idéal se compose de qualités physiques et morales. A celui qui peut être appelé à prendre part à une expédition militaire, il faut un corps robuste, vigoureux, souple, rompu à tous les exercices physiques ; des membres habiles dans le maniement des armes ; des sens pleins de finesse, ou, du moins, en état complet d'intégrité. Chez les officiers de carrière, l'importance accordée à la force se révèle dans la tenue, dans l'attitude, dans la physionomie où tout s'accorde pour mettre plus en relief les qualités purement physiques. L'extérieur est ici la manifestation des sentiments intimes. Il forme un contraste saisissant avec l'apparence que se donnent, par exemple, les prêtres, dédaigneux des avantages corporels et qui tiennent à montrer ce dédain par la simplicité de leurs costumes et par l'humilité de leur tenue.

La force brutale ne suffit pas, même dans une lutte individuelle, où l'habileté a déjà sa part dans le succès. A plus forte raison, elle est insuffisante dans les luttes, où de grandes masses de combattants sont en présence. Tous les mouvements doivent être concertés avec sagesse, si l'on ne veut pas que la bravoure individuelle reste stérile. Ce rôle de direction appartient aux officiers. Or, pour qu'il soit rempli

avec compétence, il faut être en possession de connaissances techniques, qui demandent un apprentissage spécial et parfois de longues études. Voilà pourquoi les officiers ne s'improvisent pas. Cependant, il faut remarquer qu'en temps de guerre, ces connaissances s'acquièrent bien plus rapidement: l'expérience corrige les défauts de lactique qui se traduisent aussitôt en insuccès.

Enfin, aux qualités physiques et intellectuelles, doivent se joindre les qualités morales, celles qui relèvent de la sensibilité et de la volonté. Le courage, par lequel on affronte les dangers les plus graves et les plus imminents, est la vertu militaire par excellence. La peur paralyse toutes les facultés ; elle jette la confusion dans l'esprit et l'empêche d'user de toutes ses ressources, tant l'idée du danger est obsédante ; elle trouble le corps lui-même, qui devient incapable d'accomplir les actes nécessaires. Chose plus grave encore, elle se traduit par des signes extérieurs que les subordonnés reconnaissent et qui enlèvent toute autorité au commandement. Elle est même contagieuse et propage autour d'elle sa funeste influence. Voilà pourquoi la lâcheté est méprisée et le courage, imposé comme un devoir rigoureux par la contrainte de classe, dont nous avons maintes fois signalé les effets, et dont l'influence ne se fait sentir nulle part plus fortement que dans l'armée.

Cette contrainte s'exerce par deux moyens différents, mais qui concourent à un même résultat, celui de dompter l'instinct, pourtant si vivace, de la conservation personnelle. Le premier de ces moyens consiste dans l'application d'une discipline sévère qui réprime toutes les tendances personnelles et qui tend à absorber l'individu dans la collectivité, en le courbant à l'obéissance passive, tant qu'il n'oc- -cupe pas le sommet de la hiérarchie. Le second moyen est la force de l'opinion, opinion générale qui opprime les ■consciences particulières. Elle les opprime d'autant plus

sûrement que sa tyrannie est moins aperçue et que les sentiments qu'elle inspire passent pour spontanés. De là, la force du point d'honneur, qui est le désir plus ou moins caché de mériter l'estime de ses pairs et de susciter en eux des sentiments d'admiration. Il prend une intensité particulière chez ceux qui ont l'habitude de vivre ensemble, qui peuvent mutuellement surveiller leur conduite et qui ont ainsi un critérium facile pour mesurer le mérite de chacun. Ce qui arrive dans l'armée.

Les officiers de carrière donnent au parti qu'ils favorisent une force d'autant plus grande qu'ils se rapprochent davantage du type idéal tracé plus haut.

L'histoire montre que les armées qui étaient dépourvues de celte élite, malgré le nombre et l'ardeur des combattants, n'étaient souvent qu'une cohue incapable de résister à des troupes mieux conduites. Les révoltes de paysans ont causé parfois de grands ravages ; mais, faute d'une direction habile, elles ont été vite réprimées. Témoin les Bagaudes, ces paysans gaulois révoltés contre Rome sous l'empereur Dioclétien, qui furent vaincus en Bourgogne et écrasés par Maximien au confluent de la Marne et de la Seine. — Témoin, sous la Réforme, la guerre des paysans. En quelques semaines, ils détruisirent des centaines de couvents et de châteaux. Mais leurs succès furent de courte durée. Ils furent vaincus par les nobles, dont l'organisation militaire était supérieure, grâce à leur éducation et à la pratique constante des choses delà guerre. — Au commencement de la première révolution d'Angleterre, l'armée royale, composée en grande partie de cavaliers et d'anciens officiers, la plupart instruits dans les guerres du continent, remporta plusieurs succès sur l'armée des Parlementaires. En France, également, à part la victoire de Valmy, les armées révolutionnaires éprouvèrent de nombreux échecs, tant que la pratique de la guerre

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n'eut pas formé un corps d'officiers, capables de combler les vides laissés par l'émigration de la noblesse.

A leur tour, les cadres ne suffisent point. Derrière les chefs, il faut des soldats prêts à exécuter leurs ordres, à les seconder de tout leur courage et de tout leur dévouement. En temps normal, la subordination et une stricte obéissance sont maintenues par la discipline, une discipline qui punit avec sévérité les manquements les plus légers à la règle et qui, à force d'imposer les marques extérieures du respect, finit par en imprimer le sentiment réel au plus profond de l'être. L'honneur du soldat devient le désir de mériter l'estime de ses chefs, et cette estime ne s'obtient que par l'obéissance, une obéissance qui va jusqu'au sacrifice de la vie, lorsque les chefs le demandent. D'ailleurs, les mécontents ne sont qu'une infime minorité. Ils sentent leur impuissance et, par crainte des châtiments, ils sont obligés de dissimuler. Ou même, dominés par l'esprit de corps, ils arrivent, après quelques vaines tentatives de résistance, à se laisser entraîner par le courant général. L'individualité récalcitrante disparaît pour faire place à une unité façonnée sur le modèle commun.

Quand, à tous les degrés, la subordination est reconnue comme une nécessité et observée comme un bien, l'armée possède une très grande puissance. Aussi, si elle ne rencontre pas en face d'elle une autre armée, animée du même esprit, elle emporte toutes les résistances. Reste-t-elle fidèle au Gouvernement, les émeutes, partout où elles éclatent, sont vite réprimées. La révolution s'arrête à son premier stade ; elle est, pour ainsi dire, tuée dans Toeuf. Tant que Napo léon III disposa de son armée, les mouvements populaires ne furent jamais que des manifestations sans importance. Mais, dès que cette armée fut dissoute par la défaite, l'empire s'écroula à la première secousse d'une foule dépourvue de toute force réelle. Si, au contraire, l'armée est hostile

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au gouvernement, ainsi que cela arrive dans les complots militaires, aucune résistance sérieuse ne peut lui être opposée. L'armée triomphe et impose ses conditions, pourvu toutefois qu'elle n'élève pas trop haut ses prétentions et ne force pas la population civile à se soulever et à organiser la défense contre elle. César passe le Rubicon, et, avec ses légions de Gaule composées de vétérans aguerris et dévoués, bat les troupes du Sénat. La suite de l'histoire de Rome présente plusieurs exemples de cette sorte. Les légions proclament imperator leur général, et les révolutions se succèdent, du moins les révolutions de palais, puisque, si le personnel gouvernemental change, l'armée reste toujours la classe prépondérante. — Dans les temps modernes, mêmes résultats. Bonaparte, à son retour d'Egypte, a pour lui toutes les sympathies de l'armée, et avec son appui, il n'a pas de peine, au i8 brumaire, à renverser le Directoire. — Le Deux- Décembre est une réédition de brumaire. Grâce à l'armée. Napoléon III détruit la République et rétablit l'Empire.

Dans les cas précédents, la disproportion est trop grande pour que la lutte puisse se prolonger. Mais il existe des situations où les deux forces opposées se font mieux équilibre. Le cas le plus fréquent est celui oii l'armée régulière, au service de l'Etat, est affaiblie, tandis que les forces révolutionnaires s'accroissent, s'organisent et finissent par triompher.

L'armée régulière peut être composée de troupes étrangères et de troupes nationales.

En temps de révolution, l'élément étranger est plutôt une cause de faiblesse que de force. Les mercenaires combattent une révolte avec plus d'énergie, parce qu'ils ne sont pas retenus par des sentiments de sympathie et de pitié à l'égard de compatriotes. Mais, d'autre part, ils provoquent plus de mécontentement. Les étrangers, pense le peuple, sont faits pour les guerres extérieures, mais ils ne devraient

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pas intervenir dans les guerres nationales. Les faire servira verser le sang des citoyens est un crime de lèse-nation, digne de soulever l'opinion des patriotes et de redoubler leur fureur. Charles 1er se discrédita par son alliance avec les Irlandais, détestés en Angleterre comme opposés de race et de religion. — Dans la journée du loaoût 1792, les Suisses défendirent avec courage les Tuileries. Mais ces étrangers, à la solde de la royauté, excitèrent la colère du peuple des faubourgs, qui parvint, avec la Garde nationale, à les envelopper dans les Tuileries et à les massacrer.

Si les troupes sont nationales, elles participent aux passions que la révolution a déchaînées. De là, des divisions possibles entre les différents éléments de l'armée qui, dans le choix d'un parti, sont portés à suivre celui qui promet le plus de satisfaction à leurs intérêts, à leurs vues, à leurs désirs. C'est ainsi que les soldats et les sous-officiers des Gardes françaises sont favorables à la Révolution qui va briser les barrières légales opposées à leur avancement. Les officiers nobles, au contraire, sont hostiles, parce que ces principes d'égalité offensent leur orgueil et portent une grave atteinte à leurs privilèges. La confiance réciproque, qui fait la force d'une armée, n'existe plus. Les chefs doutent des soldats et, à leur tour, les soldats soupçonnent les chefs de trahir leur cause.

Mais force ou faiblesse sont des termes relatifs. Ils impliquent une comparaison, comparaison que, dans chaque cas particulier, il faut établir entre les ressources armées de l'Etat et celles du parti révolutionnaire.

A part les cas signalés plus haut de complot militaire, les premières manifestations de la force révolutionnaire consistent en émeutes et en insurrections mal réprimées. Le Gouvernement n'a pas pu, ou il n'a pas voulu user des moyens de rigueur. Il n'a pas pu, lorsque déconcerté par une brusque attaque, il a été mcapable de grouper sur le

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point menacé des forces suffisantes. C'est ainsi que la Bastille fut prise, malgré la supériorité de ressources en hommes, en armes et en munitions que l'Etat possédait alors à Paris. Parfois, ce n'est pas la force qui manque au Gouvernement, mais plutôt la volonté de s'en servir contre des concitoyens auxquels se mêlent des femmes et des enfants. La pitié et la sympathie l'emportent sur la nécessité de la répression. Et, sans doute, cette cause concourut avec la première pour la prise de la Bastille.

Après ces premiers succès, les émeutiers s'enhardissent. Un commencement d'organisation s'opère. Pour Lamarck et les partisans de sa théorie, la fonction crée l'organe. Ici, quelque chose de semblable se produit. La nécessité sentie d'opposer la force à la force fait surgir, des classes sociales intéressées, les éléments les plus actifs, les plus propres, par leur hardiesse juvénile à jouer le rôle de défenseurs du parti. Ils deviennent des habitués de Témeute, et, sentant l'utihté d'une organisation, si rudimentaire soit-elle, ils se choisissent ou reconnaissent des chefs. Voilà toute une armée, cachée mais cependant réelle, où les mots d'ordre circulent, et prête à répondre aux appels qu'on lui fera. Au 20 juin 1792, c'est elle qui, sous la conduite du brasseur Santerre, défile devant l'Assemblée au chant du Ça ira, et qui de là marche aux Tuileries et coiffe le Roi du bonnet rouge.

De pareilles recrues sont bonnes pour un coup de main, non pour une résistance sérieuse. Quand le Gouvernement dispose de . forces importantes et se montre disposé à les employer, il faut, pour affronter la lutte, non des émeutiers d'occasion, mais des hommes qui se vouent exclusivement au métier des armes. Si le parti révolutionnaire dispose de l'autorité législative, il crée une force nationale, composée de telle façon qu'il pourra compter sur son dévouement. Après l'arrestation du Roi à Varennes, la Constituante, émue du danger que révélait la fuite du Roi, décrète la formation

d'une armée de trois cent mille gardes nationaux, destinés à combattre la coalition étrangère. — Le Parlement d'Angleterre arme également des troupes pour combattre l'armée royaliste de Charles W qui, après avoir quitté Londres, était allé planter, son étendard de guerre à Nottingham. Si le parti révolutionnaire est dénué de tout pouvoir légal, il a recours aux enrôlements volontaires. Des comités se forment, non seulement pour la levée des hommes, mais aussi pour procurer aux combattants des armes et des munitions. Dans la guerre d'Indépendance des Etats-Unis, c'est de cette façon que se forma le premier noyau de la résistance (i).

Maintenant quelle sera l'issue de la lutte ?

Il n'est pas douteux que, dans tous les cas, le résultat ne tienne à des causes déterminées, et celles que leur retour reproduirait les mêmes effets : il n'y a ni fatalisme, ni arbitraire. Le fatalisme consisterait à croire que le résultat, écrit à l'avance dans le livre mystique des destinées, se produira quoi qu'on fasse ; croyance propre à paralyser la volonté et contraire, du reste, à toutes les inductions historiques. Défaites ou succès ne sont pas non plus le résultat d'une sorte de coup de dés, où les forces inconscientes agiraient seules et où l'activité intelligente n'aurait point de place ou du moins se trouverait réduite au minimum.

Les événements militaires n'échappent pas plus que les autres au déterminisme. Les raisons existent toujours. Mais quelques-unes sont particulièrement délicates à apercevoir, bien que cependant elles nous paraissent avoir un rôle prépondérant. Ces raisons sont d'ordre psychologique. Ce qui fait la force d'une armée, c'est l'esprit qui l'anime à tous les

I. « Dans les campagnes, des bandes armées interrompirent le cours de la justice ; la milice s'exerçait dans tous les villages ; un comité insurrectionnel, dominé par Samuel Adams et Warren réunit de la poudre et des armes. » Lavisse et Rambaud. Hist. générale, VII, 54o.

degrés de la hiérarchie, un esprit de solidarité, de confiance réciproque, un esprit fait d'idées et d'aspirations communes: idée surtout que la guerre est un bien ; sentiment très vif et très impérieux que la mort est préférable à la défaite. La force d'une armée, c'est chez les chefs des qualités d'esprit et de caractère, une intelligence des choses militaires toujours prête à l'action et dont la lucidité ne se laisse point troubler par la peur ; bref, ce rare composé de qualités qu*on nomme le génie militaire. Elle réside aussi dans les officiers subordonnés qui doivent, sur une moindre échelle, montrer les qualités du chef supérieur. La constatation de leur mérite est plus facile et rentre mieux dans la sphère des connaissances sociologiques, parce qu'il ne s'agit pas d'une personnalité unique, mais de tout une catégorie d'êtres, où les qualités et les défauts extrêmes se neutralisent pour ne laisser paraître que les qualités moyennes, dont la connaissance suffit. Enfin, le troisième facteur de la victoire ou de la défaite, ce sont les soldats, les simples combattants qui paraissent user seulement de la force physique. Et cependant, ce serait s'en faire une très fausse idée que de les considérer ainsi. Car, en dernier ressort, ce qui arme leur bras et ce qui les maintient fidèlement à leur poste, malgré des périls imminents, c'est l'idée et le sentiment.

Mais précisément la délicatesse de ces raisons rend leur perception plus difficile, et, par suite, la prévision des résultats est pleine d'incertitude. C'est là un aveu d'ignorance que le sociologue ne doit pas plus hésiter à faire que le médecin qui, au début d'une maladie, est incapable d'en prédire Tissue avec assurance. Dans les deux cas, le problème est trop complexe et trop délicat pour recevoir une solution certaine.

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