I. J. Marquardt. La vie privée des Romains, t. I, p
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liance. Intérêt, amour-propre, croyances religieuses, tout s'unissait comnrie pour Tattacher fortement au groupe social dont elle faisait partie. — Sous toutes les latitudes et à toutes les époques, la noblesse s'est toujours comportée de la même façon. Quand elle a abandonné ces principes, c'est qu'elle y a été réduite par la force des circonstances, et sous la pression victorieuse des classes inférieures en révolte.
Quand les races, amenées à vivre sur un même territoire, se distinguent par des caractères ethniques bien déterminés, la race dominatrice s'attribue encore plus ouvertement des privilèges. Et, comme le mélange des sangs se reconnaît avec plus de sûreté, les lois sur les mariages sont observées avec encore plus d'exactitude. Les groupes ethniques différents tendent à former des castes qui ne se pénètrent pas et qui, tout en vivant côte-à-côte, ne se mêlent pas.
Telles sont les castes de l'Inde qui, d'après les ethnographes, sont des survivances de races distinctes. — En Espagne, un phénomène semblable s'est produit, quand au moyen âge la race indigène s'est efforcée de rester pure de tout mélange avec les éléments étrangers. — Mais les exemples les plus typiques sont fournis par les colonies européennes. Les Indiens, les Nègres et même les Jaunes ont été longtemps, et sont encore considérés comme appartenant à des races inférieures. Aussi, les Blancs forment une aristocratie naturelle, d'autant mieux affermie qu'elle repose sur des marques extérieures plus facilement discernables. Le préjugé de race, protégé d'ailleurs par des avantages matériels, conserve son prestige et se maintient fidèlement à travers les générations. Les hommes, dont la paternité peut facilement se dissimuler et entraîne peu de charges, prennent les femmes de couleur, non comme épouses, mais comme concubines. Quant aux femmes blanches, elles défendent avec une fidélité plus persistante l'intégrité de la race, parce que la maternité ne peut se cacher, que la mère, par un instinct invincible s'attache à
ses enfants quelle que soit leur origine, et enfin que, par amour maternel, elle ne veut point entraîner ses enfants dans sa propre déchéance.
Si une révolution religieuse vient à se produire, la condition des personnes se trouve soumise à un nouveau critérium. Les supériorités de naissance, de fortune, même de services rendus sont méconnues, si elles ne sont associées à ce mérite essentiel, celui d'adopter les croyances du parti dominant. Le mot de passe qui donne accès à la puissance, aux honneurs et parfois aux droits civils est : credo. C'est lui qui permet d'entrer dans cette catégorie de personnes que les lois civiles tendent à ménager, à défendre, à favoriser. Au contraire, les dénis de justice, les vexations, les persécutions se multiplient à l'égard des mécréants qui ont le tort de rester fidèles au passé, ou de suivre avec courage les lumières d'une raison vaillante et désireuse de progrès.
Deux résultats peuvent alors se produire. Ou bien les persécutions sont si violentes et si continues que toute opposition de croyances disparaît : l'unité religieuse finit par s'établir, et les rigueurs des lois ne sont plus applicables que dans des cas particuliers, considérés, suivant leur gravité, comme des délits ou des crimes. Ou bien les religions différentes sont tolérées. Mais alors leurs sectateurs forment des catégories distinctes qui ne sont pas en possession des mêmes droits civils. Témoin les Juifs pendant tout le moyen âge ; les chrétiens en pays musulman ; les protestants sous Louis XIV ; les catholiques irlandais après la Réforme et les tentatives infructueuses de restauration du catholicisme, sous Charles I«r et sous Jacques IL
Dans la communauté religieuse elle-même, des distinctions sont établies entre les personnes d'après l'importance du rôle qu'elles jouent en religion. Alors même que l'égalité entre tous les membres de la communauté est reconnue en droit, elle n'est pas réalisée en fait. Par la révolution qui a
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emporté le paganisme pour instituer à sa place le christianisme, la société, grâce à la prépondérance de l'élément religieux, s'est trouvée divisée en deux classes, le clergé et la masse des fidèles ; deux classes dont la séparation n'a fait que s'accentuer avec le temps et que les lois civiles ont traitées d'une façon profondément différente. Les clercs, même aux degrés inférieurs de la hiérarchie, possédaient des immunités, garanties par les lois et les institutions. Ils avaient un caractère sacré qui, même dans les délits de droit commun, les empêchait d'être soumis aux juridictions ordinaires. 11 en résulta cette conséquence d'une extrême importance, c'est que le clergé, grâce à ses privilèges, se rendit, dans rhaque Etat, indépendant des pouvoirs publics, et forma par-dessus les frontières une grande association, dont la force n'a pu être brisée en partie que par la Réforme et la Révolution française.
Cette distinction entre le clergé et le corps des fidèles n'est point particulière au christianisme. On la retrouve dans toutes les sociétés où l'élément religieux obtint la prédominance : dans l'ancienne Egypte, dans l'Inde, chez les Mèdes, chez les Hébreux, au Thibet moderne, où les prêtres, brahmanes, mages, lévites et lamas formaient ou forment encore une classe supérieure, pourvue de privilèges garantis par les lois.
Quand la révolution est accomplie par le parti populaire, le cadre des anciennes classifications est brisé. Les privilèges attachés à la qualité des personnes sont supprimés ; la loi devient impersonnelle, abstraite, générale. Plus de distinction de naissance, de race, de religion. L'égalité entre tous les citoyens est proclamée. Les seules différences qui sont maintenues tiennent au sexe, à l'âge et à la nationalité. Ces différences peuvent être atténuées, mais il ne semble pas qu'elles puissent jamais être supprimées. En tout cas, la réalité historique n'en a pas encore présenté d'exemple.
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L'égalité entre les hommes est proclamée dans la constitution, reconnue par les lois civiles, défendue par les tribunaux. De grandes conséquences en résultent. Auparavant, les conditions des hommes étaient le plus souvent fixées dès la naissance, et l'activité du plus grand nombre, renfermée dans un champ restreint, restait languissante et sans ressort. Les grands projets et les vastes pensées étant interdits à la majorité, les enfants suivaient d'ordinaire les traditions paternelles et tournaient dans le cercle de la routine. De là, une société, régulière, mais un peu apathique et comme figée dans une forme immobile. Avec la démocratie, tous les espoirs sont permis, l'ambition n'a point de limites, et cela, non pas dans une classe restreinte et jalousement fermée, mais dans toutes les couches sociales, même les plus humbles. La mère américaine, en berçant son enfant, peut rêver pour lui la fortune d'un milliardaire ou les premières charges de l'Etat. En France également, quand la révolution fut consommée, il y eut une poussée d'ambition qui agita toute la société. De là résulta une vie intense et même fiévreuse. Rien de stable, de défini, mais une matière sociale toujours en fermentation, où les éléments changeaient constamment de forme et de valeur.
Dans une aristocratie, la propriété foncière tend à rester dans les mômes fan:iilles, parce que sa transmission intégrale est garantie par les dispositions légales relatives aux successions, et que d'ailleurs sa possession est un gage d'indépendance et de privilèges. Dans une démocratie, les restrictions qui s'opposaient à la vente ou à la division des héritages sont supprimées. Les propriétés foncières rentrent dans la catégorie des richesses ordinaires, qui appartiennent aux plus travailleurs, aux plus habiles et aux plus heureux. La concurrence est ouverte à tous. Aussi la terre ne tarde pas à changer de mains et souvent (i) à se diviser, alors même
I. Gomme la propriété terrienne est soumise aux lois de la concar-
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que les grandes expropriations révolutionnaires ne se seraient pas produites par la violence.
Ce qui augmente encore les mutations de fortune immobilière et le morcellement de la terre, ce sont les lois fiscales €t les lois relatives aux successions, donations, legs... L'Etat ne fait plus de distinction entre les biens nobles, roturiers ou de mainmorte ; tous sont également soumis à l'impôt. De plus, les droits du père de famille sont réduits. Puisque tous les hommes sont égaux, le droit d'aînesse n'a plus sa raison d'être ; et tous les enfants, garçons et filles, mis sur un pied d'égalité, prennent une part équivalente dans la succession.
Dans une aristocratie, les contrats entre supérieurs et inférieurs ne sont pas libres. La loi, complice de la puissance, fait que les conditions, imposées plutôt que consenties, sont toujours à l'avantage des plus forts et maintiennent les faibles dans leur sujétion. Ainsi, après la conquête germanique, les antiques propriétaires du sol avaient fini, sous l'empire des coutumes et des lois, par tomber tous dans la servitude de la glèbe. Par un juste retour, les révolutions démocratiques affranchissent la terre et tendent à la remettre entre les mains de ceux qui la fécondent de leur travail.
Mêmes tendances rénovatrices dans l'exercice des fonctions €t des métiers. Les fonctions gouvernementales, administratives, judiciaires, sont accessibles à tous. Il n'y a plus ni tare originelle, ni mérite héréditaire. Chacun peut être l'ouvrier de sa fortune et arriver aux charges les plus élevées, puisqu'elles sont accordées au mérite personnel, et que le mérite personnel est permis à tous.
Quant aux métiers «t aux professions dépourvues de caractère officiel, la révolution, dans quelque sens qu'elle se
rence, elle ne se divise qu'autant que le morcellement constitue un avantage économique. Mais les lois civiles n'interviennent pas.
fasse, ne les laisse pas d'ordinaire dans leur état antérieur. Les classes nouvellement dominantes modifient les règlements suivant leurs intérêts et leurs idées. Ainsi, sous l'ancien régime, le peuple des ouvriers était victime des maîtrises et des jurandes. Et la révolution supprima les corps de métiers et garantit la liberté du commerce et de l'industrie (i).
L'Etat nouveau ne se désintéresse pas non plus des professions libérales. Suivant les cas, il redoute la lumière ou la recherche. Les gouvernements qui reposent sur la force se montrent hostiles aux recherches de l'esprit. Ils usent de sévérité à l'égard des « idéologues » et s'efforcent, par des lois restrictives de la liberté, d'empêcher la manifestation de la pensée. Les livres sont soumis à la censure ; la presse périodique, menacée de communiqués, d'amendes, parfois de suppression ; les auteurs, souvent persécutés et exilés. La parole est encore moins libre. Pas de réunions publiques, où l'on puisse discuter en liberté les questions politiques et religieuses, et où il soit permis de critiquer les actes du Gouvernement. Les œuvres théâtrales sont soumises à une censure préalable qui en interdit la représentation, toutes les fois que ces œuvres renferment des attaques plus ou moins déguisées contre les actes du pouvoir, ou contre les doctrines dont il s'est constitué le défenseur.
Le pouvoir, lorsqu'il est entre les mains d'un clergé, se montre particulièrement ombrageux et intolérant à l'égard des doctrines adverses, qu'elles soient, du reste, philosophiques ou religieuses. Témoin Savonarole à Florence, Calvin à Genève, le clergé français sous la Restauration, l'Eglise anglicane après la réforme d'Henri VIII et après les deux
I, A notre époque, les classes ouvrières sont, en général, disposées à répudier la liberté de l'industrie et à réclamer les syndicats, les associations ou même l'organisation socialiste. Mais le principe de leur action reste le même: c'est l'intérêt de classe qui les porte à réclamer le régime industriel qui leur paraît le plus favorable.
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révolutions du xviie siècle, les presbytériens d'Ecosse, les inquisiteurs d'Espagne...
Les révolutions populaires sont, au contraire, favorables à la large diffusion des idées. L'infériorité du peuple paraît surtout due à l'ignorance dans laquelle ses maîtres antérieurs voulaient le maintenir, pour mieux justifier leur droit à la puissance et au gouvernement. Aussi, quand les classes populaires arrivent au pouvoir, elles demandent qu'on leur ouvre toutes grandes les sources du savoir. Presse libre, parole libre, voilà ce qu'elles réclament, fermant volontairement les yeux sur les abus de la liberté de penser, pour n'en voir que les avantages et l'accroissement de dignité que l'instruction confère.
Mais l'instruction ne donne tous ses fruits, qu'à la condition d'être commencée de bonne heure, lorsque l'esprit de l'enfant, affranchi de toute préoccupation étrangère, peut consacrer toute son activité à l'étude. Aussi les défenseurs des vrais intérêts du peuple, les interprètes de ses aspirations à demi inconscientes cherchent à mettre l'enseignement à la portée de tous : ils multiplient les écoles (i).
Quel esprit anime cet enseignement ? Il varie suivant les idées et les tendances du parti dominant. Si, dans ses luttes antérieures, ce parti a eu à combattre les défenseurs de la religion officielle, il se montrera hostile à cette religion. Et cette hostilité se manifestera dans les matières enseignées, dans les méthodes suivies et, surtout, dans le choix du personnel. Dans le cas contraire, le clergé officiel aura la haute main sur l'enseignement. Il s'efforcera de recruter un personnel dévoué aux idées religieuses, ou plutôt, à sa propre prépondérance dans l'Etat. Et il veillera, par un contrôle sévère sur les ouvrages classiques, à ce qu'aucune croyance hostile à la religion ne pénètre dans ces esprits neufs, et
I. Le Manifeste communiste réclame. « l'éducation publique et gratuite de tous les enfants », S 53.
ESSAI SLR LES REVOLLT10>S
par suite plus capables de recevoir l'empreinte profonde et durable de l'enseignement.
'Tels sont les divers principes fondamentaux qui doivent diriger la conduite de l'Etat, suivant les différents types d'organisation sociale dont l'histoire a fourni des exemples approchés. Exemples approchés, mais suffisants pour donner naissance à de solides généralisations, puisque tous les traits qui constituent ces types, ont été soigneusement empruntés à la réalité et dégagés par une analyse comparative.
Lois Fiscales. — Mais l'Etat n'est pas une entité, un fantôme créé par Tiniagination* et vivant, comme un pur esprit, au pays chimérique des utopies. L'Etat se compose d'hommes bien réels qui ont à satisfaire des besoins personnels, besoins multiples et d'autant plus coûteux que l'élévation des dépenses semble plus propre à relever le prestige des gouvernants et à inspirer aux sujets une crainte respectueuse. De plus, l'Etat a sous ses ordres tout un personnel, dont il faut payer les services. Enfin, il a à sa charge l'exécution d'un grand nombre de travaux publics qui, par leur importance même, imposent des dépenses considérables. Or, dans les pays où la division du travail social est poussée assez loin, les chefs de l'Etat et les agents administratifs des divers ordres ne sont point producteurs de richesses. Aussi, pour faire face à toutes les dépenses, dont les indications précédentes ne donnent qu'une idée bien imparfaite, l'Etat doit se créer des ressources. Il le fait au moyen des lois fiscales.
Avant la Révolution, la lourdeur des impôts avait provoqué des plaintes, des critiques, parfois des troubles. La Révolution accomplie, les impôts ne disparaissent pas. Le plus souvent même, loin d'être diminués, ils sont rendus plus lourds par suite des dépenses et des pertes que les troubles révolutionnaires ont occasionnés. Les impôts subsistent donc.
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parce qu'ils tiennent aux nécessités de Ja vie sociale. Ils subsistent, mais il ne restent pas les mêmes.
Quel est le principe directeur de ces changements ? Comme pour les transformations antérieures, il dérive des idées, des sentiments et des intérêts que possèdent les nouvelles classes dirigeantes. L'axiome fondamental, qui ne saurait être mis en question sans soulever les colères des nouveaux maîtres, c'est que les charges doivent être diminuées en faveur du parti victorieux, aggravées pour les autres. Toute la difficulté consiste à découvrir les moyens les plus sûrs pour arriver au résultat voulu. C'est à la solution de ce problème que s'appliquent les législateurs.
Ils y ont déployé, du reste, une si grande ingéniosité qu'il sjiail bien difficile d'énumérer toutes leurs inventions : impôts fonciers sur les propriétés bâties, non-bâties, sur les portes et fenêtres, sur les chevaux, sur les chiens, sur les voitures... cote mobilière, cote personnelle, patente, droits de péage, octroi, douanes, enregistrement, timbre et ces contributions indirectes qui englobent, sous cette dénomination anodine, une foule d'impôts de consommation sur le tabac, l'alcool, le vin, les allumettes, le sel. .., etc. Une étude sociologique ne comporte point, heureusement, celte énumération de détail. Il suffit de montrer les principales lignes des divers systèmes fiscaux.
Dans une aristocratie, le principe dominateur est que la noblesse soit affranchie des charges, ou plutôt que ces charges soient établies à son profit. En effet, c'est elle qui constitue l'Etat, puisque c'est dans son sein que se recrute le personnel supérieur, ou plutôt, puisque tous ses membres exercent quelque fonction directrice. N'y aurait-il pas, à ses yeux, une injustice et une véritable inconséquence à lui faire payer les services qu'elle rend ? Aussi, les terres des seigneurs sont affranchies de toute redevance, et tout le poids des impôts retombe sur les roturiers, les vilains, les indus-
triels, les commerçants et les plus misérables travailleurs. Dans les besoins pressants de l'Etat, les seigneurs peuvent accorder des subsides, mais il est entendu que ces subsides sont volontaires.
Dans les théocraties ou dans les pays où le clergé possède une grande influence, les religieux séculiers ou réguliers jouissent de privilèges analogues. Leurs biens sont sacrés. Et ce serait une impiété, une sorte de sacrilège, une profanation, de vouloir distraire pour les besoins de l'Etat, la moindre parcelle de ce domaine sacré. Loin d'y toucher, l'Etat se montre très libéral pour permettre au clergé d'accroitre ses ressources par les impôts plus ou moins déguisés qui sont prélevés sur les fidèles. Les dons faits en expiation de fautes ou de crimes, les legs à prélever sur la succession des défunts, les off'randes à l'occasion des cérémonies religieuses, les sacrifices et oblations pour gagner les faveurs de la divinité, le paiement des indulgences pour le rachat des peines de l'autre monde, les dîmes imposées ouvertement pour les besoins du clergé, toutes ces sources de profit font affluer la richesse dans cette classe sociale, qui se trouve ainsi favorisée par une législation complaisante.
Quand une révolution s'accomplit au nom de la bourgeoisie ou des classes populaires, les tendances du pouvoir directeur ne sont plus les mêmes, et les principes, sur lesquels reposent les lois fiscales, varient d'une façon correspondante. Les législateurs, interprètes des intérêts de la bourgeoisie ou du peuple, s'empressent de supprimer les privilèges. Et même, comme l'usage prolongé de ces privilèges a constitué une grande supériorité pour les classes longtemps et injustement favorisées, ils s'efforcent de rétablir l'équilibre en frappant de taxes spéciales les grandes fortunes, et en empêchant les biens de mainmorte de prendre une extension dangereuse.
Telles sont les tendances générales qui dirigent la conduite des législateurs dans l'établissement des impôts.
Mais cela n'implique pas que ces tendances aboutissent toujours au résultat désiré. Pour cela, il faudrait une connaissance de la nature humaine et des lois économiques que ies financiers, même les mieux intentionnés, sont loin de posséder au degré voulu d'exactitude. Ici encore, l'activité intelligente trouve son emploi, et si le but est posé avec une sorte de nécessité, le choix des moyens donne place à l'initiative personnelle : aux risques du mal, mais aussi à la possibilité du mieux. C'est là une remarque d'une importance capitale pour la pratique et que, par suite, il ne faut point se lasser de répéter.
Les Lois Militaires. — La force publique joue, dans les sociétés, un rôle trop considérable ei trop manifeste pour qu'une révolution triomphante ne cherche pas à l'organiser de façon à ce qu'elle serve d'appui à la nouvelle constitution.
Les principes qui président à l'organisation militaire, varient, comme dans les cas précédents, suivant la nature des classes qui ont la réalité du pouvoir. Quelques brèves remarques permettront de le constater. Dans une aristocratie nobiliaire, l'armée tend à se modeler sur la société ellemême. Elle reproduit ses cadres fixes et sa hiérarchie, fondée non sur les services rendus et le mérite prouvé, mais sur la naissance. Elle se divise en deux catégories, séparées par un fossé infranchissable : l'une composée des officiers, en immense majorité nobles; l'autre, des simples combattants, sortis du peuple et qui, sauf de rares exceptions, sont condamnés à rester dans le rang. Quant aux officiers euxmêmes, leur place est assignée d'ordinaire par leur rang social. Aux uns sont attribués les grades inférieurs, tandis que d'autres sont destinés, par leur naissance, aux commandements les plus élevés.
Une théocratie peut être animée de l'esprit guerrier. C'est ce qui est arrivé dans l'islamisme, grâce à la forte impulsion que Mahomet lui avait imprimée dans ce sens. Dans ce cas, les prophètes sont en même temps chefs religieux, poHtiques et littéraires. Mais cet état est rare et, d'ailleurs, peu durable. Par l'inévitable division du travail social, les prêtres se séparent des guerriers et tendent à constituer une classe à part.
Même alors, les prêtres, désireux d'avoir la force publique sous leurs ordres, seraient tentés sinon d'exercer le commandement direct, du moins de diriger la conduite des chefs. Mais leur intervention est le plus souvent maladroite. Après des échecs bien caractérisés, ils rabattent de leurs prétentions, et, au lieu de vouloir jouer un rôle militaire, rôle auquel leur éducation et leur genre de vie ne les ont pas préparés, ils se contentent de faire prédominer dans l'armée l'esprit religieux. Pour cela, l'armée doit être épurée et ne renfermer aucun élément suspect. De là, l'usage des serments imposés aux combattants lors de leur enrôlement, ou au moment d'entrer en campagne.
La bourgeoisie commerçante, amoureuse de tranquillité et de paix, se délie des armées composées de professionnels. Elle ne se résout à leur création que contrainte par les nécessités de la défense extérieure. Son idéal est d'organiser des troupes mercenaires et, à leur défaut, des milices bourgeoises où les exercices militaires ne soient qu'un complément de la vie civile. A Carlhage, les armées étaient composées de mercenaires, et la moderne Anglelerre ne compte, pour le recrutement des siennes, que sur l'appât du gain. Quantaux milices, elles ont existé dans les communes libres du moyen âge. Dans les temps modernes, le type le plus accompli de ces sortes d'armées fut la Garde nationale sous Louis-Philippe.
Le [)eupleest moins réfractai re que la bourgeoisie à l'es-
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prit militaire. Après une révolution, où les émeutes ont joué un rôle si important, il n'est pas disposé à mettrer en doute l'efficacité de la force. Mais il n'oublie pas non plus les dangers qu'elle présente, lorsqu'elle est entre les mains de chefs, ennemis de ses droits et de ses libertés. Aussi, quand ses représentants sont les maîtres, ils veulent que les privilèges accordés à la naissance et à la fortune soient supprimés, et que les grades supérieurs soient accessibles à tous, même à ceux dont l'origine est la plus obscure. Ainsi, sous la première révolution française, l'armée fut vraiment faite à l'image de la Nation, parce qu'on n'y préjugeait pas les supériorités, mais que, au contraire, on multipliait, en faveur du vrai mérite, les occasions de se manifester et d'être traité en conséquence.
N'oublions pas toutefois que l'organisation militaire ne relève pas exclusivement de la nature de la constitution sociale. Car, la force armée n'est pas seulement tournée vers l'intérieur pour y entretenir l'ordre légal ; elle regarde aussi, et surtout, vers l'extérieur pour garaatir le pays contre des attaques possibles, ou pour faire prévaloir les droits de la Nation. Les influences venues de l'étranger s'exercent donc en cette matière sur les décisions gouvernementales, et elles font dévier le pouvoir des tendances naturelles qu'il aurait suivies, s'il n'avait pas eu à subir cette contrainte.
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