CHAPITRE II
LES CORRELATIONS SOCIALES
Tels sont les effets directs, immédiats, voulus, manifestes qui dérivent d'une révolution. Mais, en vertu de la loi des corrélations sociales, il est impossible que des transformations aussi profondes dans l'ordre politique n'aient pas leur contre-coup dans la société tout entière. La solidarité sociale n'est pas un vain mot. Et surtout, quand les modifications s'accomplissent dans les sphères dirigeantes de la société, il faut s'attendre à constater des modifications dans les sphères subordonnées qui ont à subir la contrainte des lois, la pression obscure de la contrainte morale et l'attirance du pouvoir avec toutes les séductions qu'il exerce.
Les plus importantes de ces modifications sont celles qui se produisent dans les idées et dans les mœurs.
Le mouvement intellectuel, qui avait précédé et en quelque sorte annoncé la révolution, s'était continué fiévreusement pendant la lutte. Alors, les idées s'entre-choquaient, comme les épées, avec la fureur de combattants pleins de haine qui veulent l'anéantissement de leurs adversaires. Dans les émeutes et combats à main armée, il s'agit de détruire des existences : dans les luttes de parole et de plume, le but est la dégradation morale et intellectuelle des adversaires. Et, comme à la guerre toutes les ruses, perfidies.
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injustices semblent permises, de même dans les polémiques littéraires les exagérations, les violences de langage, les médisances, tes calomnies, les attaques furibondes contre les idées et contre les personnes, paraissent légitimées par la nécessité de vaincre.
Après le triomphe, les passions se calment. Le mouvement intellectuel va bien se continuer, mais avec plus de lenteur. Tout à l'heure, il s'agissait de détruire, et l'ironie d'un Lucien, d'un Erasme ou d'un Voltaire ne pouvait être trop caustique et trop mordante. Maintenant, il s'agit de construire, et l'édification d'un nouveau système intellectuel est nécessairement lente si l'on veut que les idées pénètrent au fond des esprits et en renouvellent la substance.
Suivant notre méthode, interrogeons les faits, et nous verrons que toute grande révolution a été suivie d'une rénovation correspondante dans le monde des idées et, par suite, dans les mœurs, qui ne sont qu'une application des idées à la vie pratique. Cela apparaît, avec une particulière évidence, quand on examine les grandes ondes sociales, c'està-dire les modifications produites après de longues périodes de temps.
Le christianisme triomphe avec Constantin et domine avec Théodose. Que se passe-t-il alors pour les littérateurs, les artistes, les philosophes et les savants?
Les littérateurs, poètes, orateurs, historiens, écrivains de toutes sortes ne peuvent, renfermés dans leur tour d'ivoire, se contenter de satisfaire à un idéal exclusivement personnel. Ils sont loin d'être détachés de tout intérêt positif et de tout amour-propre d'auteur. Tous les littérateurs n'ont pas été bercés sur les genoux d'une patricienne. Il leur faut vivre, et les faveurs du pouvoir vont de plus en plus à ceux qui font profession de catholicisme. Au contraire, l'opposition ou même l'indifférence à l'égard des nouvelles doctrines religieuses engendre des situations chaque jour plus diffici-
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les à tenir. Pendant quelque temps encore, les conservateurs obstinés du passé trouvent un appui dans les classes fidèles aux anciennes doctrines, mais ils n'ont point Toreille du grand public, qui dédaigne ou suspecte toutes leurs délicatesses de pensée et de style. Ce public réserve ses faveurs et les ivresses du succès aux écrivains qui flattent ses goûts, alors même que leurs œuvres seraient d'une composition moins savante et d'un style moins pur. Est-il étonnant que les jeunes générations d'écrivains se portent là où sont les faveurs et la gloire?
Les artistes suivent le mouvement, et se voient de plus en plus dans l'obligation de réformer leur esthétique. Les sculpteurs n'ont plus à tailler dans le marbre le corps nu des Grâces ; toutes ces séductions de la beauté corporelle sont proscrites. Non seulement le ciseau ne crée plus de ces marbres vivants, éternels symboles de la grâce, de la beauté et de l'amour ; mais on détruit toutes les idoles, et si la Vénus de Milo n'est pas plus mutilée, c'est qu'un hasard favorable l'a fait échappera une plus complète destruction. Ce que la sculpture s'efforce de représenter, ce sont des scènes religieuses et plus particulièrement celles qui évoquent des idées de tristesse, de recueillement, de renoncement et de mort. Des calvaires se dressent partout, et, dans l'intérieur des temples, ce qui domine, c'est la représentation peinte ou sculptée des saints subissant les supplices du martyre, ou encore des tortures infligées aux damnés. La Mort, figurée par un squelette et présidant à la danse macabre, tel est le personnage qui symbolise le mieux cette époque de deuil, restée longtemps dans l'attente de la fin du monde.
L'architecture se met aussi en rapport avec les doctrines nouvelles et les changements opérés dans les mœurs. Le christianisme fait appel aux foules et vise à l'universalité. Aussi, les temples se multiplient et s'agrandissent au détriment des théâtres et des cirques, dont le nombre et l'impor-
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tance diminuent graduellement, jusqu'à ce que la cathédrale se dresse seule dans sa beauté solitaire et grandiose, attirant à elle toute la sève artistique et devant, en retour, satisfaire à tous les besoins d'idéal. Les foules se pressent dans ses nefs immenses ; des foules muettes, prosternées et comme abîmées devant la grandeur imposante de l'édifice. Un drame se déroule en présence des assistants, drame fait pour inspirer la terreur et la piété, mais capable aussi, par la pompe théâtrale qu'on y déploie, d'impressionner les sens et de produire les plus hautes jouissances esthétiques.
L'art est donc renouvelé, et cela, non d'une façon superficielle, mais jusque dans ses sources les plus intimes. Des transformations non moins profondes vont se réaliser dans la philosophie et même dans la science.
La philosophie est dominée par des principes théologiques qui s'imposent à tous les esprits comme des vérités intangibles. Ces principes sont obscurs, mystérieux, en contradiction avec les vérités les plus évidentes et les plus universellement admises. Peu importe. La contrainte morale est telle que les esprits les plus indépendants par nature, courbés insensiblement par la pression continue du milieu intellectuel, se plient aux croyances communes et finissent par les accepter de bonne foi. De là, dans la période primitive, des essais de conciliation entre la foi et la raison. Mais,' à mesure que la révolution se consolide, la foi devient plus intransigeante et plus tyrannique. Elle domine sans conteste et ne permet pas que les dogmes fondamentaux soient soumis à la discussion. La philosophie perd son caractère de libre recherche : elle devient la servante de la théologie. C'est le triomphe des docteurs de la Scolastique.
La science vise à la représentation adéquate de la réalité. Il semblerait donc que, par la nature même de son objet, elle dût échapper à l'empire de la théologie. Les faits nous montrent cependant le contraire. L'astronomie n'est pas
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libre d'émettre des hypothèses en contradiction avec les affirmations de la Bible : malgré les raisons les plus convaincantes si elles ne heurtaient pas des vérités révélées, la terre doit continuer à rester le centre du monde, jusqu'à l'aurore de la Renaissance. En physique, les agents naturels ne sont pas des forces aveugles et fatales, parce que cette croyance en la nécessité porterait atteinte à la Providence, à l'action des anges et des eaints, à la possibilité des miracles. — La chimie, future science positive, n'est encore qu'au stade de l'alchimie ; et, pendant tout le moyen âge, elle reste toute pénétrée de surnaturel. — La biologie est encore plus gênée dans ses recherches par les susceptibilités du pouvoir religieux. L'épilepsie s'appelle le mal divin ; le fou est un possédé et, pour le guérir, il faut employer non des remèdes qui agissent sur le corps, mais des formules capables, par l'aide surnaturelle qu'elles procurent, de chasser le démon.
Le christianisme a opéré ainsi une révolution radicale dans les mœurs. Pour l'homme, l'idéal c'est la vie monacale, une vie toute de méditation, de prière, de recueillement intime, de communion incessante avec la divinité. La vie n'a pas pour objet le plaisir, surtout le plaisir sous sa forme la plus attrayante qui est la volupté ; elle doit être l'imitation de la vie douloureuse du Christ, une rédemption de la faute originelle par les sacrifices volontaires, un acheminement à travers la souffrance vers l'au-delà. La vie présente n'est qu'un passage ou plutôt une lutte où les douleurs donnent des titres à la victoire, à la béatitude. Donc, des vêtements sombres, les cheveux coupés, la face glabre et émaciée, les jeûnes multipliés, une nourriture réglée et de qualité inférieure, plus de danses, les jeux proscrits, la cellule vide du cloître, la soHtude, le silence, une mort anticipée. Certes, tous ne se conforment pas à cet idéal, et, par les nécessités de la nature elle-même, des hommes très pieux y échap-