I. Définition donnée pur le Jury du Concours Ténicheff
ESSAI SLR LES REVOLLTIONS
portant atteinte à l'ordre établi. Ces actes de violence dépendent des agents qui les ont accomplis : individus isolés, conspirateurs, rassemblements populaires, foule urbaine, armée régulière, corps de troupe organisés et marchant sous la conduite de chefs reconnus. —
Après l'étude des actes viendra celle des individus ou des groupes qui les ont exécutés. Ils ont eu recours à la force. Pourquoi ? Ce n'est pas sans raison qu'ils ont ainsi bravé l'autorité publique. Pour risquer sa fortune, sa liberté, sa vie, il faut de graves motifs. Quels sont-ils ? Ils consistent en idées, en passions et en sentiments : idées que le mal €st devenu intolérable et n'a d'autre remède que la violence ; passions de haine et de colère qui s'efforcent de détruire les causes supposées du mal ; sentiments de confiance dans une rénovation future. —
Mais, à leur tour, d'où viennent ces idées et ces sentiirients ? Ils sont fondés sur la conviction que les agents, en employant la force, sont les interprètes de la majorité et l'avant-garde de tout un parti bientôt victorieux. Ces promoteurs delà révolution n'agissent pas au hasard, sous l'impulsion d'une fantaisie capricieuse, mais ils ont été déterminés à l'action par les influences multipliées du parti révolutionnaire, qui n'en était encore qu'à la phase occulte de son ■existence. —
La régression des causes nous amène ainsi à l'étude de ce parti révolutionnaire qui ne s'est pas encore déclaré ouvertement, mais qui, par ses menées plus ou moins sourdes et indirectes, mine l'autorité de l'Etat. Ce parti, qui n'est encore qu'en puissance, manifeste son activité, surtout dans le domaine de la pensée. Aux traditions conservatrices il ■oppose ses conceptions nouvelles en littérature, en morale, •dans le droit et la justice.
Mais il faut creuser encore davantage. Ces idées, exprimées parles poètes, les moralistes, les jurisconsultes et les
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philosophes, ne sont-elles que des jeux d'esprit, des jongleries de mois faites pour amuser un instant la curiosité des dilettantes ? Quelques-unes sont de cette nature frivole et passent sans laisser de traces, comme ces caractères imprimés sur le sable et qu'efface un faible souflle. Mais d'autres œuvres exercent sur les esprits une influence durable, parce qu'elles expriment dans un langage lumineux les idées qui s'agitent obscurément dans les intelligences moins cultivées. Elles impressionnent fortement le public, parce que les conceptions nouvelles sont en harmonie avec les sentiments des membres de la société intéressés au changement. —
Les idées du parti ont conduit à ses sentiments. Mais les sentiments ont aussi leurs causes, des causes plus profondes qu'il faut aller chercher jusqu'aux sources de la vie sociale. Or, mécontentement et espoir, tels sont les deux sentiments fondamentaux qu'on trouve chez les adhérents d'une rénovation. Le mécontentement est dû à quelque trouble apporté dans la fonction sociale qu'on exerce : les intérêts matériels sont compromis, l'indépendance est menacée, l'honneur blessé, les habitudes de travail et de vie modifiées. L'espoir naît d'un accroissement de richesses, de force physique ou de puissance morale qui ouvre carrière à l'ambition. Les sentiments sont ainsi des produits qui résultent du genre de vie tel que le font, à une époque et dans un pays déterminés, la profession et les conditions sociales au milieu desquelles elle s'exerce. Les dispositions des classes professionnelles, telles sont les causes nouvelles où aboutit l'analyse sociologique. —
La profession imprime, au physique et au moral, son empreinte spéciale chez tous ceux qui la pratiquent. Mais, pour que toutes les unités du groupe réagissent de la même manière, il faut de plus qu'elles subissent la pression d'événements et de conditions sociales semblables. Dans le cas contraire, il y a diversité de conduite. C'est ce que nous
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montre Texpénence historique. Aux approches d'une révolution, la majorité d'un groupe peut incliner vers les nouveautés, tandis que la minorité reste conservatrice. —
D'où viennent ces exceptions ? Pour les expliquer, il faut, dans chaque classe professionnelle, distinguer des sousgroupes qui, en dehors des caractères propres à la profession, possèdent des caractères dislinctifs, résultant de conditions sociales différentes. En un mot, le genre comprend des espèces, et les espèces, des variétés. Les espèces sont distinguées surtout par le rang qu'elles occupent dans une hiérarchie ; les variétés sont caractérisées par diverses circonstances, dont les principales sont l'âge, l'élat civil, la langue, la race et le lieu de séjour.
Mais il ne suffit pas d'étudier les dispositions et les tendances des classes professionnelles qui contribuent le plus à la formation du parti révolutionnaire. Il faut encore tenir compte du moment historique, c'est-à-dire, de l'influence qu'ont exercée sur ces classes les événements naturels et surtout sociaux. Noire marche régressive nous amène ainsi à rechercher la cause des faits sociaux qui ont troublé l'activité des classes, et les ont portées au mécontentement et à la révolte.
Ces faits sont dus à l'activité de TEtat, force conservatrice qui s'efforce de conserver intacte une structure sociale tout à son avantage. Pour cela, l'Etat, avec les immenses ressources dont il dispose, combat les idées de ses adversaires par les disgrâces, les amendes, la prison, le pilori, parfois le bûcher, pendant qu'il réserve ses faveurs, ses places, ses récompenses aux défenseurs des doctrines officielles.
D'ailleurs, ces doctrines, pas plus que les idées du parti adverse, ne sont indépendantes du milieu social où elles se sont produites. Elles sont en rapport direct avec l'état d'esprit des classes dominantes, celles qui servent au recrutement du haut personnel dans les diverses fonctions publiques : en
littérature, en art, en philosophie, en droit et en reUgion, elles sont l'expression des sentiments intimes propres à ces classes.
Enfin, ces sentiments paraîtront à leur tour, liés à la nature de la fonction sociale, pourvu qu'on tienne compte des causes de diversité signalées plus haut.
Ainsi, les actes révolutionnaires se rattachent, par une chaîne continue, à un dernier anneau : les classes professionnelles ; classes distinguées essentiellement par la nature des occupations, mais divisées en sous-groupes et modifiées sous l'empire des événements naturels et des faits sociaux, particulièrement ceux qui sont dus à Tactivité de l'Etat.
Telle est, en un résumé anticipé, la marche régressive qu'on se propose de suivre et qui paraît la mieux appropriée à la découverte des causes. Ce n'est pas trop de ce fil directeur pour nous guider dans le labyrinthe, immense et encore peu exploré, où nous enferme le problème actuel.