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NATURE DES ACTES REVOLUTIONNAIRES

Un acte révolutionnaire consiste essentiellement dans une résistance ou une attaque ouverte contre les représentantsdu pouvoir public. Il ne s'agit pas de la ruse qui parvient à éluder les prescriptions de la loi, mais d'une désobéissance formelle, d'un refus direct de se soumettre aux injonctions de l'autorité. Les premiers chrétiens s'obstinent à ne pas offrir le vin et l'encens à l'image impériale ; Luther brûle solennellement à Wittenberg la bulle pontificale ; Hampden refuse de payer les vingt shillings qui lui avaient été imposés par la taxe des vaisseaux. Dans tous les exemples de cette nature, l'autorité de l'Etat est méconnue, et^ si ces désobéissances étaient tolérées, elles tendraient à engendrer l'anarchie et à dissoudre l'organisation sociale. C'est bien pis encore, lorsque les agents du pouvoir sont en butte à la violence.

Un des traits les plus caractéristiques de l'Etat, c'est le pouvoir de disposer d'une force supérieure, de plier toutes les volontés à sa règle, de triompher de toutes les résistances en multipliant toutes les formes de la douleur. En présence de pareils dangers, il ne^manque pas de déployer ses plus grandes rigueurs, ses châtiments les plus redou-

tables. Pour que la langue ne prononce plus de paroles injurieuses et n'émette plus d'opinions condamnées, le bourreau la perce d'un fer rouge ou l'arrache avec des tenailles ; les mains des vaincus, des révoltés, des coupables sont enchaînées, et leurs pieds sont chargés d'entraves ou tirent un boulet ; les rebelles sont enfermés dans des cachots ou, pour l'édification de leurs imitateurs, promenés à travers le pays dans des cages de fer. Tous les éléments, tous les agents de douleur sont mis à contribution pour varier les supplices. Les crânes nus sont exposés de longues heures au soleil tropical ; les ventres, gonflés de pintes d'eau ; les corps, déchirés par les fauves dans les amphithéâtres ; les membres, broyés sous la mâchoire des lions ou mordus par la dent venimeuse des vipères ; les nez sont mutilés, les oreilles coupées, la plante des pieds meurtrie de coups de bâton, le dos labouré de lanières ensanglantées, les cous étranglés par le chanvre, emprisonnés dans la cangue, serrés dans le garrot^ attachés au pilori, tranchés parle glaive ou la guillotine.

Les supplices et la mort, la mort sous ses innombrables formes, ne sont pas les seuls instruments du pouvoir. Pour imprimer dans les esprits l'idée de sa toute-puissance, l'Etat n'a pas toujours besoin de recourir à ces brutales manifestations de la force ; il lui suffit souvent de frapper à la bourse. Par une habile répartition des impôts, il accable de charges toutes les catégories de personnes qu'il juge inférieures ou ennemies ; ses tribunaux infligent d'énormes amendes ou prononcent la confiscation de tous les biens ; dans certains cas, il procède à une vaste expropriation et dépouille en masse les vaincus. Excellent moyen pour vouer ses ennemis à la misère, à la faim, à l'impuissance et à la servilité, pendant que le Trésor s'enrichit et que s'accroissent la richesse, la puissance, l'autorité et le prestige des classes amies.

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Si ces vexations ne suffisent pas, les gouvernements despotiques recourent à des procédés plus terribles encore. Des massacres en masse ont été souvent pratiqués, et l'histoire abonde en exemples de populations entièrement exterminées. A ce moyen infaillible de ramener l'ordre, les maîtres de l'Etat en ont substitué un autre, en apparence plus doux, mais tout aussi baibare dans le fond. Pour dompter l'esprit de résistance, ils bannissent les rebelles du territoire, les déportent dans les contrées éloignées, ou ils dispersent les familles, les transplantent dans des provinces différentes, et enlèvent aux parents leurs enfants, afin de les instruire dans d'autres principes (i).

Avec de pareils moyens de contrainte, l'Elat parvient le plus souvent à dompter les énergies les plus farouches. Par prudence, les hommes dissimulent leurs sentiments de haine ; ils acceptent leur joug avec résignation, et même, après un petit nombre de générations, familiarisés avec leur condition sociale, ils sont tout prêts à reconnaître la légitimité de leur misère.

Mais cette soumission n'est ni constante, ni universelle. Tous les hommes ne se plient pas avec la même facilité à la servitude, tous ne sont pas également terrifiés par la crainte. A la force de l'Etat, ils opposent la force de la révolte ; à la variété des peines et des supplices, le nombre et la barbarie des vengeances.

C'est souvent à la tête que frappe la révolte. « L'Etat,

I. Parmi les nombreuses persécutions de cette sorte, on peut citer, à titre d'exemple, celle qui fut dirigée contre les Juifs d'Espagne, en 694, par le concile de Tolède. Ce concile « décrète des mesures atroces : confiscation des biens ; réduction en esclavage au profit du fisc. Le roi les dispersera dans tout le royaume et les donnera à des chrétiens, de manière à ce qu'ils ne puissent continuer la vie de famille, se marier entre eux et faire souche. Leurs enfants seront enlevés dans la septième année et instruits dans la religion chrétienne » {Histoire générale. Lavisse et Rambaud, I, 208).

LA FERMENTATION IQ

c'est moi I )) disent orgueilleusement les rois absolus. Et cela semble vrai clans ces monarchies où le roi est la personnification d'un système politique, où les ordonnances émanent « de son bon plaisir », où les décisions de la justice finissent par se conformer à sa volonté, quand elles ne sont pas devancées par des exécutions arbitraires. Aussi, pour renverser une forme de gouvernement jugée despotique, le moyen qui paraît le plus efficace et qui, du moins, est le plus souvent employé, c'est de renverser le despete. Tout est calme, les fronts s'inclinent respectueusement sur son passage, les courtisans s'empressent... Mais l'un de ses familiers vient de verser dans sa coupe une poudre empoisonnée. S'il se garantit du poison, il reste exposé à toutes les espèces de mort violente. L'un est noyé dans un lac, et sa mort est mise sur le compte du hasard ; cet autre est massacré dans sa chambre, au milieu de la nuit, par ses propres gardes ; beaucoup tombent sous le poignard d'un assassin ; quelques-uns sont tués par des femmes ; des bombes, des machines infernales éclatent sur son passage, ou le train impérial qui l'emporte risque, à chaque tour de roue, de tomber au fond d'un précipice. Dans les exemples de ce genre, l'attentat peut être accompli par un seul, ou, du moins, par un petit nombre de conjurés. L'acte est, ou individuel, ou le résultat d'un complot entre un petit nombre de personnes.

Dans d'autres cas, l'action est collective, et, sans être toujours expressément dirigée contre le chef de l'Etat, elle s'attaque aux représentants ou agents du pouvoir.

Par sa soudaineté, l'émeute populaire ressemble souvent à la réaction aveugle du mouvement réflexe. Elle est très fréquente dans les grands centres urbains, où le mécontentement se traduit aussitôt par des cris, des injures, des violences. Ce qui caractérise l'émeute populaire, c'est non seulement sa brusque explosion et l'absence de toute attaque

préméditée, mais encore la maladresse, rincoordination et les inconséquences de ses mouvements. Avec l'impétuosité aveugle de l'instinct, elle se rue contre des obstacles insurmontables, sans unité d'action et, sans but précis. Elle est furieuse et, dans sa rage destructive, elle semble portée à tous les excès ; mais parfois un mot la calme et Teffervescence tombe aussi vite quelle s'était produite. Et cependant, malgré l'imperfection des moyens employés, ces émeutes n'en produisent pas moins parfois de grands effets sociaux, parce qu'elles sont capables d'inspirer aux gouvernants et à leurs partisans de grandes inquiétudes au sujet de leurs biens, de leur liberté et de leur vie. Elles ont été souvent les premières ébauches d'une force qui va s'organiser et devenir prépondérante. Parfois, elles triomphent du premier coup, comme l'insurrection du i4 juillet 1789, insurrection qui, parla prise de la Bastille^ porta à l'Etat un coup dont il ne devait pas se relever.

L'action collective n'est pas toujours la manifestation irréfléchie de la colère, un ensemble de mouvements mal coordonnés, une réunion fortuite d'énergies qui agissent sans direction. Elle peut être concertée, tournée vers un but défini, réglée dans ses mouvements, en possession de ressources et de moyens bien appropriés au résultat visé. Alors des hommes s'arment, ils s'organisent sous la conduite de leurs chefs, entrent en lutte ouverte contre la force légale et s'efforcent de renverser les institutions politiques. Dans la Guerre Sociale, les Italiens forment une ligue et, révoltés de la domination égoïste de Rome, organisent de véritables armées, qui inspirent dos craintes aux Romains. — Sous la féodalité, les vassaux se sont souvent révoltés contre leurs suzerains, et les anciennes monarchies européennes ont été, plus d'une fois, troublées par le soulèvement de la noblesse. — Fréquemment aussi, dans les temps anciens^ comme aux époques modernes, l'armée, qui sem-

ble faite pour la protection des pouvoirs publics, a tourné sa force contre eux : César passe le Rubicon à la tête de ses légions ; Monk, appuyé sur son armée victorieuse, restaure la royauté ; et les pronunciamentos espagnols ont causé plus d'une révolution.

Ainsi, d'après les exemples énumérés, l'acte révolutionnaire, dépouillé des circonstances accessoires et réduit à ses traits essentiels, réside dans l'emploi de la violence dirigée contre les pouvoirs établis. D'ailleurs, différentes espèces peuventêtre distinguées, suivant que l'acte est individuel, ou qu'il est du à un complot, ou encore qu'il émane d'un grand nombre de personnes. Pour comprendre chacune de ces catégories, il faut examiner les causes immédiates de ces troubles, autrement dit, les agents qui ont exécuté l'attentat, pris part au complot, à l'émeute, à la rébellion ou à la guerre civile. Il est, en effet, de toute évidence que les actes sont dans un rapport étroit, sinon nécessaire, avec les êtres qui les ont accomplis.

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