CAUSES DES ACTES INDIVIDUELS
Les individus ne font, sans doule, pas exception à cette règle. Quand ils sont d'une extrême gravité, leurs actes, précisément en raison de leur importance, sollicitent toutes les énergies physiques et mentales ; ils émanent du fond même de l'être et peuvent être considérés comme l'expression exacte des dispositions naturelles et acquises, mises en activité sous l'influence de circonstances déterminées.
Mais, alors même que la question ne serait point compliquée par l'intervention de la liberté, — considérée comme une puissance capable d'agir d'une façon différente dans deux cas identiques, — le problème des causes n'en resterait pas moins, quand il s'agit d'individus, partiellement insoluble. En effet, tout acte, un acte humain comme les autres, est la résultante de deux sortes d'éléments, les uns internes, les autres extérieurs et capables, par leur influence, de modifier l'activité de cet agent. Dans les sciences physico-chimiques, les êtres d'une même catégorie réagissent tous de la même façon, lorsqu'ils sont soumis à un même ensemble de circonstances. En biologie déjà, les êtres vivants ont une structure trop complexe, des différences individuelles trop marquées pour produire exactement les mêmes
réacliolis dans des circonstances semblables « Uu même degré de froid, dit très justement M. Auguste Bracbet (i), donnera à l'un une angine, à l'autre un rbumatisme, à un autre une pleurésie ou une pneumonie, à dix autres, rien. » Les différences individuelles prennent encore une bien plus grande importance, quand il s'agit de l'bomme, non pas seulement considéré dans ses fonctions physiologiques, mais envisage avec toute la complexité de sa nature, physique et morale. Gomment scruter assez profondément les corps et les âmes, pour découvrir les motifs et les mobiles qui ont armé le bras de Judith, de Charlotte Corday, de Ravaillac ; qui ont poussé Sylla aux proscriptions et qui ont décidé Bonaparte à tenter le coup d'Etat de Brumaire ? Ainsi, il semble que, dans l'activité des personnages extraordinaires, il y a une part importante à attribuer à leur personnalité. Et comme cette personnalité tient à une multiplicité de causes mal déterminées, il faut reconnaître dans le développement des faits historiques une certaine contingence ; contingence non absolue sans doute, mais relative à l'état de nos connaissances.
Ce serait à la psychologie à dissiper notre ignorance sur ce point. Ce serait à elle, non à la sociologie, de montrer, en vertu de quelles causes précises, les fortes individualités émergent des groupes auxquels elles appartiennent, et se distinguent des autres membres par une sensibilité plus vive, une impressionnabilité plus durable et une énergie plus violente. Mais cette explication, il n'est pas téméraire de l'affirmer, la psychologie est, jusqu'à présent, incapable de la fournir. Et il faut loyalement reconnaître qu'il y a non seulement dans les personnalités marquantes, mais même dans tous les individus, un qnld propruim réfractaire aux moyens de connaître dont dispose la science actuelle.