CAUSES DES ACTES COLLECTIFS
Dans les deux cas précédents, l'acte révolutionnaire est du à l'initiative d'un seul individu ou d'un petit nombre, bien que derrière ces agents individuels se cache le plus ordinairement l'activité d'une foule anonyme. Dans une émeute et une révolte, l'action est ouvertement collective. Par suite, le phénomène n'est pas seulement social dans ses causes et ses effets ; il l'est en lui même, et, appartenant au domaine propre de la sociologie, demande à être étudié à ce point de vue.
Dans une émeute populaire, il semble que la foule, ramassée au hasard, soit formée d'éléments hétérogènes, d'une poussière d'individus sans cohérence et incapables de toute unité d'action. Certes, elle n'est point comparable à ces troupes disciplinées quiont l'habitude de suivre la direction d'un chef. Mais elle ne ressemble pas non plus à ces corps amorphes, où les parties, mal reliées entre elles, agissent d'une façon indépendante. La foule ameutée rejette, par une sélection demi-consciente, les éléments indifférents ou hostiles, et se grossit, au contraire, des parties qui sont en harmonie avec l'ensemble. Elle revêt alors une sorte de personnalité, personnalité inférieure où les idées tiennent moins de place que les passions, les désirs et les appétits. Et c'est sous cette
sorte de poussée instinctive qu'à travers le tumulte et le désordre apparent de sa conduite, la foule tend à un but vaguement entrevu et accomplit des actes en rapport avec ses idées et ses tendances obscures.
Beaucoup de séditions populaires ont eu pour raison la faim. Comment alors les choses se passent-elles, que l'émeute ait lieu à Rome, du temps des Césars, à Constantinople et à Alexandrie sous le Bas-Empire, ou encore à Paris et dans quelque autre capitale moderne ? La partie la plus pauvre de la population est privée de ses moyens ordinaires de subsistance ; elle circule dans les rues et, pendant plusieurs jours, s'impatiente à attendre les arrivages de blé et les distributions à des prix réduits. Elle attend en vain. Alors grandissent le mécontentement, la colère et la haine. Ils s'accumulent dans chacun, non seulement sous l'influence directe de la faim et de la souffrance physique, mais sous la pression de sentiments identiques dont ils voient la manifestation chez les autres. La douleur provoque les plaintes et, à leur tour, les plaintes avivent la douleur. L'esprit, ne recevant de partout que des impressions semblables, finit par être envahi par une idée unique, l'idée de son mal ; par un désir unique, celui de le supprimer.
Que l'occasion se présente, et l'énergie de la colère et de la haine, lentement accumulée dans la foule misérable comme dans un gigantesque condensateur électrique, éclate en cris et se traduit en actes de vengeance. Panem ! crie la plèbe de Rome ou la populace de Constantinople, et les prolétaires affamés de Paris poussent le même cri : Du pain !
Puis la foule se met en mouvement, et, sous la conduite de meneurs, elle accomplit les actes qui répondent à ses appétits et à ses passions. Elle se livre au pillage des boulangeries ou des magasins publics, et, quand elle le peut, s'efforce de se venger de ceux qu'elle juge responsables de sa
a8 ESSAI SUR LES RÉVOLLTIONS
misère. Elle le fait brutalement, et ses vengeances ne frappent pas toujours les vrais cou[)ables.
Certes, toutes les émeutes populaires ne se présentent pas sous la même forme. Si l'important était d'en tracer les caractères, il serait nécessaire de les répartir en diverses catégories qui répondraient aux divers modèles fournis par la réalité historique. Pour les besoins de la recherche actuelle, il est inutile de définir ces principaux types d'émeutes. Il suffit de remarquer que chacune d'elles se manifeste par des actions toujours correspondantes à la nature des agents qui y prennent part. Ainsi, elle ne se développe pas de la même façon, suivant qu'elle est accomplie par des esclaves, des prolétaires, les artisans appauvris d'une capitale, ou par des bourgeois aisés, ou encore par des paysans rassemblés en troupes et capables, parfois, de soutenir le choc des armées régulières.
D'après ce même principe de correspondance entre les actes et les agents, la révolte revêtira un tout autre caractère, lorsqu'elle prendra naissance dans un milieu déjà organisé. Dans les foules populaires, les meneurs n'ont jamais qu'une autorité douteuse ; ils obéissent plus qu'ils ne commandent. Suivant le mot de Malebranche, ici bien applicable, ils sont agis plutôt qu'ils n'agissent ; et, souvent entraînés par le flot, ils pourraient répondre avec ce chef d'insurgés : « Il fallait bien que je les suive, puisque j'étais leur chef. )> Dans les révoltes de la noblesse et de l'armée, la hiérarchie préexistante persiste, ou du moins, si les anciens chefs sont rejetés, d'autres sont nommés à leur place et exercent la même autorité sur leurs subordonnés. Cette exacte discipline se remarque surtout dans l'armée, où tous les mouvements s'exécutent avec cette exactitude qu'on remarque dans une machine d'un jeu sûr et régulier. Ici, point de forces éparpillées, incohérentes, gaspillées ; mais toutes les énergies mises dans une seule main et convergeant vers un but déter-
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miné. L'action n'est pas une effervescence passagère ; mais elle se prolonge avec des ressources prudemment employées, jusqu'àceqae le résultat soit atteint, ou, si l'entreprise échoue, tant qu'il subsiste des chances de succès. Et cependant, si rigoureuse que soit cette discipline, si respecté que soitlelien de vassalité, ce serait une erreur de croire quela foule desinférieurs ne compte pas. Ici encore, les chefs ne sont obéis que si leurs goûts, leurs sentiments et leurs idées ne sont pas en opposition avec les dispositions mentales de leurs troupes.
Ainsi, partout l'acte révolutionnaire est en rapport avec la nature des agents : il exprime leur état d'esprit au moment de l'action.
Mais comment s'est formé cet état d'esprit ? Telle est maintenant la question que nous impose la méthode régressive.
Les esprits ne sont pas des monades sans ouverture sur le dehors et qui se développeraient par une évolution purement interne. Si les sentiments font explosion et se manifestent en éclats de colère ; si, longtemps contenus et cachés, ils se produisent au dehors et se traduisent en audaces périlleuses, cela vient le plus ordinairement de quelque événement extérieur, qui joue le rôle d'étincelle dans un mélange détonant. C'est la circonstance additionnelle, nécessaire pour que les énergies latentes se dépensent en actes ; circonstance qui aura besoin d'exercer d'autant moins d'influence que la tension de la colère sera plus rapprochée du point où elle entraîne l'acte.
Ces événements, qui son t les causes immédiatement déterminantes de la révolte sont très divers. C'est une disette, comme en 1789 ; les malheurs de la guerre comme au temps des Maillotins et des Cabochiens ; un impôt vexaloire, comme la taxe des vaisseaux sous Charles I" d'Angleterre ; une persécution contre les croyances religieuses, comme ces éditsdes empereurs iconoclastes ; c'est moins encore, comme cette
vente maladroite des indulgences sous le pontificat de Léon X. Ces événements sont souvent mis sur le compte du hasard, c'est-à-dire, de causes imprévisibles ou, du moins, qu'il n'appartient pas à la Sociologie de déterminer. Cette assertion n'est vraie que si on la restreint aux accidents physiques, disettes, éruptions volcaniques, tremblements de terre, catastrophes maritimes semblables à celle qui détruisit /'mvincihle Armada. Quant aux événements proprement sociaux, ils sont soumis à des causes que la Sociologie a le devoir de rechercher et de connaître. Les plus importants émanent de l'activité de l'Etat. Mais comme les décisions et les actes de l'autorité publique appartiennent à une série de causes, autres que celle qu'on examine en ce moment, leur étude doit être ajournée, (i) Pour le moment, semblable au médecin qui après avoir étudié les symptômes, les rattache à des troubles internes, efforçons-nous de découvrir les agents de la fermentation révolutionnaire.