‹ Essai sur les sources de l'histoire des Antilles françaisesChapitre 110 sur 169 · Avertissement, loc. cit · texte numérisé non relu

Avertissement, loc. cit

C11U()M(JLELKS FRANÇAIS : CÈSAK DE UOCIlKFUUr 1 i-5

Isles, avait une bibliothèque fort bien fournie '. Mais en somme ces défauts de forme ne nuisent guère à la vérité d'ensemble de Tœuvre de Rochefort. N'ayant fait que passer aux Isles, il a pu, en voulant donner un tour littéraire à ses descriptions, en altérer quelque peu la précision et faire disparaître ou grossir outre mesure maint détail, dételle sorte qu'un homme habitué au pays pût y trouver à redire. Du Tertre n'a pas manqué de relever ces invraisemblances et n'a pas ménagé les sarcasmes à Tinfortuné littérateur, dont le principal tort à ses yeux était en somme de l'avoir plagié. Mais ces critiques ne portent guère que sur « l'Histoire naturelle » de Rochefort, et celle-ci au fond nous importe peu. Ce qui a pour l'historien le plus d'importance c'est la seconde partie de l'œuvre, 1' (( Histoire morale ». et celle-ci a incontestablement été rédigée sur des sources sérieuses. Vis-à-vis des contemporains elle avait le tort de n'être point originale, mais pour nous elle peut encore nous aider à compléter utilement les données de certaines petites chroniques de première main. Il y a plus : pour l'île de Saint-Christophe, l'histoire de Rochefort équivaut à une source de première main, puisqu'il n'écrit que sur les données du commandeur de Poincy. Or, les informations que nous avons sur cette île sont précisément les plus rares et les plus incomplètes. De même, pour l'histoire de la Guadeloupe, sous le commandement d'Aubert, Rochefort a pu consulter ce personnage qui, dépossédé par Houel, s'était établi à Saint-Christophe, y avait été fait capitaine et était devenu l'âme damnée de Poincy. On voit donc que cette source est loin d'être négligeable et que, si Rochefort n'a pas, comme Du Tertre, le mérite d'être témoin oculaire des faits qu'il raconte, 1' « Histoire naturelle et morale des Antilles », sainement critiquée et contrôlée, demeure un important appoint à l'historiographie de ces pays -.

1. Voir l'inventaire de cette bibUothèque, Arch. Col. C^, 2*= série, 1 (1660).

2. Je dois ajouter ici une observation de détail. Bien que la 2^ édition de rilistoire de Rochefort soit datée de 1665, il semble qu'elle ait été prête à paraître dès 1660 ou 1661. En effet, dans 1' (( Avertissement au Lecteur

Mém. et doc. de VÉcole des Chartes. — VI 10

1 i() SULllCES DE l'histoire DES ANTILLES FRANÇAISES

C'est vers la même époque que dut être rédigée :

Ullistoirc \ De V/sle de Grenade en \ Amérique^ manuscrit inédit du .\^II"' siècle, composé de 62 lY. de format in-4 (238'^"" X 175""") — l^cole Sainte-Geneviève \ vol. Antilles I.

Cette chronique n'est pas datée ; aucune indication ne permet d en désigner Fauteur avec certitude. Elle débute par G pp. de Préface, où l'écrivain se perd en considérations générales sur l'esprit de conquête et d'apostolat depuis les Croisades. Puis la forme adoptée est celle diAnnnles, commençant à 1649 et se continuant d'année en année jusqu'à 1659 inclusivement, sans autre division que celle de la chronologie. Chaque fois, en effet, que l'auteur aborde le récit des événements survenus dans une année nouvelle, il inscrit en tête de l'alinéa : Van de N. S. — Louis /-i"'<^ — [le Seigneur de l'île] — La Grenade, et, au-dessous de ces rubriques, l'année correspondante.

Ces Annales particulières de la Grenade sont donc fort détaillées et pourraient présenter un très grand intérêt en nous faisant, plus que toute ïiutre source, entrer dans la vie cjuotidienne d'une colonie de cette époque. Malheureusement leur auteur était un raisonneur insipide et se lance à chaque page dans des digressions interminables où, à propos d'un fait minuscule, il fait intervenir la Bible, les Pères de l'Elglise, l'histoire universelle, que sais-je encore. De telle sorte que, pour utiliser son ouvrage, il faudrait en retrancher plus d'un tiers. Mais le reste n'est pas pour cela négligeable. L'auteur a certainement été le témoin de tout ce qu'il raconte, un témoin passionné, agressif, sujet à caution,

touchant cette seconde édilion », Fauteur parle de Poincy comme d'un personnag^e encore vivant. Or Ton sait qu'il est mort le 24 avril 1600 (Du Tertre, 1667, I, o81). De plus, les nouveaux documents dont s'est servi Tauteur lui ont été envoyés dans les lettres qu'il cite et dont la dernière est de 1660. Je n'ai pu découvrir ce qui avait relardé la publication de son livre.

1. L'Ecole Sainte-Geneviève, rue Lhomond, à Paris (ancienne rue des Postes), |)ossédait, dans sa riche jjibliothèque de nombreux documents concernant l'histoire des Jésuites français. Cf. infra.

CHllOMQLELUS FRANÇAIS : i/aiNO.N ViMK J)K LA GlUOiNADE I il

mais intéressant par là même et plus personnel que les chroniqueurs circonspects et universellement laudatifs que nous avons rencontrés jusqu'ici. Ce que Bouton, Chevillard, Du Tertre même et surtout Rochefort nous présentent en g"énéral, c'est le tableau quasi-officiel de la colonisation telle qu'on la voulait A^oir à Paris et aux Isles. Du Tertre seul ose donner des détails qui font frémir, mais ce sont des horreurs rétrospectives et il donne à entendre qu'au moment où il écrit tout est à peu près pour le mieux dans les plus belles des colonies K Avec Tanonyme de la Grenade, nous pénétrons dans cette vie de labeur ingrat, d'insécurité constante et de brutalité cynique qui n'est que trop souvent l envers de la colonisation. Nous y voyons, sans le fard de style noble dont les couvrent les historiens ofïiciels, ces chefs brutaux et cupides, placés à la tête d'une colonie par quelque Compagnie ou par quelques seigneurs lointains et mal informés, et qui ne cherchent que leur profit personnel, au détriment des seigneurs qu'ils volent et des colons qu'ils pressurent; au-dessous, un amas de gens racolés partout, uniquement préoccupés d'amasser par tous les moyens possibles (dont le travail personnel est pour eux le pire) et qui, une fois à l'aise, ne songent plus qu'à jouir grassement, cruellement, en hommes pressés et qui se soucient peu du sort de leurs semblables ; et parmi ces soudards déserteurs, ces notaires tarés, ces anciens forçats, dont les chefs désiraient faire oublier leur origine, s'insinuent des prêtres de mauvaise vie et d'esprit vénal, et des femmes perdues ramassées dans des bouges et expédiées là en fourrière ; cependant qu'au-dessous de tous gémit l'esclave noir, race inférieure, qui mérite toutes les abjections et qu'à côté une autre race inférieure, les Caraïbes, guette les isolés et les massacre pour se venger de sa dépossession 2. Tel est le tableau des mœurs de la Grenade au moment où s'écrivait

1. C'est surtout l'édition de 1667 où éclate cette opposition. En 4648, Du Tertre préférait se taire.

2. Je n'amplifie point et ne fais ici que résumer ce qui ressort de la lecture de ces Annales. Il serait trop long de citer des exemples et oiseux de renvoyer à un texte qu'on ne peut consulter.

148 souRCfc:s dk L'insTOiut: des Antilles françaises

la chronique qui nous occupe. Il est quelque peu cru et les détails en sont même souvent répugnants. Il s'y trouve des faits comme

Ton en jug-e parfois aux assises, à huis clos ! Mais Ton y est

presque préparé par l'extraordinaire milieu que nous dépeint l'annaliste.

Quel était cet auteur ? Un prêtre sans doute, étant donnés l'érudition biblique dont il abuse et le besoin de moraliser qui le fait divaguer à chaque page. Bien qu'il parle constamment à la troisième personne du (( père missionnaire » qui vivait à la Grenade, il est possible que ce soit lui-même. Le P. Du Tertre nous apprend que ce père s'appelait le P. Bresson et qu'il était jacobin ^ Mais il y aurait à cette identification une objection sérieuse. L'achat de la Grenade par le C}^ de Cérillac fut, nous l'avons vu, négocié par le P. Du Tertre et le sieur de Maubray-; or l'auteur anonyme de V Histoire de V Isle de Grenade considère cette acquisition comme déplorablement négociée et s'en prend à Maubray, qu'il accuse d'avoir jugé superficiellement « de la bonté [de l'île] par la beauté », d'avoir été «prévenu par de faux rapports » et de l'avoir payée dix fois trop cher. Quant au P. Du Tertre, il ne soupçonne pas son rôle dans cette affaire et il n'en soufile mot. Or est-il vraisemblable que ce père soit venu passer trois jours à la Grenade '^ sans visiter son confrère ? L'annaliste raconte comment «le R.P. missionnaire... tout malade qu'il estoit... voulut détromper )) le sieur de Maubray. N'a-t-il pas voulu compromettre le P. Du Tertre en le blâmant dans ses Annales, ou bien ledit père n'était-il même pas descendu à terre et ne l'a-t-il pas vu ? Il y a là quelque chose qui nous échappe, et le rôle de Du Tertre notamment ne semble pas clair dans cette circonstance. 11 est possible toutefois qu'il ait simplement accompagné Maubray à la Grenade et ne se soit pas mêlé de ses négociations. 11 est également possible que le chroniqueur anonyme n'ait pas voulu parler de lui. Dans tous les cas il n'y a pas lieu de tirer de ce détail

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