Cf. infra
CHRONIQUES FRANÇAISES DU XVIl^ SIÈCLE 75
un peu sceptique, le chroniqueur lui ripostait vivement : « la mer est libre, le chemin est ouvert, tu n'as qu'à t'embarquer et faire le voiage et ie te promets qu'a ton retour ie souffriray fort volontiers que tu me convainque de mensonge, mais avant ie t'advertis que quand tu lira s en ce livre ce que iescris des montagnes qui bruslent, des fontaines bouillantes, des pierres qui flottent, des bois qui coullent à fond (contre le sentiment d'Aristote qui assure que cela arrive à la seule Ebene), des bois qui iettent du feu comme des pierres a fusil, des plantes sensibles et de celles dont le jus tiie les hommes et dont le marc leur sert de nourriture et plusieurs autres choses extraordinaires, d'admirer avec humilité les secrets de Dieu desquels II nous cache les raisons a même temps que l'expérience nous en descouvre les effects...» K Celui qui écrivait ces lignes était pourtant un homme intelligent et doué d'un rare souci de vérité. D'autres étaient des esprits plus simples, car il s'en faut que tous ces missionnaires fussent d'égale valeur. Si parmi eux il se trouve des docteurs de Sorbonne, comme ce P. de la Marre, supérieur de la première maison de Jacobins de la Guadeloupe, un théologien consommé doublé d'un ascète, vanté par son rare bon sens et son esprit de mesure plus rare encore, il y avait aussi de bons pères, de bons frères qui cherchaient sans doute plus à mériter le respect par leur valeur morale qu'à imposer l'admiration par leurs brillantes qualités intellectuelles. Ceux-là, de retour en France, sollicités par quelque puissant protecteur, contaient très sincèrement ce qu'ils avaient vu. Seulement ils avaient parfois vu des choses étranges et que nous avons bien de la peine à admettre, nous qui sommes moins portés qu'eux à voir partout le doigt de Dieu ou la griffe du diable. Et c'est ainsi qu'en ce qui concerne les pratiques religieuses des Caraïbes, par exemple, il est parfois extrêmement délicat de se faire une idée de la vérité, tant la phra-
1. Bibl. Nat. ms. fr. Nouv. acq., n» 9319, p. 4. Nous verrons plus loin que ce religieux si soucieux du merveilleux n'est autre que le sage P. Du Tertre.
76 SOURCES DE l'histoire DES ANTILLES FRANÇAISES
séologie de ces bons pères obscurcit les quelques détails précis qu'ils nous donnent.
Toutes ces chroniques pourtant méritent d'être lues, moins pour les faits eux-mêmes qu'elles rapportent (car en somme elles ne se contredisent ^uère et toutes ont probablement été connues et utilisées par Du Tertre) que pour la mentalité vraiment intéressante qu'elles dénotent, non seulement chez leurs auteurs, mais aussi chez leurs lecteurs, et pour les mœurs dont elles expriment les traits avec une sincérité naïve que n'ont déjà plus les histoires soigneusement composées comme V Histoire des Antilles de 1667. Au point de vue matériel, ces opuscules sont en général édités sans luxe et ont été sans doute tirés à petit nombre, car ils sont devenus maintenant excessivement rares. La présente étude ne prétend donc pas être complète. H y a encore du reste des chroniques de ce genre inédites. On les examinera ici à leur date présumée.
Mais il faut attendre 1640 pour trouver des sources de cette nature. Les quinze premières années de notre colonisation aux Antilles sont du reste extrêmement pauvres en documents de toute espèce. A parties récits postérieurs de Du Tertre et les pièces peu nombreuses qu'il publie, nous ne connaissons encore que quelques rares documents diplomatiques conservés aux Affaires Etrangères ^ et, à partir de 1635, le registre F- 19 des Archives Coloniales. La plus ancienne source vraiment narrative paraît être le
— Récit du Voyage que fay fait aux Indes Occidentales avec Monsieur de Cahuzac General de V Armée navalle qui y fut par le Commandement du Roy et de Monseigneur le Cardinal Van de Grâce i629, ms. original de 12 feuillets, iii-fol. (Archives des Affaires étrangères. Mémoires et Documents. Amérique, IV, ff. 93-105) '\
Cette pièce est une sorte de journal de bord de l'expédition