CARACTÈRE DU « DE FINIBUS
n'aurait pas loué, comme il le fait (1), la douceur et les ornements de son style.
Le de finibus est peut-être le plus parfait des traités philosophiques de Cicéron. Il le céderait sans doute à la RépuMique tant pour l'importance du sujet que pour l'art et le soin de la composition, si Ton possédait du premier ouvrage de Cicéron autre chose que des fragments mutilés.
Le de finibus se distingue par une grande simplicité de plan et beaucoup d'habileté dans la mise en scène. Il commence par une introduction où l'auteur défend ses idées philosophiques et surtout les emprunts qu'il fait aux Grecs (2), A ceux qui niaient qu'il fût utile d'écrire en latin des traités de philosophie lorsqu'il y en avait de si beaux en grec, il répond : On lit les pièces des anciens poètes dramatiques de Kome traduites du grec ; pourquoi ne lirait-on pas les ouvrages de philosophie ? Théophraste ne plaît-il pas lorsqu'il reprend un sujet traité par Aristote ? (3) On accusait la langue latine de pauvreté et d'impuissance à rendre les idées philosophiques. Cicéron aurait pu répliquer en citant les Acadéoniques, où il se joue au milieu des subtilités de la logique grecque : il préfère opposer exagération à exagération; le latin, dit-il, est plus riche que le grec (4). Même s'il se contentait de traduire mot à mot Platon et Aristote, Cicéron mériterait bien de ses compatriotes en leur appre-
le de nalura deorum (II, cli. 48-52), qui indiqueraient que Cicéron avait lu Vhistoire des animaux d'Aristote. Mais Cicéron avait très bien pu trouver ces exemples dans l'ouvrage de Posidonius qu'il imitait alors. Ce que Caton {de fin , III, 19, 63) dit de la pina et du pinoleres est attribué à Chrysippe par Athénée, et non à Vhistoire des animaux.
(!) De fin., I, 5, 14. — (2) Il avait déjà abordé cette question dans les Académiques, II, '2, 5. — (3) De fin., I, 3, 10. — (4) Ce n'était ])eut-êlre pas ici un argument de «ùrconstance, mais la conviction intime de Cicéron. En eifet nous retrouvons la même idée dans les Tiisculanes (II, 15, 35). Nous lisons aussi dans la correspondance de Cicéron : «La langue latine a l'avantage sur celle des Grecs : ce qu'ils appellent a'j;A-o^tov, tjvoeitwvov, mots qui ne présentent que l'idée de boire et manger ensemble, nous l'avons, nous, plus heureusement nommé rnnvivium, parce que c'est l'acte qui constitue, essentiellement le vivre ensemble » (Ad fam., IX, 24).
liant à connaître ces divins génies ; il ne l'a pas fait encore ; mais il ne se croit pas interdit de le faire.
Cicéron veut élever l'esprit des Romains en leur enseignant la doctrine de Platon sur la manière de vivre honnêtement et heureusement (1). Cela ne vaut-il pas mieux, dit-il, que de discuter exclusivement sur des points de droit, par exemple l'enfant d'un esclave appartient-il au propriétaire de l'esclave ou à celui qui l'emploie. Cicéron ne nous donne pas, comme il semblait .le promettre, les idées du chef de l'Académie, mais celles des Épicuriens et des Stoïciens récents. Il a la prétention de professer lui-même la doctrine d'Aristote : mais il ne la voit ici, comme partout ailleurs, qu'à travers l'éclectisme' d'Antiochus.
Aussi bien Cicéron avait le droit de soutenir, comme il le fait, qu'il ne remplissait pas seulement le rôle de traducteur, et qu'il ne reproduisait les idées étrangères qu'en y joignant ses opinions et son style. En effet le seul moyen d'expliquer la faiblesse de la réfutation de Torquatus et de Caton, c'est de dire que Cicéron s'inspire d'ouvrages antérieurs à ceux où étaient contenues les idées qu'il voulait combattre, ou bien qu'il se fie à son érudition insuffisante, et qu'il transporte dans les discussions philosophiques ses habitudes oratoires.
Du moins Cicéron n'avait pas perdu de vue à qui s'adressait son ouvrage. Dans les Académiques il avait essayé d'intéresser ses concitoyens aux questions de logique en comparant les novateurs en philosophie aux révolutionnaires en politique. Dans le de finihus il fait exposer la morale épicurienne par Torquatus, un grand personnage qui ne craignait pas d'avouer ses préférences philosophiques devant quelques amis, mais que Cicéron mettait au défi de les professer « dans le sénat, devant le peuple, à la tète d'une armée, devant les censeurs (2). » La doctrine d'Épicure avait alors une bien mauvaise réputation puisqu'on n'aurait osé la défendre publiquement. Cicéron ne s'est pas toujours montré juste envers elle, parce qu'il la craignait pour les mœurs des citoyens et la constitution de l'État.
(1) De fin., I, ±, 5. - (2) Tasc, III, 21, 51. Cf. de lia., II, 22, 74.
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Si la morale du plaisir péchait par excès de relâchement, celle du devoir se faisait blâmer par son trop de sévérité. Elle avait pris exactement le contre-pied de la morale d'Épicure. Celle-ci accordait trop au corps ; l'autre ne lui accordait rien ; la première flattait les instincts égoïstes, la seconde voulait qu'on s'oubliât pour sa patrie, ou mieux encore pour tous les hommes (1). On ne devait pas comprendre à Rome, qu'au lieu de citoyen romain on préférât être citoyen du monde.
Dans le definibus Cicéron combat la morale d'Épicure, parce qu'elle ne fait ni des hommes, ni des citoyens dont Rome a un si pressant besoin en ce moment: il combat aussi la morale inflexible du Portique, à laquelle il reproche de ne pas comprendre et de mutiler la nature humaine. Cicéron, avec son caractère souple d'homme d'esprit, d'avocat et d'homme nouveau, devait être vivement choqué de l'obstination presque ridicule de ceux qui, comme Caton, montraient dans la politi que la même raideur que dans la philosophie. Au sénat Caton parlait comme s'il eût donné son avis dans la république de Platon, et non dans la boue de Romulus (2). Un jour, pendant la guerre des Gaules, il proposa de livrer César aux Germains, comme violateur des traités. Il jportait des sandales, parce qu'il voyait les statues de Romulus et des anciens Romains qui en avaient. Au lieu de faire au peuple des largesses magnifiques, comme César, il lui distribuait des raves à la manière deCurius. Aussi ne fut-il jamais consul, et cependant il importait à la république qu'il le fût. Il faisait tort à l'État par ses qualités mêmes, comme le dit expressément Cicéron (3).
Sur la question du souverain bien Cicéron défend une doctrine moyenne, qui sait se garder des exagérations d'Épicure et de Zenon, et donner la première place à la vertu, sans nier l'importance des biens extérieurs. Les riches Romains partisans de la philosophie d'Épicure s'inquiétaient peu aux mains de qui tomberait le gouvernement de la république pourvu qu'ils con-
(1) Kon sibi, sed toti genitinn se credere nrnndo.
Lucain, portrait de Caton^ Phars., II, 383. — (2) Ad Att., II. 1 (3) Ibid.
servassent leurs volières et leurs murènes. (1) Caton de son côté persistait à reparaître au forum où il avait été accueilli à coups de pierres, et d'où il était revenu la tête meurtrie et toute ensanglantée. Les premiers sacrifiaient tout à leurs plaisirs ; le second négligeait le soin de sa vie pour remplir ce qu'il croyait un devoir. La meilleure façon d'agir était entre ces deux conduites opposées, comme le vrai bien n'est ni celui d'Épicure, ni celui de Zenon, mais celui qui réunit et fond ensemble les deux doctrines contraires.
(1) • Nos grands personnages, écrivait Cicéron à Atticus (tèid.), se croient au ciel quand ils ont dans leurs viviers des barbeaux qui leur mangent dans la main ; ils ne s'occupent pas du reste. »
Les livres I et II «les « Tusculanes, >.
Les Tuscukines. Le livre I : Li craiiUe de la mort. Idées des anciens sur l'àme. Le commencement du livre, ou la théorie de l'immortalité, est imité de PosidoniuSj et non de Panétius. La fin est inspiiée surtout de Crantor. Il n'est pas vrai que tout le livre vienne de Posidonius. Croyance des anciens à l'immortalilé. — Le livre II : les remèdes contre la douleur. Le livre II est inspiré de Panétius dans sa Lettre à Tubéron, plutôt que d'Antiochus. Indépendance de Cicéron.