‹ Essai sur les traités philosophiques de Ciceron et leur sources grequesChapitre 16 sur 23 · LE DISCOURS DE VELLEIUS · texte numérisé non relu

LE DISCOURS DE VELLEIUS

On a trouvé à Herculanum, dans une maison qu'on croit être celle dePison, le beau-père de César (1), les fragments d'un traité grec attribué d'abord à Phèdre, puis à Philodème, qui aurait été le modèle de Cicéron dans la partie du de natura deorimi où Velleius passe en revue les opinions des principaux philosophes sur la nature des dieux (2). Mais dans ces derniers temps

(1) L'emplacement de cette maison répond aux paroles de Cicéron qui nous dit qu'on voyait la maison de Pison de sa propre villa à Pouzzoles. De plus, presque tous les manuscrits qu'on y a trouvés appartiennent à l'école épicurienne, dont Pison partageait les doctrines, et beaucoup d'entre eux portent le nom de Philodème, l'ami intime et l'ancien tuteur de Pison (Mayor, éd. du de nat. deor., I, introd., XLIII). — (-2) « En 180G de Mùrr annonça, dans l'avertissement placé en tête du traité de Philodème sur la musique, que, parmi les papyrus découverts à Herculanum, le 3 novembre 1753, il y avait un ouvrage intitulé « Phèdre^ sur la nature des dieux. » Il ajoutait : f Phèdre était un ami de Cicéron, qui lui emprunta beaucoup dans son de natura deorum. » De Mùrr avait obtenu ces détails sur le contenu de certains manuscrits des savants napolitains, ses correspondants.... Mais ce n'étaient là que des ouï-dire. Les éditeurs napolitains et anglais dos manuscrits d'Herculanum ne connaissent pas Phèdre;.... le litre de son ouvrage, de même que le titre pareil du traité de Cornutus, n'est pas un titre grec, mais la traduction littérale d'un titre latin, probablement celui de l'écrit de Cicéron. En 1810 parut en Angleterre une impression de l'ouvrage découvert à Herculanum avor une restauration, souvent fautive, due aux Napolitains. Chr. Pelersen donna en 1833, à Hambourg, une nouvelle édition restituée et expliquée. » (Krische, ihid., p. 29.)

Ce qui faisait attribuera Phèdre ces fragments, c'est que Cicéron demande à Atticus (XHI, 39) de lui envoyer le r.i^Si Oeûv de Phèdre. Mais Blomfield (ad Œsch. Agumem., p. 209) et Meicr (article ûlagoras., dans l'encyd. d'Erscb et Gruber) rapportèrent cet écrit à Philodôme. On s'accorde généralement aujourd'hui à reconnaître comme vraie l'opinion de Blomfield et de Meier, et à voir dans les fragments en question des débris du nzpl syasPéta; de Philodème. (Cf. Nnuck, Mélanges gréco-romains, II, 583-638.)

M. Gomperz, dans une lettre à M. Diels {dox. grœci, p. 529), donne les détails suivants sur le titre véritable des fragments trouvés à Herculanum.

des doutes se sont élevésàce sujet(l). Que Cicéron se soit servi du Tcepl sjaelSeiaç, c'est ce que l'accord de certains passages rend très vraisemblable, mais ne permet pas d'affirmer avec une

f On peut voir, ou du moins on pouvait voir en 1867 quelque chose du titre

Tcept sjsspet'aî. Voici ce qui reste j-rppj, quoique l'I, dans l'édition paraisse

eifiicé et soit représenté par des points^ de même que lAOAHMOY et EYSEBEIAS. On ne peut plus en voir davantage dans l'original. Aussi, comme me le disaient alors les dessinateurs, la restitution du titre n'est qu'une conjecture. Que reslait-il de ce titre à l'époque de Hayter, envoyé à Naples par Georges , prince de Galles , au commencement du XIX« siècle? 8 II y a, dit-il, un 4» mutilé, avec la trace très apparente de six lettres (jui le suivent. Sous le <ï> et les six lettres effacées il y a un II. suivi de trois signes effacés. Ensuite vient un 0 endommagé, après lequel on voit une lettre effacée, puis un reste d'Q et un autre signe effacé. Ce fragment, qui ne fait qu'énumércr les opinions des autres philosoph{>s sur les dieux, me justifie, je crois, d'avoir restitué le titre <ï>a'Spou

nspl 03tov. » Hayter avait donc lu |-r /^ /- quoiqu'on ne s'explique pas

qu'il n'ait pas lu complètement HEPI. « Ce fragment, continue Hayter, n'a pas été trouvé dans la liasse de manuscrits qui contient les ouvrages de Pliilodème. Ai)rès le $ il n'y a que six lettres effacées et non neuf. En outre le style est tout à fait différent de celui de Pliilodème dans ses autres écrits. » • Mais Hayter, dit M. H. Sauppe, dans son Commentaire sur le traité de la piété de Pliilodème (Gotlingue, 1864, p. 4), oubliait souvent certaines lettres par négligence ; parfois, trompé par ses conjectures, il croyait qu'il y avait dans le manuscrit des choses qui n'y étaient pas. » € Dans toutes les affirmations de Hayter^ dit de son côté M. Gomperz, on voit clairement l'idée préconçue qui les a suggérées. Vous êtes aussi persuadé que moi que ces fragments appartiennent à l'écrit de Philodème. Mais il ne faudrait pas s'imaginer que ce fait soit primitivement attesté par les manuscrits, comme le litre des Napolitains pourrait le faire croire à tort. C'est une conjecture, quoiqu'elle soit vraisemblable au plus haut degré. »

Outre les écrits cités, on peut lire sur cette question l'opuscule de L. Spcngel : Aus deii Ilerriilnnischen Rollen Philoilemus Tcepl eùaô^zdx^, Munich, 1863. Les fragments connus jusqu'alors ont été complétés et publiés à Naples (Herculanensium œllectio altéra. H). M. Gomperz a donné à Leipsick, en 1866, sous le litre: Hercidanischen Stitdien une édition des fragments du livre de Philodème sur la piété et du rapt iTr]ii£it3v xa't orjfjiEttoïEfjjv. Krische avait publié, en 1840, à Gottingue, l'ouvrage cité plus haut, oîi il étudiait avec science et sagacité les fragments de Philodème. Celte étude a été reprise, mais peut-être d'une façon moins heureuse, par Lengnick : Ad ejnendandos explicandosque libres de natura deorum, eic, Halle, 1871, M. Diels {dox. grœci, p. S'il) rapproche les fragments de Philodème (éd. Gomperz) des passages correspondants de Cicéron (de natura deor., \, 10, 25, sq.).

(i) Schônnann, 4* éd. du de nat. deor., introd., p. 18.

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complète certitude ; car les données et les jugements contenus dans l'écrit de Philodème devaient se retrouver dans maint autre traité épicurien,

Mais parler de l'accord de quelques passages seulement, c'est oublier que l'écrit de Philodème ne nous est parvenu que mutilé, et que, si nous l'avions conservé sous une forme plus complète, nous remarquerions certainement le même accord sur un plus grand nombre de points (1). D'ailleurs si la ressemblance est d'un certain genre, un petit nombre de rapports suffit pour prouver qu'un ouvrage dépend d'un -autre. Il semble qu'il y ait une parenté de cette espèce si Philodème et Cicéron citent plusieurs fois les mêmes écrits d'autres philosophes et dansées écrits les mêmes passages. On ne saurait croire que dans maint autre traité épicurien on ait mentionné l'ouvrage sur la nature («pûdf/.oç) d'Antisthènes (2), plus loin le livre III du dialogue d'Aristote sur la philosophie (3); puis les mêmes endroits des livres I et II de l'ouvrage de Chrysippe sur les dieux (4) ; enfin l'écrit du Stoïcien Diogène de Babylone ireptr/jç 'AOr^vôtç (5).

Mais Cicéron et Philodème n'ont-ils pu emprunter les mêmes citations à un ouvrage commun qu'ils auraient copié tous deux? Nous savons par Cicéron que Philodème était très érudit. Depuis Aristote on appliquait la maxime : /.cwà ta twv cpiXwv. Personne ne craignait de piller ses maîtres le plus qu'il pouvait (6).

Il y a peut-être entre l'exposé de Philodème et celui de Cicéron des différences qui empêchent de croire que le philosophe

{\) Hirzel, I, p. 5. — (2) Philod., éd. Gomperz, 72, 7a, et Cicéron de nat. deor., I, 13, 3-2. — (3) Pliilod., 72, 7b ; Cic. I, 13, 33. — (4) Philod., 77, 15-80, 26; Cic, I, 15, 39.— (5) Philod., 82, 14; Cic, 1,15, 41. — (6) Cicé ron (I, 12, 31) et Philodème (71, 6d) feraient tous deux une citation inexacte des Mémorables de Xénophon. Mais la faute vient ici de Cicéron. Celui-ci, dans son résumé en peu de mots, paucioribus re^'bis, n'a pas reproduit, mais dénaturé la pensée de Xénophon, dont Philodème, en une demi-page, avait rendu l'opinion avec détail. Le seul changement fait par Philodème était d'avoir remplacé des pluriels tàç fiop^àç tûv Gewv par des singuliers xoCi Osou xfjv [xop^Tjv. Cicéron, en ajoutant oportere {formam Dei quœri non oportere) a modifié le sens de la pensée.

grec ait servi de modèle à l'auteur latin. On trouve chez Philodème des détails qui manquent chez Cicéron et réciproquement. L'ordre suivi par le premier n'est pas reproduit par le second (1).

Une autre difflërence entre Philodème et Cicéron, c'est que le premier dans son récit garde toujours beaucoup d'impartialité et de mesure,tandis que Velleius calomnie et injurie les philosophes dont il rapporte, parfois avec inexactitude, les opinions (2). C'était peut-être pour Cicéron une manière de rendre plus

(l| Suivant M. Scluvenke {sur /(?.< sources de CxJroii (Uns le de nat. deor., Fleck. Jahrb., 1879, Lomé 1 19, p. 50, sq ), on ne trouve chez Cicéron rien qui corresponde aux passages de Philodème, 77, [-l'a ; 20-2?). 79, 3-19; 28-3^). 80, 26-82, 13. Diogène de Babylone, dont Philodème nous parle assez longuement (82, 14-84, 8), n'a que trois lignes chez Cicéron. Nous ne trouvons chez celui-ci aucune trace de la critique générale que l'auteur grec fait des Stoïciens (84, 8-8S, 24), tandis qu'on lit chez Cicéron une sortie contre Chrysippe. Par contre, nous rencontrons chez Cicéron des détails qui manquent chez Philodème. Ainsi nous lisons {de nat. deor., I, la, 39) : «. Dieu c'est le feu et cet éther dont j'ai déjà parlé. Ce sont aussi les éléments dont il est la source et ([ui en découlent naturellement, l'eaUj la teri-e, l'air. » Et plus loin (ibid., 40) : « Chrysippe dit que Jupiter esi aussi cette loi éternelle, invariable^ qui est notre guide et la règle de nos devoirs, loi qu'il appelle nécessité fatale, éternelle vérité des choses futures. » Cicéron développe ici ce que Philodème ne fait qu'indiquer par les mots •/al -6v vôiiov. Le second passage est d'autant plus remarquable que r£t[ji.ap[i.£vr) , considérée comme vérité éternelle, est aussi combattue plus loin (I, 20, 55), et que nous retrouvons la même détînition dans le de divinalione (I, 55, 125). Chez Philodème, la critique des superstitions populaires et religieuses tient soixante pages ; elle précède celle des différents philosophes, tandis qu'elle la suit chez Cicéron, où elle est condensée en douze lignes. On ne saurait guère dire, avec M. Lengnick, que l'ordre dans lequ '1 sont placés les fragments de Philodème est purement arbitraire et dû aux éditeurs modernes ; car à la critique des Stoïciens succède tout naturellement l'exposition des doctrines religieuses des Épicuriens. Il est vrai que Cicéron nous avertit qu'il ne doit qu'à lui-même la disposition de ses écrits philosophiques [de /în.,I,2,6). — (2) Il y a longtemps qu'on s'étonne de l'ignorance et de l'injustice de Cicéron dans cette partie de son livre. On a rejeté l'odieux de ce procédé sur le pauvre auteur grec qui était devenu l'objet du mépris des savants. Un Épicurien, dit-on, aveuglé par sa propre doctrine, ne peut ni bien comprendre les autres, ni rapporter exactement leurs opinions. Cicéron était un

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facile la critique faite par Yelleius (1). Ainsi Velleius prétend qu'Anaximène a dit que l'âme prenait naissance, pour qu'il puisse se moquer d'un dieu mortel. Il est possible que Cicéron ait prêté à dessein cette légèreté à Velleius. On dirait qu'il l'annonce par avance : « Yelleius commença son discours avec cet air d'assurance qui se voit chez les philosophes de son parti, ne craignant rien tant que de paraître douter, en un mot comme s'il n'eût fait que revenir à l'heure même de l'assemblée

homme indulgent, mais très pressé; il a reproduit ndèlement col amas de sottises et d'injures, comme tout le reste. Telle est l'opinion de M. Lengnick (p. 16); mais plus loin (p. 42) il avoue qu'il est impossible d'attribuer ce qu'il y a de trop acerbe dans l'exposition de Velleius à Philodème, qui, comme nous le savons, était un homme élégant et poli, tout à fait étranger à ce goût de raillerie amère. Philodème en est si éloigné qu'il se montre même trop doux en présence des altaques des Stoïciens. Ceux-ci se moquaient des Épicuriens et de leur façon puérile de parler des dieux, de les décrire, de se les représenter sous la forme humaine (Gomperz, p. 79, 28). Philodème se contente de répondre que les Stoïciens forcent la mythologie pour l'accommoder à leur système. Dans le reste il s'abstient presque toujours de juger, et rien en lui n'indique i'É])icuricn, si ce n'est deux ou trois fois une ironie pleine d'urbanité. (Cf. 84, 5; 73, 5.) — La critique de Velleius est tout autre. (Cf. I, 15, 38, oiî il traite d'absurde la coutume de diviniser les hommes illustres après leur mort.) On n'a qu'à comparer ce que dit Philodème d'Anaxagore, de Protagoras, de Persce, de Parménide et d'Empédocle (88, 24) avec les passages correspondants de Cicéron pour admirer la modération du philosophe grec en voyant les paroles injurieuses de Velleius. On ne saurait croire que tous ces propos outiageants soient empruntés à Philodème. Celui-ci se contente de blâmer légèrement le Stoïcien Persée : « Il est évident, dit- il, que Persée fait évanouir la divinité, ou qu'il ne sait rien sur sa nature. » (73, 3.) Au contraire Velleius ne mentionne aucun philosophe sans l'accabler d'outrages.

(1) Parfois Cicéron fait donnera Velleius de fausses explications de choses qu'il connaissait bien. Nous lisons, de nat. deor., I, 12, 29 : « Que dire de Démocrite qui met au nombre des dieux les images et leurs détours, la nature qui produit et émet ces images, notre connaissance et notre intelligence? Celte doctrine n'est-elle pas complètement erronée? » L'expression « les images et leurs détours • est, dilSchômann (p. 55, note), une hendiadyse bizarre choisie pour faire ressortir par l'étrangeté de l'expression l'étrangelé des choses. De même les expressions abstraites • notre science et notre intelligence » sont mises à dessein pour « notre esprit qui voit et qui comprend ». De plus, Velleius attaque ici une opinion partagée par les Épicuriens. Ceux-

des dieux et des intermondes d'Épicure (1). » Plus loin il fait dire à Velleius par Cotta (2) : « Vous-même tout à l'heure, quand vous avez comme assemblé un sénat de philosophes, et recueilli leurs diverses opinions, vous disiez que ces grands hommes n'avaient pas le sens commun, que c'étaient des visionnaires, de vrais fous. »

Les différences entre Philodème et Cicéron sont en partie inexplicables si l'on suppose que le premier a copié le second, tandis qu'elles s'expliquent très facilement si tous deux ont puisé à un original commun et plus développé, dont l'un et l'autre se servit en y faisant plusieurs modifications, en partie acciden. telles, en partie volontaires. Mais, avant d'étudier cette hypothèse, il faut chercher quel a été le modèle de Cicéron pour la partie non historique de l'exposition de Velleius : car nous n'avons peut-être pas affaire à une source autre que pour le fragment historique.

Entre le premier fragment et la partie historique il semble qu'il n'y ait aucune liaison (3). Après une critique des Stoïciens, Velleius passe à Thaïes (4), puis il revient aux Stoïciens et combat les doctrines religieuses de Zenon, Ariston, Cléanthe, Persée, Chrysippe et Diogèhe de Babylone, comme s'il n'avait pas encore parlé du Portique. De même if critique deux fois la théologie de Platon. On ne peut expliquer ces répétitions qu'en disant que la revue historique est un morceau étranger inséré après coup.

Mais la partie historique ne peut avoir été ajoutée après l'achèvement du livre : Cotta la mentionne en trois endroits différents (5). Qu'il ne réfute pas dans le détail la critique de Velleius, c'est ce qui se comprend facilement. Cicéron n'avait

ci disaient que la nature divine produisait et émettait des images. — Les Ioniens croyaient que Dieu était immanent à la matière. Velleius leur fait dire que Dieu, quant à sa présence et à son action, était séparé de la matière, ' et dès lors il lui est facile de les réfuter. — Suivant Velleius (I, 16, 26^, pour Anaxagore l'intelligence était intinie. Philodème dit que, selon Anaxagore, c'est lintelligence quia mis l'ordre dans le chaos où toutétait mêlé à l'infini (66,4a). (1) I, 8, 18. — (2) I, 34, 94. — (3) Krische, ibid., p. 23. — /4) I, 10, 25. (5) I, ii 63, 91, 94.

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SOUS les yeux pour le discours de Cotta aucun modèle où il trouvât cette réfutation. Aussi bien il ne regardait pas comme nécessaire de redresser les erreurs et les méprises historiques des Épicuriens.

Le fragment historique ne peut non plus avoir été introduit après la composition du discours de Yelleius : on ne comprendrait pas alors la brièveté de la première partie dogmatique. Le mot exposui (1) ne saurait guère se rapporter aux chapitres qui précèdent ce fragment (2) : car on n'y trouve pas comme ensuite une exposition de doctrines théologiques, mais une critique dédaigneuse de théories qu'on suppose déjà connues.

Mais, si le fragment historique n'a pas été ajouté après coup, ce qui précède (3) paraît emprunté à une autre source que ce fragment (4). On ne voit pas comment ce peut être la faute de Cicéron seul si dans son livre nous trouvons deux fois la critique de Platon et des Stoïciens. C'est un grave défaut de composition. On cite quelque chose d'analogue dans le de divinatione (5) ; mais alors la répétition vient évidemment de la rapidité avec laquelle Cicéron composait. Ici le seul moyen d'explication, c'est de dire qu'à la première critique Cicéron en a joint une seconde empruntée d'ailleurs. On ne saurait croire que cette première critique et le fragment historique qui suit aient pu se trouver dans un écrit bien ordonné, tel que nous devons supposer qu'était le modèle de Cicéron. Ou l'auteur grec voulait combattre successivement les doctrines théologiques des philosophes les plus considérables, comme c'est le cas dans le fragment historique de Cicéron et chez Philodème, ou bien il voulait seulement réfuter les Stoïciens et ceux dont ils s'inspiraient, comme fait Velleius dans la partie qui précède le fragment historique. Cicéron, pour les deux premières parties de l'exposition de Velleius, semble s'être servi de sources différentes.

La seconde partie dogmatique (6) du discours de Velleius, parait ne pas avoir la même origine que la première (7j. En

(Il I, i6, 42. — (2) I, §§ 18, 24. — (3) Ihid. — (i) Schiche, Zeitxchrilt fur das Gymn , 1880, p. 374. — (5) II, 22, 49. ~ (6) De nat. deor., I, §§ 42- 57. - (7)' I, §§ 18-24.

effet Velleilis dans les deux cas argumente contre les Stoïciens. Il n'est pas vraisemblable que l'auteur épicurien, après avoir d'abord rassemblé les principales critiques qu'on pouvait faire à la théologie des Stoïciens et à celle de Platon, qui leur avait servi de modèle (1), se soit appesanti de nouveau (2) dans l'exposition de sa propre théorie sur les doctrines religieuses de Platon et des Stoïciens. On pourrait le supposer de Cicéron, à cause des circonstances et de la rapidité avec laquelle il travaillait ; mais nous ne devons pas admettre dans l'écrivain grec une pareille négligence sans motifs qui nous y forcent.

Si les deux parties dogmatiques étaient puisées à la même source, nous trouverions deux fois la critique des Stoïciens presque dans les mêmes termes (3).

Les deux parties dogmatiques paraissent empruntées à des sources différentes ; mais peut-être le fragment historique et ce qui suit appartiennent-ils au même modèle. La transition de l'un à l'autre établit entre eux un étroit enchaînement. On lit : « De là votre destin, iUa fatalis nécessitas^ que vous appelez v.[mç)\i.irf\ ; tout ce qui nous arrive vient, dites-vous, de ce que l'éternelle vérité l'a décidé, et que tel est l'éternel enchaînement des choses (4). » Par le mot « îUa » Velleius désigne quelque chose de connu et qu'on a considéré en première ligne. Après une exposition détaillée des doctrines théologiques des philosophes antérieurs, y compris les Stoïciens, il combat spécialement les Stoïciens ; ceci n'a rien d'étonnant parce que les théories religieuses de chacun des philosophes du Portique avaient été d'abord examinées séparément ; au contraire, dans la partie dogmatique qui suit, on réfute d'une façon sommaire les plus importantes d'entre elles, et celles qui étaient le plus

(l) Ihid. — (i) I, §1 o2-55. — (3) Nous lisons : « Si vous croyez que le monde est Dieu, tournant, comme il le fait^ sans relâche autour de l'axe du ciel, et cela avec une étrange rapidité, peut-il avoir un instant de repos? » (I, 20, 52.) Velleius avait déjà dit : « Et ce dieu rond, à quoi l'occupezvous? à se mouvoir d'une si grande vitesse que l'imagination même ne saurait y atteindre. Or, je ne vois pas qu'étant agité de la sorte, il puisse être heureux et avoir l'esprit tranquille» (I, 40, 24). — (4) De nat. deor., L 20, 55.

opposées à la théologie épicurienne, c'est-à-dire la création et la providence. C'est sur ce point qu'éclatait surtout l'opposition entre les Épicuriens et les Stoïciens et que portait leur polémique, comme on le voit par les remarques empruntées à Posidonius à la lin du livre I (1).

Le fragment historique est écourté, si l'on en juge par la comparaison avec Philodème. Ce qu'il y a surtout de surprenant, c'est la brièveté de Cicéron dans l'exposition de la doctrine épicurienne. Tandis que les Épicuriens la présentaient avec tous les développements possibles, Cicéron en dit à peine assez pour se faire bien comprendre ('2). Il semble qu'à mesure qu'il avança dans la traduction de son modèle grec, Cicéron craignit toujours davantage de donner trop de place à la philosophie épicurienne, et que, .par suite, il devint de plus en plus court. La rapidité avec laquelle il écrivait ne lui laissait pas le temps d'abréger son modèle; d'après la mauvaise méthode des faiseurs d'extraits, il traduisait complètement la première partie d'un exposé et passait ce qui venait ensuite (3). Le rapport de la troisième partie du discours de Velleius avec le contenu présumé de l'original grec est le même que le rapport du fragment historique avec le traité de Philodème.

(l) Ch. 44. Cf. I, 1, "2. — (-2) Cf. I, 19, 49. — (3) Un exemple frappant de cette façon de procéder, c'est la manière dont Cicéron parle de Chrysippe (Ij §§ 31-41), lorsqu'on la rapproche de ce que dit Piiilodème (77, 1-2 — 82, 13). Cicéron expose avec assez de développement le contenu du livre I du -£p\ Osûv de Chrysippe; pour le livre II, il est déjà plus court; quant aux autres écrits théologiques du philosophe grec, il les passe complètement sous silence. De même, dans les paragraphes qui précèdent, les philosophes pour lesquels Cicéron se trouve d'accord avec Philodème (Anlisthènes, Aristote) appartiennent au commencement du fiagment, tandis que pour les détails ([u'on trouve ensuite chez Philodème (Spcusippe, 72, 7 b, Cléanthe, 74 f, Pensée, 77, 1-li) il n'y a rien de correspondant chez Cicéron. — Velleius promet de parler de la forme des dieux, de leur vie et des mouvements de leur intelligence; il n'a traité avec développement que le premier point, et encore il l'écourle tellement à la fin qu'il craint lui-même de n'èlro pas compris ; quant au second point, il ne lui consacre que quelques lignes, si bien qu'il ne mentionne même pas la demeure des dieux dans les intermondes. (Cf. Schwenke, ibid., p. S4.)

Les mots: « Ceux qui ont dit qu'il y avait des dieux sont partagés en tant d'opinions différentes qu'il serait ennuyeux de les compter (1) » ont l'air d'annoncer que Cicéron ne veut pas faire de revue historique. Mais elles montrent aussi quïl avait entre les mains une revue de cette sorte. Cicéron commença par se servir d'un écrit épicurien où ne se trouvait pas cette revue historique, mais dans l'introduction duquel étaient critiquées les doctrines principales des théologies platonicienne et stoïcienne. C'est à cette source qu'est empruntée la première partie. Plus tard Cicéron se décida, pour des motifs que nous ne connaissons pas, à faire entrer dans son livre la revue historique. Alors il revint à l'écrit épicurien où il l'avait trouvée, et il continua de le suivre jusqu'à la fin de l'exposition de Velleius (2).

Il reste à chercher quel est le philosophe épicurien imité par Cicéron pour la première partie, et celui qu'il a choisi pour les deux autres. — Une conjecture très vraisemblable se présente tout d'abord en ce qui concerne la première partie (3). Nous avons vu que Cicéron écrivait à Atticus, à l'époque où il travaillait au de natura deorum : « Je désire que vous m'envoyiez les livres dont je vous parlais dans une de mes lettres précédentes, et surtout le ^ept ôewv de Phèdre (4). » C'est à cet ouvrage de Phèdre que semble empruntée la première partie de l'exposition de Velleius. La doctrine de la xpôvota y est critiquée. Cette particularité s'expliquerait en supposant que le livre de Phèdre était spécialement dirigé contre un Stoïcien qui avait exposé la théorie de la Providence et qui était tenu en haute estime par ses auditeurs romains. Ce Stoïcien ne serait autre que Panétius qui avait écrit un traité xep\ Ttpovoi'aç, Phèdre s'était surtout proposé pour objet la critique de Panétius et n'avait pas voulu faire une exposition générale de la théologie épicurienne ; c'est pour cela que Cicéron, ne le trouvant pas propre à son dessein, l'abandonna pour un autre écrit épicurien,

(1) Denat. deor., I, I, 2. — (2) Cf. Schiche, ibid., p. 376. — (3j 1, §§ 18-24. — (4) XIII, 39.

214 CHAPITRE YIII.

auquel sont empruntées les deux dernières parties de l'exposition de Velleius.

A quel philosophe épicurien appartient cet écrit ? Ce ne doit pas être Philo dème. Les dillérences entre le récit de Velleius et les fragments du r.tp\ eùaejSeiaç sont, comme nous l'avons vu. trop considérables pour qu'on puisse dire que le premier s'est inspiré du second. Cicéron et Philodème ont plutôt puisé tous deux à un modèle commun.

Ce qui frappe surtout, quand on compare la revue historique chez Cicéron et les fragments de Philodème, c'est le calme et la politesse de ce dernier, tandis que Velleius se laisse aller aux injures et aux calomnies. Peut-être avons-nous là un signe qui nous permettra de trouver le philosophe épicurien que nous cherchons. Cicéron nous dit (1) que c'était l'habitude des Épicuriens, surtout de Zenon, dïnjurier leurs adversaires. Zenon se distinguait de Phèdre par son irascibilité, tandis qu'il n'y avait personne de plus distingué que Phèdre, qui se fâchait lorsque Cicéron parlait avec trop de véhémence (^ ). L'irascibilité, chez Zenon, était devenue partie intégrante du caractère, et rendait plus difliciles les rapports avec lui. C'est ce que nous indique assez clairement Cicéron, lorsqu'il nous dit qu'Atticus admirait Phèdre et Zenon, mais que de plus il aimait Phèdre (8). Cicéron nous parle aussi de la passion avec laquelle Zenon soutenait ses idées (4). Cicéron et Philodème semblent avoir puisé également dans un ouvrage de Zenon ; seulement le premier a conservé l'anirnosité qui en faisait le caractère propre, tandis que le second a négligé tout ce qui blessait son bon goût et sa délicatesse (5j.

(1) De nat. deor., I, 34, 93. — (2) Ibid. — (3) Dj fin., I, o, 16. — (4) Tusc, 111, 17, 38. — (5) Quelle que soit l'opinion qu'on adopLe sur roriginc immédiate du fragment historique, on peut se demander quelle en est l'origine première. On trouve des rapports entre le contenu de ce fragment et les PlacUa de Plularque (I, 7, 4-10). Krische a exprimé l'opinion que le fragment historique était en grande partie emprunté à des Placita. C'est une erreur, dit M. Diels {dos. grœci, p. 1*28), si Krische a voulu parler des Placita de Plutarque ou d'Aétius; mais cette conjecture est vraie, ou certainement probable, s'il s'agit de Placita

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