‹ Essai sur les traités philosophiques de Ciceron et leur sources grequesChapitre 21 sur 23 · CARACTÈRE DU « DE OFFICIIS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU « DE OFFICIIS

défenseur des privilèges de raristocratie, et c'était surtout pour elle qu'il écrivait. Aux grands personnages de Rome il fallait seulement rappeler leurs devoirs: ils croyaient qu'ils avaient tous les droits.

Cicéron ne dit rien des devoirs envers nous-mêmes. L'homme, à ses yeux, n'existe qu'autant qu'il vit en société. Qu'importe qu'il se fasse tort à lui-même, s'il ne nuit pas du même coup à ses concitoyens et à l'État. C'est cà ce point de vue que Cicéron avait condamné le suicide dans la RépuUique : Scipion ne pouvait manquer d'être hostile à une coutume qui eût privé Rome de ses plus illustres enfants. Mais dans le de officiis (1) Cicéron permet le suicide. Autrement il lui eût fallut blâmer Caton d'Utique dont il avait exalté la fin dans le panégyrique réfuté par César.

On s'étonne que Cicéron ne parle pas de nos devoirs envers la famille dans un ouvrage qu'il envoie à son fils comme un suprême témoignage de tendresse. Il remarque seulement que la piété filiale recommande les jeunes gens à l'estime publique (2). Cet oubli est surprenant à une époque où la ruine de la constitution politique était préparée par la dissolution de la vieille famille romaine. Mais Cicéron s'inquiétait peu de l'organisation de la famille ; le traité des Devoirs est comme le complément de la République et des Lois ; il ne considère que la conduite du citoyen envers ses égaux, ses amis et ses adversaires politiques, les étrangers et les ennemis. Ce qu'il veut, c'est opposer aux ambitieux, comme César et Antoine, un citoyen passionné pour le bien général. Cicéron se hâtait de courir au danger le plus prochain, sans remonter à sa source éloignée.

Nos devoirs envers Dieu ne sont mentionnés dans le de officiis que par quelques mots (3). L'amour de Dieu est remplacé par l'amour delà patrie, qui est magnifiquement célébré dans le Songe de Scipion. Cicéron pense aux hommes avant de penser aux dieux. Il est vrai que les Sto'iciens rattachaient à la physique les questions sur la divinité et que Cicéron ne fait que se

(1) I, 31, 112. — ("2) II, 13, 44. — (3) Deos placalos efficiet pietas etsanetitas. II, 3, 11.

conformer à leur méthode en s'occupant de morale religieuse dans le de natura deorimi plutôt que dans le de ofCiciis. Mais, dans ce dernier ouvrage, il renvoie au Lœlius pour les devoirs envers nos amis; il ne renvoie pas au second livre des Lois^ où il a donné les prescriptions religieuses. C'est que ni son fils ni ses lecteurs n'iront grossir le nombre des croyants, et que, pour résister à Antoine et aux ambitieux qui veulent renverser la constitution, Cicéron ne compte que sur les vertus civiques. Ce n'étaient pas les scrupules religieux qui avaient arrêté le grand pontife César niant en plein sénat l'immortalité de l'âme.

Toute la morale pour Cicéron se réduit à peu près à la morale sociale. « Des trois autres vertus (1), dit-il, il n'en est aucune d'une aussi grande portée que celle sur laquelle repose la société et cette espèce de communauté où les hommes vivent entre eux ('2). » Mais beaucoup des devoirs que prescrit Cicéron ne sont que des bienséances et ne conviennent qu'aux jeunes Romains qui briguaient les charges. Le<^e officiis n'est souvent qu'un commentaire de l'opuscule de petitione consulatus .l!^ous sommes étonnés de voir Cicéron donner des règles sur la manière de marcher, de s'habiller, de choisir un logement. Ceci nous paraît appartenir au manuel du savoir-vivre, et non à un traité de morale. Mais il ne faut pas oublier que l'homme public à Rome était sans cesse sous les yeux du peuple et du Sénat, et que le plus souvent on le jugeait sur les dehors. Plante ne nous dit-il pas que c'est le propre d'un esclave de marcher vite ? (3) On comprend aussi que Cicéron s'appesantisse sur le talent de la parole, puisque c'est à lui qu'il dut sa fortune politique. De même, quand il développe longuement le parallèle entre l'homme de guerre et l'homme d'État (4), il songe à lui-même qui avait étouffé la conjuration de Catilina et à César qui la favorisait secrètement et qui devait un jour s'appuyer sur les soldats pour détruire la constitution de son pays.

(!) La juslicc, la force et la tempérance. — (2) De offic., 1,7,20. — (H) Pœ7i., m, 1. Cf. C. Benoit, historica de M. T. Ciceronis officiis commentatio, p. 43. — (4) De ofjic, l, ch. 21-24.

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Cicéron est un partisan de l'ancien ordre de choses. Pour lui les conservateurs sont toujours les boni viri, comme si on ne pouvait alors être démocrate et lionnête homme. Il blâme sévèrement (1) le consul Philippe pour avoir dit qu'il n'y avait pas dans Rome deux mille personnes possédant un patrimoine, non qu'il conteste l'exactitude de cette affirmation, mais il ne veut pas qu'on encourage les revendications des prolétaires en leur montrant combien sont peu nombreux les membres de l'aristocratie. Aux yeux de Cicéron les hommes de bien sont surtout ceux qui ont du bien. Il reproche aussi durement à Catilina et à ses amis leur pauvreté que leurs crimes. Il recommande les devoirs de charité ; mais il veut qu'on place bien ses bienfaits (2); il n'a que du mépris pour les métiers mécaniques ; s'il admet l'agriculture, c'est qu'elle a été pratiquée par les anciens Romains. Il permet aussi le grand négoce, qui était fait par les chevaliers (3) ; mais il condamne le petit commerce qui était aux mains du petit peuple. Il nous recommande seulement de traiter les esclaves comme des mercenaires (4) ; et il s'excuse presque de regretter la mort de l'un d'entre eux (5): il ne blâme les combats de gladiateurs que comme des prodigalités ruineuses (6). C'est qu'un homme d'État conservateur ne pouvait guère élever la voix en faveur des esclaves et des gladiateurs, lorsque la révolte de Spartacus, la défaite d'un préteur et de deux consuls venaient de faire trembler l'Italie.

Il y avait à l'époque de Cicéron des philosophes qui n'avaient pas comme lui de raisons politiques pour défendre ou excuser l'injustice. Cicéron n'écrivait que pour l'élite de la société romaine. D'autres ne dédaignaient pas d'endoctriner le simple peuple. Les Stoïciens surtout savaient accommoder leur enseignement à l'intelligence de leurs auditeurs et s'efforçaient de faire partout des prosélytes. Dans Horace (7), le portier de Cris-

(1) II, 21, 73. — ("2) Ssepc idoneis hominibus de re familiari impertiendum. II, 15, 54. — (3) I, 42, 151. — (4) Operam exigendam, justa prœbenda. I, 13,41. — (5) € Je viens de perdre Sosithée, qui me servait de lecteur, et j'en suis plus afflig(5 qu'on ne devrait, ce me semble, l'ctre de la mort d'un esclave, i Ad Att., I, 12. — (6) De oj}'., Il, 16, 55. — (7) Sat., II, vi, 45.

pinus propage les idées du Portique parmi les gens de sa condition. Ces prédicateurs d'un nouveau genre devaient se montrer moins froids sur les questions d'humanité que l'illustre auteur du de officiis. Sénèque n'était que leur interprète lorsqu'il disait que les esclaves étaient des compagnons de servitude et d'humbles amis (1), et lorsqu'il flétrissait la coutume barbare d'égorger des hommes dans le cirque comme passe-temps (2).

Les préjugés de parti ont plus d'une fois aveuglé Cicéron. Ainsi il trouve légitime le meurtre de Tibérius Gracchus et Scipion Nasica reste pour lui un héros (3). Il condamne les lois agraires, qui auraient forcé les nobles de rendre les terres du domaine public, mais aussi qui auraient empêché la ruine de la classe moyenne et, par suite, l'établissement du pouvoir personnel. Cicéron glorifie le meurtre des tyrans et il compare l'habile et généreux vainqueur de Pharsale aux pires scélérats de la fable et de l'histoire (4). Il approuve sans hésiter (5) le sénat qui, après les Fourches Caudines. cassa le traité et livra le consul Postumius, conduite que Niebiihr qualifie avec raison de « farce abominable ». Ce sont là des détails qui nous choquent dans l'ouvrage de Cicéron et qui sont comme les marques de l'époque où il écrivit et du parti auquel il appartenait.

Mais les préventions politiques de Cicéron ne réussissent pas toujours à fausser son jugement. Il n'ose contester la légitimité de la conquête du monde par les Romains ; mais il regrette la destruction de Corinthe (6). Surtout il condamne avec énergie les rapines des proconsuls dont les troubles civils et les révolutions intestines de Rome sont la légitime punition (7). Après avoir loué (8) la conduite des Athéniens qui, sur le conseil d'Aristide, refusèrent d'incendier la flotte des Lacédémoniens, comme Thémistocle le proposait, Cicéron ajoute : « Ils agirent mieux que nous, qui faisons payer tribut à nos alliés et

(1) Eç., 47. — (2) Intérim jugulentur homines, ne nihil agatur. Ep., 7. — (3) De off., I, 22, 76; II, 12, 43. - (4) I, 8, 26; 44, 43; II, 8, 27. — (5) III, 30, 109. — (6) I, H, 35 ; III, il, 46. On peut voir là l'amende honorable de Rome à la Grèce institutrice du genre humain. — (7) Jure plectimur. Il, 8, 28.— (8) III, 41, 49.

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