VI INTRODUCTION
hommes libres. Comment s'est opéré ce passage? Comment, dans le Portique lui-même, la morale, d'abord spéculative et se rattachant à la physique, s'est-elle faite pratique, indépendante, commune à tous, comme nous le voyons chez les Stoïciens de l'empire? On pourrait croire que ce n'a été que sous l'influence d'une force étrangère, si la transition n'ap]:»?iraissait nettement chez Cicéron, surtout dans le de legibus, les Tusculanes et le de officiis. Les œuvres philosophiques de l'auteur romain sont pour nous d'un grand prix, puisqu'elles nous permettent de retrouver quelques anneaux dans la chaîne des idées antiques (Ij.
Leur intérêt n'est pas moins grand pour l'histoire, non plus de la civilisation en général, mais de Rome à l'époque de César. Cicéron n'était pas un philosophe de profession qui cherché le vrai pour lui-même, mais un homme d'État qui ne perd jamais de vue la politique. Ses traités philosophiques étaient destinés à agir sur l'opinion de la société la plus polie et la plus instruite, comme ses discours s'adressaient directement au peuple et au sénat. Les traités furent écrits au moment où la tribune était interdite à Cicéron. Ils tenaient lieu de ces belles harangues que l'auteur se désolait de ne pouvoir plus prononcer. Dès lors il est curieux de replacer chacun d'eux dans le milieu et les circonstances où il a paru, d'en découvrir le but et d'en déterminer l'effet.
Cicéron n'oublie jamais qu'il est homme d'État: mais il reste toujours aussi homme de lettres, le plus grand peut-être et le plus éloquent que le monde ait vu. Nous retrouvons dans ses ouvrages philosophiques quelques traits de sa mobile physionomie, tandis que les autres apparaissent dans ses discours et surtout dans sa correspondance. Dans celle-ci on aperçoit mieux l'homme avec ses passions et ses faiblesses. Dans ses discours Cicéron se drape devant le public, et met au service d'une cause ou d'un parti toutes les ressources de son esprit et de son éloquence. Dans les traités on reconnaît encore l'homme
(I) Pour atteindre ce résultat il n'est pas nécessaire de connaître exactement l'auteur que Cicéron a imité dans chacun de ses livres; il suffît de savoir de quelle école et de quel groupe de philosophes il s'est surtout inspiré.
INTRODUCTION. YII
d'État, quand Cicéron trace le plan ou donne les lois d'une république parfaite, ou lorsqu'il enseigne à son fils ce qu'il doit faire pour soutenir l'honneur du nom paternel et le poids de la grandeur romaine. Mais ailleurs le politique s'efface, et l'on voit surtout le père et le patriote qui cherche dans la philosophie une consolation, ou le penseur curieux qui examine les fondements de la connaissance et de la morale, la nature de Dieu et les moyens de prévoir l'avenir, ou le sage instruit par Texpérience qui nous fortifie contre la crainte de la mort, la douleur, les passions, le souci des biens extérieurs, et nous apprend les avantages de la vieillesse et les charmes de l'amitié. La correspondance nous montre Cicéron tel qu'il était, les traités philosophiques tel qu'il aurait voulu être, tel qu'il était dans ses meilleurs moments, lorsqu'il écartait les préoccupations égoïstes du chef de parti pour ne songer qu'au vrai et au bien absolus.
Ainsi comprise, l'étude des traités philosophiques de Cicéron ne nous semble pas manquer d'intérêt. Mais il ne faut pas oublier que nous devons surtout essayer d'indiquer quels philosophes grecs Cicéron a traduits ou imités. Nous ne voulons pas seulement étudier d'une façon générale où Cicéron emprunte Tesprit et les idées de chacun de ses ouvrages philosophiques. Cette étude est instructive ; mais il s'y glisse bien du vague et de l'a peu près. Nous nous proposons un objet plus précis : déterminer autant que possible quel livre spécial Cicéron avait sous les yeux dans chaque cas particulier (1). C'est ici la partie la plus aride et la plus difficile de notre tâche ; mais c'est aussi celle qu'il importe le plus d'examiner de près. Que nous arrivions à des résultats certains, ou que nous ne puissions donner que des conjectures plus ou moins probables, nous n'aurons pas à regretter le temps employé à ces recherches, -car elles nous permettront de mieux connaître, et par suite de mieux juger l'œuvre philosophique de Cicéron.
(1) Cicéron semble lui-même nous inviter à ce travail lorsqu'il nous dit que ses traités ne sont que des copies. Aussi bien on aurait pu le supposer, en considérant la rapidité avec laquelle ils furent écrits.
Le « de republica » et le « de legibus ».
Le de republica. Cicéron croit concilier la méthode de Platon et celle d'Aristote ; il. s'inspire surtout de la consiitution de Rome/ et de Polybe. Le livre 1 : nature et rôle de l'État; les diti'érenles formes de gouvernement. Le livre II : histoire de Rome. Le livre III : la justice dans l'État; Carnéade. Les livres IV et V. Le Songe de Scipion, imité de Platon et de Posidonius. Conclusion. — Le de legibus. Le livre I : théorie de la loi d'après les Stoïciens et Panétius; la justice a son fondement dans la nature; le souverain bien suivant Antiochus. Le livre II : le droit religieux. Imitation de Platon. Le livre III : le droit concernant les magistrats. Conclusion.
Cicéron composa le de repuhlica de 700 à 703 de Rome (54 à 51 av. J.-C), c'est-à-dire lorsqu'il était encore dans toute son activité politique. « Nous avons, dit-il, écrit les six livres de la République lorsque nous tenions le gouvernail de l'État (1). »
On regardait cet ouvrage comme le plus parfait des traités philosophiques de Cicéron. On sait combien Platon a mis de soin à composer son dialogue sur la République, qu'il était, dit-on, occupé à revoir et à corriger lorsqu'il mourut. Cicéron montra la même sollicitude pour le de re2mbnca{2). Il avait déjà commencé à l'écrire lorsqu'il voulut en changer la distribution et la date. Il songea quelques instants à rapprocher l'époque de l'entretien, pour pouvoir se mettre au nombre des interlocuteurs et parler des récentes révolutions de la république romaine. H
(1) De divin., II, 1,3.— (2) Il écrivait à son frère Quintus : « C'est un ouvrage bien touffu et bien difficile ; mais s'il réussit, comme je l'espère, j'aurai bien employé mon temps ; sinon, je le jetterai dans cette mer que j'ai sous les yeux en composant, » {Ad Quint., II, 14, 1.)
avait d'abord craint de le faire. « Je ne voulais pas, dit-il à son frère Quintus. toucher à notre temps de peur d'allusions involontaires et de personnalités. Mais je saurai éviter l'écueil en supposant un dialogue entre vous et moi. Lorsque je serai à Rome, je vous enverrai ce que j'ai fait d'après mon premier plan, et vous sentirez ce qu'il a dû m'en coûter pour le laisser là (1) ». Cicéron semble ici avoir décidément renoncé à son dessein primitif; mais il y revint et s'y arrêta.
On peut voir par les lettres de Cicéron combien son ouvrage fut loué par les contemporains. « J'ai pris, dit-il à Atticus, comme des engagements avec ma réputation en donnant mes six livres de la République, dont je suis charmé que vous soyez si content (2) ». A son retour de Cilicie il écrit à ce même Atticus : « Sans cette envie du triomphe qu'on m'a donnée et que vous approuvez vous-même, vous auriez à peu près ce bon citoyen dont j'ai fait le portrait dans mon livre VI. Mais qu'ai-je à y revenir? Vous avez plutôt dévoré que lu cet ouvrage? (3) » « Votre traité de la République, dit Cœlius à Cicéron. est en grande faveur partout (4) » .
Platon avait composé sa Répmljlique à une époque où les excès de la démocratie montraient que la constitution d'Athènes ne pouvait être de longue durée. L'ouvrage du philosophe grec est moins un manifeste politique qu'une étude spéculative. Aristote écrivit, comme son maître Platon, sur le gouvernement ; mais il se tint plus près de la réalité. Aussi bien la Grèce, qui comptait une multitude de cités indépendantes, ayant chacune leur constitution particulière, lui offrait tous les types de gouvernement, sans qu'il eût besoin de demander à son imagination d'en inventer un de toutes pièces. Les philosophes de l'école d' Aristote, surtout Théophraste, s'occupèrent beaucoup, à l'exemple de leur maître, de recherches politiques (5j. Après avoir écrit l'éloge dft Caton, Cicéron voulut
(1) Ad Quint., III, 5. — (-2) Ad Att., IV, 1. — (3) Ibid., VII, 3. — (4) Ad fam., VIII, 1. — (5; Dans la lettre à Quintus citée plus haut (III, 5) Cicéron parle des dialogues politiques d'Héraclide du Pont. Dans deux autres lettres à Atticus (XIII, 31, 32) il demande le '.o:r,o\<.v.y.ôz de Dic-éarque.
LE « DE REPUBLICA ». à
quelques instants envoyer à César une lettre sur la constitution de la République, analogue à celle qu'on attribue à Salluste. Il" avait sous les yeux, dit-il, les discours adressés à Alexandre par Aristote et Théopompe (1). On voit par ce dernier nom que les historiens aussi avaient examiné la constitution des États. Ceci était vrai surtout de Polybe, qui, dans son histoire, avait expliqué l'organisation de la république romaine. Enfin, parmi les écoles philosophiques venues après Platon et Aristote, les Stoïciens avaient beaucoup étudié les questions de gouvernement. Il ne manquait donc pas en Grèce d'écrits que Cicéron pouvait imiter dans sa République.
Il ne trouvait pas de tels ouvrages en latin. L'unique occupation des Romains avait été jusqu'alors de conquérir le monde, et non d'analyser le mécanisme de leur gouvernement. Il leur suffisait que tous les rouages en fonctionnassent avec régularité. On n'étudie d'ordinaire les constitutions que lorsqu'elles sont vieillies et en danger de périr. Tel était le cas pour Rome à l'époque de Cicéron. La classe moyenne, composée de ces paysans propriétaires d'un petit domaine qui avaient conquis l'Italie et le monde, avait presque disparu. Ruinés par l'usure, décimés par les guerres sans cesse renaissantes, les derniers survivants de cette forte race avaient eu à lutter contre la concurrence du travail servile qui coûte moins et proauit davantage. Alors ils étaient venus à Rome, où ils vendaient leur suffrage. Il n'y avait "plus en Italie que quelques grands propriétaires et, au-dessous, un peuple d'esclaves ou de gens qui ne possédaient rien.
Le peuple romain, depuis les Gracques. n'existait plus. Il avait perdu avec son dernier morceau de terre l'attachement à la vieille constitution de la République. Il était prêt à suivre Tambitieux hardi qui, en échange de sa liberté, lui promettrait de le nourrir et de l'amuser. Ceci était vrai surtout de la multitude qui encombrait le forum. On avait conservé dans les campagnes un plus grand respect pour la vieille forme de gouvernement. Telle fut sans doute la première impression que
(l) Ad AU., XII, 40.
Cicéron dut à son enfance passée dans le petit municipe d'Arpinum , où son aïeul habitait une modeste maison à côté de celle de Curius, le vainqueur des Samnites. Mais, après ses débuts dans la vie publique, Cicéron reconnut combien il était difficile de savoir quelle forme de gouvernement convenait le mieux à sa patrie. Il n'était pas d'une famille où l'on reçoit en héritage la direction politique à suivre. Il lui fallut se décider par lui-même, et, pour cela, étudier et réfléchir. C'est le résultat de ces études et de ces réflexions qu'il avait consigné dans le de repuUica.
Malheureusement Touvrage de Cicéron est perdu. Il ne nous reste que la conclusion, ou le Songe de Scipion., qui nous a été conservé par Macrobe, grammairien de la première moitié du Y" siècle, dans son Commentaire, en deux livres, sur le Songe de Scijnon, et des fragments des cinq premiers livres, formant environ le tiers de l'ouvrage, qui ont été retrouvés en 1820. par le cardinal Angelo Maï, sur un palimpseste de la bibliothèque du Vatican (1).
Nous allons étudier, d'après ces fragments, quels modèles grecs Cicéron a imités. Il ne s'agit pas ici d'une imitation servile. mais plutôt de réminiscences souvent involontaires. Les lectures de Cicéron sur le gouvernement des États, ses propres réflexions et ses observations avaient dû se fondre en un tout où il était bien difficile de démêler ce qui lui appartenait en propre et ce qui venait d'autrui. De plus, l'œuvre de Cicéron ne nous est arrivée que très mutilée ; il nous faudra donc dans la plupart des cas nous contenter de dire quels rapports existent entre les fragments du de republica et les ouvrages grecs qui traitaient le même sujet, sans que nous puissions affirmer avec <;ertitude que Cicéron a imité ces ouvrages : les rapports signalés ne sont peut-être que des rencontres fortuites.
On a cherché ce que Cicéron avait pu prendre à Caton, à Panétius, à Posidonius (2). Mais ces imitations se bornaient
(1). Le manuscril de la BépMique avait été gratté par les moines, qui avaient écrit à la place un commentaire de saint Augustin sur \o.?, Psaumes. ('2) Thorlacius : De placit. Cicer. in libris de republ. obviis, Copenhague, 1824.
sans doute à des emprunts de détail. Pour l'idée même de son livre Cicéron imitait Platon. Il composa la République, comme plus tard les Lois^ à l'exemple du philosophe grec (1).
Mais Cicéron, en empruntant à Platon l'idée première de la République, n'a pas eu dessein de reproduire l'ouvrage grec. Platon a voulu représenter la constitution idéale telle qu'il la concevait. Il appartenait à une époque et à un peuple où l'on aimait à échapper aux ennuis et aux misères de la réalité en se réfugiant dans le domaine de l'imagination. C'était le temps où Aristophane mettait en scène un Athénien qui allait fonder une république chez les oiseaux. Platon ne regardait le monde visible que comme une image imparfaite du monde intelligible conçu par la raison. Il pensait que l'idéal seul était réel, et que tout le reste n'était qu'une pâle ombre, comme celles qu'entrevoyaient les prisonniers de la caverne. Dès lors il accordait bien plus d'importance à ses déductions politiques qu'à l'étude des diverses institutions en vigueur dans les cités grecques. Ces institutions étaient condamnées à disparaître, tandis que sa république idéale, si elle n'existait pas encore, devait être réalisée quelque jour et durer éternellement.
Au milieu de toutes ses perfections la république esquissée par le philosophe grec avait un grand défaut : elle ne pouvait pas exister. Il en était d'elle comme de ces systèmes métaphysiques qui flattent l'esprit par le rigoureux enchaînement des idées. Mais, si l'on démontre la fausseté d'une seule proposition, tout le reste s'écroule. De même tout est si bien lié dans la République de Platon qu'on ne peut admettre telle partie en laissant telle autre de côté : il faut la prendre ou la rejeter tout entière. Or on ne saurait l'accepter telle qu'elle est.
Cette méthode à priori ne pouvait plaire à Cicéron. Il savait qu'il ne réussirait jamais à la faire agréer du peuple romain, dont le génie pratique prenait en chaque chose ce qui lui était
(I) € Vous avez écrite dit Atlicus à Cicéron, sur la meilleure forme de gouvernement ; c'est^ ce semble, une conséquence naturelle que vous on fassiez autant pour les lois ; je vois que c'est ainsi qu'a lait Platon, votre Platon, que vous admirez, que vous mettez avant tous les autres, que vous aimez de prédilection. » (Deleg., l, 5, 15.)
utile, sans s'inquiéter de l'harmonie de l'ensemble. S'il n'avait pas la hardiesse de Platon, construisant de toutes pièces sa République , Cicéron manquait aussi de la patience et de la rigueur scientifique avec laquelle Aristote avait fait l'analyse de plus de deux cents constitutions avant d'écrire sa Politique. Aussi bien ces études préliminaires étaient possibles en Grèce où les constitutions, données le plus souvent par un citoyen distingué à sa ville natale, avaient été imaginées d'un seul coup et différaient beaucoup entre elles ; elles ne pouvaient pas se faire en Italie, où il n'y avait pluS;, à l'époque de Cicéron, qu'un seul gouvernement, comme un seul peuple.
Cependant Cicéron crut réunir la méthode empirique d'Aristote à la méthode rationnelle de Platon : sa république n'est pas un rêve, mais une réalité, comme celles qu'avait analysées Aristote. « Il me semble, dit-il, que j'atteindrai plus facilement mon but en vous montrant tour à tour la naissance , les premiers progrès, la jeunesse et la virilité de notre république, que si j'allais, comme le Socrate de Platon, imaginer un État chimérique (1) ».
C'est la constitution de Rome républicaine, vue de l'œil prévenu dun homme qui aimait ardemment son pays, que Cicéron nous propose comme la meilleure forme de gouvernement. Le bon sens pratique du Romain ne s'est pas laissé aller aux exagérations d'un idéaliste et d'un i)oète comme Platon. Il a corrigé ce qu'avait de trop hardi la méthode à priori du chef de l'Académie par l'empirisme d' Aristote, et par l'esprit froid et politique de Polybe, Thôte et l'ami de Scipion et de Lélius, les principaux interlocuteurs de la République. Platon, Aristote et Polybe, tels semblent être, au premier regard, ceux dont s'est inspiré Tauteur latin
Le livre I.
Les trente-quatre premières pages de la République manquent dans le manuscrit du Vatican. Cicéron y attaquait sans doute la doctrine des Épicuriens, qui conseillaient au sage de ne pas
(1) Derepub., II, 1, 3.
s'occuper des affaires publiques, parce qu'ainsi il courait risque de perdre son impassibilité. Dans les premiers chapitres qu'on a conservés, Cicéron combat les idées de Platon sur la part que le sage doit prendre au gouvernement de son pays (1). Comment, demande Cicéron, en se servant d'une comparaison empruntée à Platon lui-même, le sage pourra-t-il prendre la direction des affaires aux époques troublées, s'il ne s'y est habitué pendant les temps paisibles ?
Platon ne voulait pas que le sage s'occupât des affaires publiques, parce que dans les turbulentes cités de la Grèce le pouvoir appartenait le plus souvent non aux citoyens modérés, mais aux démagogues violents et audacieux. Le sage, en se mêlant aux discordes civiles, eût perdu, sans profit pour personne, la tranquillité dont il avait besoin pour ses belles méditations (2). Il n'en était pas de même à Rome. Les démagogues, comme Catilina et Clodius, se faisaient craindre des 'bons citoyens ; mais ils n'étaient pas les maîtres incontestés ; il y avait encore pour leur résister des hommes courageux, comme Caton. Aussi bien on sentait que le triomphe des démagogues ne serait pas de longue durée et que derrière eux se tenaient cachés des ambitieux, comme César, prêts à offrir à Rome fatiguée de troubles et de bouleversements le remède radical du pouvoir absolu. C'était pour ces ambitieux que travaillaient aa fond les démagogues, c'eût été les favoriser que se désintéresser des affaires publiques. César, avant Pharsale, disait : « Quiconque n'est pas contre moi est pour moi » . En effet, ne pas le combattre, c'était lui permettre de renverser la république.
Après ces remarques préliminaires, Cicéron met en scène plusieurs Romains illustres qui, pendant les fériés latines, se sont réunis dans la maison de campagne de Scipion, le second Africain. La conversation s'engage à propos d'un phénomène astrô-
(1) Réjmb., I, 7; VI, YII^ passim. — (2) « Semblable à un homme qui se trouve au milieu des bètes féroces^ incapable de partager les injustices d'autrui et trop faible pour s'y opposer à lui seul, le sage reconnaît qu'avant d'avoir pu rendre quelque service à l'Élat ou à ses ami-s, il lui faudrait périr inutile à lui-même et aux autres. Alors.... il se tient en repos^ uniquement occupé de ses propres affaires ». (Rèpubl., I.)
nomique. « Combien je voudrais, dit SciiDion, que nous eussions avec nous notre ami Panétius, qui, entre autres choses, s'occupe avec beaucoup de soin de ces pliénomènes célestes. » (1). On discute ensuite sur l'ordre de mérite des sciences. Socrate n'estimait que celles qui étaient pratiques, ou pouvaient êtres utiles aux mœurs ; il voulait qu'on sût de géométrie autant qu'il en faut pour mesurer un champ, d'astronomie, pour conduire un vaisseau. Platon accordait davantage aux sciences abstraites, qu'il considérait comme les préliminaires de la dialectique, et il avait, dit-on, écrit sur la porte de son école : « Que nul n'entre ici, s'il ne sait la géométrie. » Les anciens Romains étaient de l'avis de Socrate : Cicéron eût été plutôt de celui de Platon.
Lélius dit quaux recherches astronomiques il préfère les études d'une utilité plus immédiate, qui intéressent la science des mœurs ou la politique, et il prie Scipion d'exposer ses idées sur le meilleur gouvernement (2).
Scipion indique d'abord quelle est, suivant lui, l'origine de l'État. Platon s'était fait de l'État une image tout idéale ; il voulait que la vertu y régnât, comme dans l'âme humaine, et qu'on distinguât autant de classes de citoyens, étroitement séparées les unes des autres, qu'il y a de facultés dans l'âme. Cicéron suit ici non pas Platon, mais Aristote, qui voyait dans la société un fait naturel.
■ D'accord avec l'auteur de la Politique , Cicéron nie que l'homme soit capable de vivre seul, solivagum genus. Quant à l'État, ce n'est pas pour Cicéron, comme pour Platon, une idée abstraite ; c'est la chose^du peuple, res 2)opuli; elle est l'accord des droits et la communauté des intérêts (3).
Cicéron étudie ensuite les différentes formes de gouvernement : monarchie, aristocratie et démocratie. Chacune a ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Quelle est la meilleure
(1) Panétius cLait^ comme Polybe, l'ami de Scipion, et Cicéron lui a fait quelques emprunts dans la République. — ("2) C'est seulement ici que se termine l'introduction^ qui est beaucoup trop longue. Cicéron a peut-être voulu imiter les préambules des dialogues de Platon ; mais il est resté bien au-dessous de son modèle. — (3) Juris consensus et utilitatis cornmunio. l, 23.
constitution ? celle qui réunit les trois régimes nommés plus haut et où l'on trouve les trois éléments, monarchique, aristocratique et démocratique. Cicéron devance ici Montesquieu ; mais Polybe avait déjcà exprimé les mêmes idées. Dans le livre VI de son histoire, il avait étudié de près la constitution de la république romaine, et avait reconnu sa supériorité, parce qu'elle évitait les révolutions en mélangeant et corrigeant l'un par l'autre les différents systèmes politiques (1).
« La théorie du gouvernement tempéré ou mixte était déjà en germe dans Aristote et même dans Platon. Mais Arisiote s'était contenté d'observer, avec admiration, il est vrai, qu'un semblable équilibre s'est rencontré à Sparte et à Carthage, sans en conclure toutefois que cette combinaison fût absolument la meilleure en politique. Platon avait dit aussi dans les Lois qu'il était bon de tempérer l'une par l'autre la monarchie et la démocratie, c'est-à-dire l'autorité et laliberté. Mais ni lui ni Aristote, dans le tableau qu'ils ont présenté du gouvernement parfait, n'ont imaginé un pareil équilibre. Le fond de leurs conceptions, c'est toujours la république plus ou moins aristocratique, telle qu'elle existait dans l'antiquité, et non pas un véritable gouvernement mixte, fondé sur l'opposition et sur la balance des pou-^ voirs, et composé à la fois de royauté, de noblesse et de peuple. Il est donc vrai de dire que cette théorie depuis si célèbre appartient à Polybe et à Cicéron plutôt qu'à Platon et Aristote : ceux-ci recommandaient le gouvernement tempéré et ceux-là le gouvernement pondéré (2). »
Mais la forme mixte de gouvernement est très difficile à réaliser. Si l'on considère les trois formes simples, à laquelle faudra-til donner la préférence"? A la démocratie ? En principe c'est la seule qui assure la liberté à tous les citoyens. Mais elle ne procure souvent qu'une fausse égalité. Lorsqu'on accorde les mêmes honneurs auxgrands et aux petits, l'égalité doit nécessairement
(I) Cicéron, Hit M. Arthur DesjarJins (de scientia civili aptul M. Ciceronem, Paris, 1858), semble dans le livre I de la République avoir suivi pas à pas Polybe. — (i) P. Janet, Histoire de la science pojitique, 2e éd., p. '278-'
devenir la plus grande des inégalités (1). De plus à quels excès la démocratie n'est-elle pas sujette, et comme elle dégénère vite en démagogie et en tyrannie ! C'est ce que Cicéron nous dit plus loin (2), avec une rare énergie, en traduisant Platon (3).
Cicéron, dans son plaidoyer pour Roscius, avait d'abord défendu le parti populaire contre les excès de l'aristocratie triomphante avec Sylia. Au milieu de la frayeur générale il avait osé élever la voix pour flétrir les proscriptions. Le peuple lui sut gré de son courage et il obtint sans effort toutes les charges et même le consulat. Mais alors il dut combattre et réprimer la conjuration de Catilina, ce qui lui aliéna les sympathies populaires et le fit condamner à l'exil.
Si la démocratie plaisait peu à Cicéron, l'aristocratie ne lui agréait pas davantage. Elle n'avait guère fait d'efforts pour le sauver de l'exil. Elle n'était pas fâchée de voir humilier un homme nouveau qui rappelait sans cesse son consulat. Elle regardait comme un orgueil intolérable ce qui n'était chez Cicéron qu'une vanité puérile. « Aussi, même en servant l'aristocratie, Cicéron a-t-il toujours conservé contre elle des rancunes de bourgeois mécontent. Il savait bien qu'elle ne lui pardonnait pas sa naissance et qu'on l'appelait un parvenu. En revanche, il ne tarissait pas de railleries contre ces gens heureux qui sont dispensés d'avoir du mérite et à qui les premières dignités de la république viennent en dormant. (4) »
Telles sont à peu près les critiques faites par Cicéron au gouvernement de l'aristocratie. Il reproche aux partisans de ce régime de vouloir obstinément qu'on les appelle optimates, lorsqu'ils ne le méritent pas. Il n'y a pas, dit-il, de plus mauvaise forme de gouvernement que celle où les riches passent pour les meilleurs (5).
(1) Nocesse est ipsa œquitas iniquissima sit. I, 34. — (2) I, 43. — (3) C'est aussi à Platon que Cicéron semble avoir emprunté son tableau de la succession des trois formes de gouvernement. « Platon et la philosophie, dit-il, m'avaient depuis longtemps enseigné que les Étals sont sujets h certaines révolutions naturelles qui donnent le i)Ouvoir tantôt aux grands, tantôt au peuple et parfois à un seul. » (De divin, II, 2, 6.) — (4) In Verrem act. secundo, V, 70. G. Boissier^ Cic. et ses amis, 1^ ûA., 1/12, p. 33. — (5) De rep., J, 34.
Les vues de Cicéron sur l'aristocratie ne nous sont point parvenues complètement; mais nous possédons presque en entier le passage où il parle de la monarchie. Il se rencontre ici avec Aristote, qui dit que, si Ton peut trouver un homme supérieur par son intelligence, ses talents ou sa grandeur d'âme, il faut s'empresser de lui conférer la royauté et de le charger seul du gouvernement. Des trois régimes simples, la royauté est aussi celui que Scipion préfère. Il l'assimile à la divinité. Les premiers Romains, qui ne méritent pas, dit-il, le nom de barbares, eurent des rois. Une àme bien réglée est l'image de la monarchie. Les hommes peuvent obéir à un roi, comme les esclaves obéissent à leur maître et les enfants à leur père. L'excellence de la royauté semble aussi prouvée par l'histoire de Rome : l'expulsion des rois fut suivie de grands troubles et le peuple regretta Romulus.
Cette apologie de la royauté peut sembler, étrange sous la plume de Cicéron, qui, après Pharsale, regretta si amèrement le gouvernement républicain, qui fit l'éloge des meurtriers de César, qui enlin devait mourir en combattant Antoine. On a dit que Cicéron songeait à la révolution que César devait accomplir quelques années plus tard. C'est une erreur. Jamais Cicéron ne parle de César et ne fait allusion à lui sans maudire son usurpation. Il loue le gouvernement des rois ; mais il entend par là une sorte de régime patriarcal qui n'est possible qu'à l'origine des sociétés. Il exige tant de vertus du roi et de ses sujets, qu'on voit bien qu'il ne regarde pas le régime monarchique comme possible chez un peuple d'une civilisation avancée et déjà corrompue, comme était Rome de son temps.
Le livre IL
Dans le livre II de la République Cicéron fait l'histoire des premiers temps de Rome et celle de la république romaine, dans laquelle il trouve, comme Polybe, la meilleure forme de gouvernement. Il suit la méthode empirique d'Aristote ; mais il n'a pas son impartialité toute scientifique, et il se montre trop prêt à admirer tous les événements de l'histoire romaine. Ainsi il vante
ici l'utilité du tribunat, taudis que, dans les Lois (1), il fait énùmérer par sou frère Quiutus tous les inconvénients de cette magistrature.
Pour l'histoire de Rome, Cicéron a puisé dans les Origines de Caton (2). Cicéron s'est aussi servi de Polybe pour les détails historiques contenus dans le livre II, surtout lorsque Scipion, à la fin du livre (partie aujourd'hui perdue), passait à des considérations plus générales et plus théoriques sur le meilleur gouvernement. Ce qu'il dit sur l'emplacement de Rome (3) fait songer à Platon f4). Déjà Platon avait condamné les villes maritimes, accusant la diversité et la mobilité de leurs mœurs, et montrant combien la passion du commerce était une cause de ruine pour les États. Il allait jusqu'à blâmer la puissance maritime d'Athènes ; il attribuait le salut de la Grèce, lors des guerres médiques, aux batailles de Platées et de Marathon, oubliant celles d'Artémision et de Salamine ; enfin il craignait que le territoire de la ville que voulait fonder Clinias ne fût fertile ; car alors on exporte les produits du sol. Cicéron ne se laisse pas aller aux mêmes exagérations. Il semble qu'ici encore il ait corrigé Platon par Aristote (5). Il croit très bien choisi l'emplacement de Rome, parce qu'elle est assez rapprochée de la mer pour avoir les avantages des villes maritimes, pas assez pour en avoir les inconvénients.
Nous trouvons à la fin du livre un passage remarquable, conservé par saint Augustin, où Cicéron imite Platon, tout en se séparant de lui. « De même que la flûte et la lyre, la mélodie et les voix, de la diversité de leurs accents, forment un concert que les oreilles exercées ne pourraient soufi'rir, s'il était plein d'altérations et de dissonances, et dont l'harmonie et la perfection résultent pourtant de l'accord d'un grand nombre de sons dissemblables ; ainsi de l'alliance des différents ordres de l'État,
(1) III, 8, 19. — (2) \'an Heusde^ Cicero oilo-l<izo)v, p. 228. Cicéron accepte sans scrupule^ après Polybe et avant Tite-Live, l'histoire convenue des temps primitifs de Rome. — (3) II, 3, 19. M. Usener remarque (Rhein. Mus., XXVIII, p. 397) que Cicéron avoue (ad AU., II, 2, 3) qu'il a copié ici tout un passage de Dicéarque (descente dans l'antre de Trophonius). — (4) Lois, IV. — Co) Polit iq., IV, "2, A, 5, 10.
de leur juste tempérament résulte ce concert politique, qui, comme l'autre, naît de l'accord des éléments les plus opposés. » Cette comparaison empruntée à la musique est bien dans l'esprit grec et platonicien, mais elle sert à combattre la théorie de Platon qui sacriliait tout à l'unité, tandis que, pour Aristote, l'unité le cède à la diversité.
Le livre III.
Dans le livre III de la République, Cicéron se demandait si, dans le gouvernement des États, il faut observer la justice, ou s'il est permis d'être injuste. Platon, dans le Gorgias, avait fait soutenir la cause de l'injustice en général par Calliclès, et celle de la justice par Socrate. Il reprend cette question au point de vue du gouvernement dans les premiers livres de la République. La justice est combattue d'abord par Thrasymaque, puis par Adimante et Glaucon. Socrate prononce ensuite la défense et fait l'éloge de la justice. De même « dans le livre III de la République de Cicéron, Pliilus soutient l'opinion de ceux qui pensaient que sans l'injustice on ne peut gouverner les États ; mais il se défend de partager cette opinion.... Alors Lélius, à la prière de tous les assistants, entreprend la défense de la justice ; il affirme qu'il n'y a rien de plus nuisible à l'État que l'injustice, et que sans la justice la plus rigoureuse l'État ne saurait ni être gouverné ni subsister (1). »
(1) Saint Augustin, Cité de Dieu, II, 21. Philus dit : « Vous me chargez là d'une belle cause en m'ordonnant de défendre l'injustice.... Eh bien soit! je vous obéirai et je prendrai un masque odieux pour vous plaire. On se fait bien d'autres violences quand on poursuit la fortune ; nous qui cherchons la justice, dont le prix efface de beaucoup toutes les richesses du monde, nous ne devons reculer devant aucune épreuve. » [De rep., III, 5.) Ce passage rappelle celui de la République de Platon (336 E) oîi Socrate dit à Thrasymaque : « Si nous cherchions de l'or nous n'aurions garde de nous en faire accroire l'un à l'autre et de nous en rendre la découverte impossible. Pourquoi veux-tu donc que dans la recherche de la justice, c'est-à-dire d'une chose mille fois plus précieuse que l'or, nous soyons assez insensés pour travailler mutuellement à nous tromper, au lieu de nous appliquer sérieusement à la découvrir? s
Dans un fragment qui nous a été conservé par Nonius : « Je ne parlerai pas, dit Philus. selon ma pensée, mais pour que vous répondiez à Carnéade. » Ces paroles font croire que Cicéron, pour la critique, puis l'apologie de la justice, s'était moins inspiré de Platon que des deux discours fameux prononcés par Carnéade sur le même sujet dans son ambassade à Rome (1). C'est ce que dit expressément Lactance (2). Il reproduit luimême les arguments de Carnéade (3).
Le philosophe grec avait été député à Rome pour défendre une injustice commise par Athènes, qui avait pillé Orope, une ville alliée. L'apologie de l'injustice n'était autre chose que la défense, au point de vue général, de la cause que Carnéade devait plaider devant le Sénat. Lactance indique les arguments dont Carnéade s'était servi (4). Il avait surtout fait usage de celui qui repose sur la diversité des institutions humaines et qui a été 1 épris plus tard par Pascal, on sait avec quelle éloquence. Carnéade a dû rappeler aussi la réponse du pirate à Alexandre : « Parce que je n'ai qu'un petit vaisseau on m'appelle un bandit; parce que tu as une grande armée tu es le conquérant de l'Asie (5). » Il était facile aux Romains, ces conquérants du monde, de s'appliquer à eux-mêmes le mot du pirate.
« On peut juger, dit Lactance (6), de la vigueur de parole de Carnéade, de son éloquence et de sa finesse par l'éloge qu'en fait Cicéron, ou par Lucilius. Celui-ci nous montre Neptune qui discute sur un point très difficile et qui déclare que Carnéade lui-même ne pourrait l'expliquer, s'il revenait des enfers. » Les deux conférences de Carnéade durent faire une impression profonde sur l'esprit des Romains. Ce qui a donné naissance à la philosophie, a-t-on dit, c'est l'étonnement. Nulle part il n'était plus nécessaire d'étonner les esprits qu'à Rome, où la
(1) Cette ambassade eut lieu en 156 avant .I.-C, à l'époque où Cicéron place son entretien sur la république. — (2) Inst. div., V^ 14. * C'est sans doute de ce discours, qui ruinait la cause de la justice, que se souvient L. Philus dans Cicéron. » — (3) Ibid., V, 10. — (4) Cf. C. Martha, Études morales sur l'antiquité : le 'philoso'phe Carnéade à Rome, p. 61, sq. — (5) Nonius, au mot myoparo. — (6) Inst. div., V, 14,
puissance des traditions était si grande. La philosophie fit son entrée à Rome avec Carnéade. C'est ainsi que la philosophie moderne date du Discours de la 7nétlwde.
On dit d'ordinaire que les conférences audacieuses de Carnéade scandalisèrent les vieux Romains et surtout Caton le Censeur. Il n'en est rien ; s'ils se hâtèrent de régler l'aflaire d'Orope et de renvoyer à Athènes les ambassadeurs grecs^ c'est qu'ils ne pouvaient répondre aux arguments de Carnéade contre la justice (1).
Le livre IV.
Nous avons des trois premiers livres de la République de Cicéron des débris assez importants. Du livre IV il ne nous reste presque rien, quelques phrases conservées par Lactance, saint Augustin , Nonius , « la poussière du marbre de la statue», dit M. Villemain. Nous savons seulement, par saint- Augustin et Lactance, que Cicéron parlait ici' des mœurs des citoyens et de l'éducation de la jeunesse. Ses idées sur le mariage et sur l'éducation des enfants étaient complètement opposées à celles de Platon dans la République. Aristote avait déjà vivement critiqué les erreurs de son maître. Mais, pour défendre la sainteté du mariage et la pureté de l'enfance, Cicéron n'avait qu'à se rappeler les mœurs austères des anciens Romains (2).
(1) On a remarqué que la poésie latine s'élait développée dans les derniers temps de la république et au commencement de l'empire par l'imitation d'une école de décadence , les poètes alexandrins. De même le plus grand représentant de la philosophie à Rome devait s'attacher à un système qui appartient à la vieillesse de la Grèce. Ni la poésie, ni la philosophie n'ont à Rome ce charme et cette grâce de jeunesse qui éclatent dans les œuvres des premiers chantres épiques de la Grèce et des premiers philosophes poètes. — (i) «Vois, dit saint Augusiin au païen Nectaire, ces mêmes livres de la République que tu allègues pour montrer qu'un homme de bien n'a jamais assez fait pour sa patrie et n'est jamais quitte de la servir. Considère combien y sont célébrées et prêchées la frugalité, la continence et la foi au lien conjugal, et toute espèce de pureté et d'honnêteté. » {Lettre XCI, éd. de Bénédictins).
Dans un fragment sur la comédie;, qui nous a été conservé par saint Augustin, Cicéron rappelle le danger des pièces de théâtre: c'est plutôt par imitation de Platon, que par crainte des comédies de Plante. « Quelles ténèbres, dit Cicéron, les poètes répandent sur les esprits, quelles terreurs ils font naître, que de passions ils enflamment ! (1) » Ceci était vrai d'Athènes, non de Rome , où suivant Horace, on quittait les représentations théâtrales pour un spectacle de pugilat. Bientôt les Romains ne se passionneront plus que pour les jeux du cirque. Platon avait chassé les poètes de sa République; Cicéron ne fait que renouveler les prescriptions de la loi des XII Tables, lorsqu'il dit qu'il ne faut pas épargner les poètes trop libres.
Le livre V.
Les fragments du livre V, sont encore plus courts que ceux du livre IV. Probablement Cicéron, après avoir étudié dans le livre IV, l'éducation en général, examinait ici quelles connaissances et quels talents doit posséder Thomme politique. On sait quelles prescriptions minutieuses donnait Platon pour l'éducation des ■ guerriers , parmi lesquels devait être choisi le chef de l'État. Cicéron se tient plus près de la réalité que Platon, et il accorde moins à la fantaisie. Mais il devait exiger de l'homme d'État des connaissances étendues, comme celles qu'il avait acquises lui-même. Il condamnait sans doute, comme Platon l'avait fait avant lui, ces démagogues qui se croient capables de gouverner parce qu'ils possèdent une grossière éloquence naturelle.
Le livre VI.
Le Songe de Scipion, qui formait la conclusion de la République de Cicéron, est une imitation du mythe d'Er l'Arménien, au livre X de la RépmUique de Platon. Le philosophe grec suppose qu'un soldat du nom d'Er, laissé pour mort sur le champ de bataille, fut retrouvé, au bout de dix jours, dans un