LE LIVRE III DU « DE FINIBUS
pater. — On ne saurait non plus attribuer àPanétius la croyance générale des Stoïciens que le plaisir ne doit pas être mis au nombre des avantages naturels. — Dans le livre I du de oflicUs (l),où Cicéron s'est surtout inspiré de Panétius, la conduite des Cyniques est absolument rejetée. Au contraire, dans le de finibus (2), Caton, se souvenant sans doute que l'école de Zenon est sortie de celle d'Antistbènes, hésite à condamner les Cyniques et garde sur cette question une sorte de neutralité. Cette réserve est d'autant plus remarquable qu'ailleurs Caton s'exprime avec la plus grande décision (3). Enfin il est peu probable que Cicéron soit allé chercher un tableau de la morale stoïcienne dans toute sa rigidité chez Panétius, qui avait adouci la rudesse primitive du Portique.
Quant à Posidonius, il regardait le désir de la puissance et de la domination comme une tendance primitive de la nature humaine. Il doit aussi avoir rapporté à cette tendance le désir de la gloire et de l'honneur, comme avait fait Platon, son maître en psychologie. C'est du moins ce qu'on peut conclure d'un passage de Galien. (4) Caton, au contraire, ne pouvait considérer l'amoiu' de la gloire comme un sentiment naturel, puisqu'à part l'utilité, il ne faisait d'elle aucun cas. Il regarde les passions, d'après la vraie doctrine de Chrysippe, non comme accompagnées de jugements faux, mais comme étant ellesmêmes ces faux jugements (5). Or cette, opinion était expressément combattue par Posidonius. De plus, Posidonius était, conune Panétius, un représentant du Stoïcisme modéré; il n'est donc guère vraisemblable qu'il ait été le modèle de Cicéron.
Si l'on a songé à Panétius et Posidonius, quoiqu'ils ne soient nommés nulle part dans le livre III, c'est qu'ils étaient des représentants autorisés de l'école stoïcienne. Mais on peut en dire autant d'Hécaton, le disciple de Panétius. Hécaton avait écrit sur le souverain bien un grand ouvrage dont Diogène de Laerte cite le livre Vit (6). Les objections qui s'élèvent lorsqu'on parle d'un autre philosophe tomberaient quand il s'agit
(!) 41, 148. Cf. §§ 1-27, 1-28. — (-2) III, 20, 68. — (3) III, §§' 17, 57. — (4) Déplaça. Hipimcrat. et Plat., p. 462. — (5) III, 10, 35. — (6) Vil, 10-2.
d'IIécaton. Celui-ci était un des Stoïciens récents qui partageaient les opinions sévères de Chrysippe. Avec Chrysippe il aurait fait consister les passions dans le jugement. — Mais Diogène de Laerte, dont on invoque le témoignage, parle des Stoïciens en général (1).
Nous ne savons pas quel était le sentiment d'Hécaton sur la réputation. On a cru pouvoir le conclure de faits qui nous sont connus. Cicéron parle de la difl'érence d'opinion qui existait entre Diogène de Babylone et son disciple Antipater. (2) Devaiton rendre de la fausse monnaie qu'on avait reçue par mégarde ? Oui, selon Diogène ; non, suivant Antipater. Diogène faisait passer l'intérêt particulier avant l'intérêt général; Antipater, l'intérêt général avant l'intérêt particulier. Diogène suivait ici son maitre Chrysipiie, tandis que la doctrine généreuse d'Antipater se retrouvait chez son disciple Panétius. Hécaton aurait abandonné sur ce point son maitre Panétius pour en revenir à Diogène et à Chrysippe. Scévola avait donné d'une propriété plus que n'en demandait le vendeur. Cet exemple, dit Cicéron, ne pouvait plaire à Hécaton ; car il déclare qu'il ne s'abstiendra de faire pour son avantage que ce qui n'est pas permis. Hécaton avait dû aussi estimer la réputation pour le profit qu'elle rapporte, Panétius pour elle-même.
Ces remarques sont ingénieuses. Mais Cicéron nous apprend (3) qu'il y avait un dissentiment entre Caton et lui, parce qu'il voulait faire passer l'équité avant l'intérêt public, Caton l'intérêt public avant l'équité. Cicéron, pour ce détail, n'avait donc pas besoin d'un philosophe grec; il suffisait que Caton exprimât son propre sentiment. Caton partageait probablement aussi l'opinion de Chrysippe et de Diogène sur la gloire (4). Si Hécaton a été le modèle de Cicéron, pourquoi n'est-il pas cité à côté de Chrysippe et de Diogène à propos de la réputation ? Pourquoi n'est-il pas nommé une seule fois dans tout le livre ?
La définition du souverain bien (5), qui réunit les formules données par Chrysippe, Diogène, Antipater et Aj-chédème,
(I) Vil, 111.— (i) Deoff., III, 'i.S, 91.- (3j De ojf., III, 'ii, 88.— (4) De fin., 111, 17,37. - (S) III, 9,31.
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appartiendrait à Hécaton. — Mais cette définition se trouve aussi dans le livre II (1), et l'on n'a jamais dit que ce livre fût inspiré d'Hécaton.
Toutefois on ne peut pas nier absolument que Cicéron ait emprunté à Hécaton le livre III du de fînibits. Hécaton avait repris certaines doctrines sévères du Stoïcisme primitif représenté par Chrysippe: il semble aussi qu'il partageait l'opinion de Diogène de Babylone sur le gain et l'intérêt personnel. On s'expliquerait dès lors les nombreuses citations de Chrysippe et de Diogène qu'on trouve dans le livre III. Nous montrerons plus loin que le livre IV est, pour la plus grande partie, inspiré d'Antiochus. Or Caton répond par avance dans le livre III à plusieurs objections faites dans le livre IV. Par suite le livre III viendrait d'un philosophe postérieur à celui dont Cicéron s'est servi pour le livre IV. Hécaton était contemporain d'Antiochus ; mais celui-ci a pu reprendre des critiques adressées par Carnéade aux premiers Stoïciens, et auxquelles avait répondu Hécaton.
En résumé on trouve dans le livre III du de finWus des idées empruntées à Chrysippe et à Diogène de Babylone, sans qu'on puisse dire que Cicéron s'est inspiré d'un ouvrage de ces philosophes. En effet il cite l'opinion de Stoïciens postérieurs,, et ces remarques ne peuvent lui avoir été fournies par son érudition philosophique ; il a dû les puiser dans un modèle grec. Quant à Panétius etPosidonius, Cicéron ne saurait guère avoir demandé à ces Stoïciens modérés une exposition de la pure doctrine du Portique. L'opinion qui regarde Hécaton comme la source du livre III est possible, rien de plus. Les arguments par lesquels on a cru démontrer cette opinion sont insuffisants.
Le livre III du de ftnitnis est celui qui, dans tous les traités philosophiques de Cicéron, présente le plus de rigueur logique et l'enchaînement le plus serré. C'est l'exposition la plus aclievée qui nous reste de la morale sto'icienne. Nul doute que Cicéron ne l'ait empruntée tout entière à un ouvrage grec. On n'y trouve pas de contradiction, mais parfois des morceaux sans lien avec
ce qui précède et ce qui suit, ce qui semble indiquer que Cicéron a beaucoup abrégé son modèle (1). Mais quel est ce modèle ? On ne saurait le dire. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il contenait le tableau de la rigide morale du Portique, dont il citait souvent les représentants principaux, Chrysippe et Diogène de Babylone. On reconnaît à certains indices, comme la définition du bien (2) et la mention des adoucissements apportés à l'opinion primitive du Portique sur la gloire (3),. que l'auteur de cet ouvrage appartenait aux Stoïciens postérieurs. On ne peut en dire davantage. Il est impossible sur ces questions conjecturales d'origine d'arriver à la détermination précise que veut atteindre la critique allemande. Aussi bien les données font quelquefois défaut pour la solution des problèmes de ce genre. Ainsi, dans le cas présent, nous n'avons plus l'ouvrage dont s'est inspiré Cicéron. Peut-être même ne connaissons-nous pas le nom de l'auteur de cet ouvrage. Et pourtant le livre III du de ftnibus est celui pour lequel Cicéron s'est le plus manifestement servi de secours étrangers. Dans les circonstances comme celleci il faut savoir ignorer et avouer son ignorance.
On doit admirer la parfaite convenance avec laquelle Cicéron a placé dans la bouche de Caton l'exposition de la pure morale stoïcienne. Il avait un moment voulu faire de Caton un des interlocuteurs des Académiques. Il eut raison de renoncer à son dessein. Caton se souciait peu du problème de la connaissance ; ce qu'il voulait, c'était apprendre à bien vivre. Il en avait demandé les moyens à la philosophie. Si elle ne nous les enseignait pas, dit-il lui-même (4), je ne vois pas pourquoi on s'occuperait d'elle. De même, si le sage pouvait être malheureux, Caton ne ferait pas grand cas de cette vertu qu'on vante tant. On sent dans tout le discours de Caton, à travers les idées et les expressions empruntées des Grecs, qu'il ne cherche pas à. faire avec art une exposition habile, mais qu'il veut nous enseigner une règle de conduite infaillible, et qu'il croit l'avoir trouvée dans la morale stoïcienne, qui déclarait la vertu indispensable
(1) Ce livre est le plus court de tous ceux du de fi'i'bus. — (2) III, 9, 31. — (3) m, 1", 57. — (4) De jin., III. 3, U.
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et suffisant à elle seule au bonheur. Et' ce n'était pas ici une conviction purement intellectuelle ; Caton régla sa vie d'après ses croyances. Après Utique Cicéron avait composé, sur la demande de Brutus, un éloge de Caton qu'on admira tellement que César lui-même se crut obligé d'écrire un Anti-Caton. Cicéron rendit à Caton un hommage aussi éclatant lorsqu'il le chargea d'expliquer la morale stoïcienne dans le de ftnibits. Ce que Caton expose, ce n'est pas une doctrine particulière, mais la règle de ses actions. Ses paroles devaient avoir d'autant plus de poids pour ses concitoyens qu'on savait qu'il s'y était conformé toute sa vie et que sa mort avait encore été une adhésion à ses principes.
Le livre IV.
Dans le livre IV du de finibus Cicéron fait la critique de la morale stoïcienne exposée par Caton au livre III.
Si l'on compare le discours de Cicéron avec celui de Caton, on s'apeiToit que le premier ne répond pas du tout au second. Cicéron se reporte en plusieurs endroits aux paroles mêmes de Caton (1) : mais ce n'est là qu'une apparence trompeuse. Caton a réfuté par avance plusieurs objections qui lui sont faites au livre suivant, de telle sorte que le livre III semble emprunté à un auteur qui avait vécu postérieurement au philosophe dont Cicéron s'est inspiré pour le livre IV.
Le grand reproche que Cicéron adresse aux Stoïciens, c'est que le point où aboutit le développement moral de l'homme ne répond pas à son origine, du moins telle que les Stoïciens se la représentaient. D'accord avec les anciens Académiciens et les Péripatéticiens, les Stoïciens partaient du penchant primitif qui nous porte à la conservation de notre être. Mais, tandis que les premiers, conformément à ces principes, faisaient consister le bien dans la satisfaction des penchants primitifs, qui ont pour objet le corps aussi bien que l'àrae, les Stoïciens négligeaient tout à coup le corps et tous les biens qui, venant de la nature, sont hors de notre pouvoir, pour ne considérer que le bien mo-