LE LIVRE IV DU « DE FIXIBUS
elles », serait celle de Xénoorate et d'Aristote. Mais les deux premières définitions sont justement des parties de la formule donnée par Caton (1). Cicéron ne parait pas s'en douter, parce que cette formule avait été imaginée pour répondre aux critiques de Carnéade, et que Cicéron, dans le livre IV. semble s"ètre inspiré de ces critiques. Les arguments qu'il reproduit s'adressent aux anciens Stoïciens, plutôt qu'aux Stoïciens postérieurs dont Caton expose les idées.
Mais, en voulant échapper aux critiques de Carnéade, les Stoïciens récents s'exposaient à une objection nouvelle. Ils avaient fait entrer dans la définition du bien le choix des choses conformes à la nature et le rejet de celles qui lui sont contraires. En mettant ainsi en relief les choses conformes à la nature, ils effaçaient la différence entre les Stoïciens et les Péripatéticiens, les premiers ne faisant aucune place aux biens naturels dans le bien moral, tandis que les autres ne reconnaissaient pas entre les deux sortes de biens de différence fondamentale. Dès lors, on reprochait aux Stoïciens de reconnaître deux souverains biens, d'une part les avantages naturels, de l'autre le bien moral (2).
Mais Caton avait répondu par avance à cette critique : « Les devoirs, ou, comme traduit M. Ravaisson, les fonctions ont leur origine dans les penchants naturels auxquels ils doivent être nécessairement rapportés ; de façon qu'on peut dire avec raison que les devoirs consistent à satisfaire les premiers penchants naturels ; non que ce soit là le souverain bien; car l'action vertueuse ne consiste pas à satisfaire les premiers penchants naturels : elle ne vient qu'à la suite et plus tard. Cependant elle est conforme à la nature et nous excite beaucoup plus
(t) III, 9, .31. « Le souverain bien consiste à vivre avec la connaissance de tout ce qui peut arriver nalurelloment, de telle sorte que l'on sache choisir ce qui est conforme à la nature et rejeter ce qui lui est contraire, et vivre ainsi convenablement et conformément h la nature. • Cette définition appartient aux Stoïciens Diogi'sne, Antipater et Archédèine. Ils l'adoptèrent pour répondre aux attaques de Carnéade, qui reprochait à la définition d'.\nlipater : ejXo-j-'.ittîîv iv -car; xari oûaiv IxXovaî; de contenir une pétition de principe en faisant entrer dans la définition le terme à définir. — (2) Cf. IV, 14, 39.
à la désirer que tout ce dont nous avons parlé plus haut. Mais il faut prévenir une erreur qui pourrait faire croire qu'il résulte de ce que nous avons dit deux souverains biens. Quelqu'un veut-il lancer un javelot ou une flèche vers un certain but, voilà quel est pour nous le souverain bien. Cet homme, dans cette comparaison, devrait tout faire pour bien viser; s'il fait tout pour atteindre le but, c'est là la fin dernière, ce que nous appelons dans la vie le souverain bien ; mais arriver au but est une chose qu'il faut choisir (selirienduîn) et non rechercher [expetenchmi) (1). » Les objections de Cicéron tombent devant l'explication donnée par Caton (2).
Mais on ne saurait guère soutenir que la chose en vue de laquelle nous devons agir ne soit pas bonne par elle-même. Dès lors il y a deux biens, qui résident l'un dans la volonté, l'autre dans les choses, deux biens qui sont l'un subjectif, l'autre objectif. De là le reproche fait aux Stoïciens de reconnaître deux souverains biens. Les anciens voyaient surtout dans le bien quelque chose d'extérieur, de matériel. La morale stoïcienne, partie de la nature, fait effort pour s'élever au-dessus d'elle, et pour se fonder sur la bonne volonté; mais elle n'y réussit pas. La définition du bien donnée par Caton présente un certain caractère d'ambiguïté qui vient du désir de concilier les deux points de vue opposés, la nature et l'esprit. Les adversaires du Portique profitèrent île ce caractère d'ambiguïté pour reprocher aux Stoïciens d'être inconséquents avec eux-mêmes et de reconnaître en réalité deux souverains biens. Nous trouvons dans le livre V la vraie définition du bien selon les Stoï-
(1) III, 6, 2"2. — (% La morale des Stoïciens se rapproche ici de celle de Karit; elle fait consister le bien dans l'intention et l'effort, non dans le résultat. C'est une morale formelle et non matérielle. Mais il est bien difficile de défendre une morale purement tprmelle. Kant lui-même n'a pu s'y tenir. Avec l'idée de la personnalité humaine, do l'homme fin en soi, il réintroduit une matière dans la forme vide du bien. De même, Caton replace la poursuite des avantages naturels et la fuite des désavantages dans sa définition du bien : c vivre avec la connaissance de tout ce qui peut arriver naturellement, de telle sorte que l'on sache choisir (seliijentem) < ce qui est conforme à la nature et rejeter ce qui lui est contraire » (MI, 9, 31).
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ciens : « Tout faire pour parvenir à ce qui est selon la nature, quand même on ne réussirait pas, voilà, seloa les Stoïciens, l'honnête qui doit être seul désiré pour lui-même et qui est le seul bien (1). » Le seul bien moral, oui ; le seul bien, non ; car il y a des biens naturels. Mais les Stoïciens répondraient qu'ils n'appellent pas biens les biens naturels.
Quoi qu'il en soit, la critique de Cicéron ne tient nul compte des explications données par Caton ; elle ne conserve un semblant de vérité que si l'on s'en tient exclusivement à la définition du bien qu'on lit dans le livre III (2), et encore si l'on sépare en deux parties cette définition. Le tort de Caton est d'avoir adopté la formule de Diogène, Antipater et Archédème, au lieu de celle c[ue nous trouvons dans le livre V (3).
Nous avons vu que Caton, pour la nature du souverain bien, semblait avoir prévu les objections de Cicéron. Plus loin, il les réfute expressément. Il rapporte le raisonnement stoïcien : ce qui est bon est toujours louable, ce qui est louable est toujours honnête ; ce qui est bon est donc honnête (.4). « Contre la première prémisse on objecte, dit Caton, que tout ce qui est bon n'est pas louable; car on avoue que ce qui est louable est honnête. Mais c'est le comble de l'absurdité de dire qu'il y a quelque chose de bon qui n'est pas à rechercher, et qu'il y a quelque chose à rechercher sans être agréable, par suite aimable, estimable et louable, c'est-à-dire honnête; il en résulte que ce qui est bon est honnête. » Cicéron attaque le raisonnement stoïcien (5) ; il nie qu'on accorde à Caton que tout ce qui est bon soit louable ; « car alors, dit-il, la conclusion va de soi. Il n'y aura que PjTrhon, Ariston et autres philosophes semblables dont les Stoïciens n'approuvent pas les doctrines, cj[ui leur accordent les prémisses de leur raisonnement. Mais Aristote, Xénocrate et leur école n'accepteront pas ces prémisses ; ils appellent biens la santé , la force, les richesses et beaucoup d'autres choses, sans dire pour cela qu'elles soient louables. » Cicéron semble avoir complètement oublié le second raisonnement par lequel Caton essayait de défendre le premier.
(1) 7, 20.- (-2) III, 9, 31. — (3) 7, -2l). — (i) III, 8, 27.- (3) IV, IS, 4.8.
« En déclarant, dit Cicéron, que l'honnête est le seul bien, on supprime le soin de la santé, le souci de la fortune, l'adininistration de la chose publique, l'ordre dans les afiaires, les devoirs de la vie ; enfin il faut abandonner l'honnête lui-même, dans lequel vous faites tout consister (1). » Cicéron oublie ce que Caton a dit (2) sur les diflérences qui existent entre les choses (3).
La critique du livre IV est souvent sans objet, en tant qu'elle s'adresse à l'exposition de Caton : ce qu'elle combat ne se trouve pas dans cette exposition. On chercherait vainement dans le livre III plusieurs arguments attribués aux Stoïciens par Cicéron (4). Mais il faut remarquer que tous ces arguments viennent dans la dernière partie du livre IV, dans la réfutation des paradoxes stoïciens, pour laquelle Cicéron, comme nous le verrons plus loin, ne suit plus son modèle primitif.
La critique du livre IV semble s'adresser particulièrement à des Stoïciens primitifs, tandis que Caton, dans le livre III, expose la morale des Stoïciens postérieurs , que les attaques des Académiciens et surtout de Carnéade avaient forcés de modifier leur doctrine. Il en est de même ici que dans les livres I et II. Dans le livre I l'exposition de la morale épicurienne est empruntée à des philosophes presque contemporains de Cicéron, tandis que la critique du livre II s'adresse à la morale des anciens Épicuriens.
Quel a été le modèle de Cicéron pour le livre IV du de finibvs ? La troisième définition du bien donnée par Cicéron (-5) est celle
(I; IV, 23, 68. — (-2) III, 13, 30, sq. — (3) Cicéron ne sait pas réfuter le paradoxe des Stoïciens qu'il ne saurait y avoir de progrès dans la vertu, parce qu'au lieu de reproduire leur expression, il se sert du terme de la langue commune; il dit « procédure et progredi in nirtute », tandis que les Stoïciens disaient v.; àp;T»)v et non l) à?:TJ) npozd— îtv. L'important pour eux, c'était de parvenir à la vertu ; alors ou possédait la vertu complète, puisque, selon les Stoïciens, il n'y avait pas en elle de degrés. Cicéron emploie plus loin l'expression exacte • progressio ad virtutem » (§§ 66 et 67). Jlais l'expression inexacte dont il se sert d'abord diminue la force de son raisonnement et lui donne même une apparence de contradiction. — (i) IV, §§• 67, 75, 76, 77. — (3) IV, 6. 13.